VERNET
Vingt-cinq tableaux, mon ami! vingt-cinq tableaux! et quels tableaux! c'est comme le Créateur, pour la célérité; c'est comme la Nature, pour la vérité. Il n'y a presque pas une de ces compositions à laquelle un peintre, qui aurait bien employé son temps, n'eût donné les deux années qu il a mises à les faire toutes. Quels effets incroyables de lumière! les beaux ciels! quelles eaux! quelle ordonnance! queUe prodigieuse variété de scènes! Ici, un enfant écbappe du naufrage est porté sur les épaules de son père ; la, une femme étendue morte sur le rivage, et son époux qui se désole. La mer mugit, les vents sifflent, le tonnerre gronde; la lueur sombre et pâle des éclairs perce la nue, montre et dérobe la scène. On entend le bruit des flancs d'un vaisseau qui s'entr'ouvre ; ses mâts sont inclinés, ses voiles déchirées : les uns, sur le pont, ont les bras levés vers le ciel; d'autres se sont élancés dans les eaux. Us sont portes par les flots contre des rochers voisins, où leur sang se mêle à l'écume qui les blanchit. J'en vois qui flottent; j'en vois qui sont prêts à disparaître dans le gouffre; j'en vois qm se hâtent d'atteindre le rivage, contre lequel ils seront brisés. La même variété de caractères, d'actions et d'expressions règne sur les spectateurs : les uns frissonnent et détournent la vue; d'autres secourent; d'autres, immobiles, regardent. U ï en a qui ont allumé du feu sous une roche; ils s'occupent
à ranimer une femme expirante; et j'espère qu'ils y réussiront. Tournez vos yeux sur une autre mer, et vous verrez le calme avec tous ses charmes. Les eaux tranquilles, aplanies et riantes, s'étendent en perdant insensiblement de leur transparence, et s'éclairant insensiblement à leur surface, depuis le rivage jusqu'où l'horizon conBne avec le ciel. Les vaisseaux sont immobiles ; les matelots, les passagers, ont tous les amusements qui peuvent tromper leur impatience. Si c'est le matin, quelles vapeurs légères s'élèvent! comme ces vapeurs, éparses sur les objets de la nature, les ont rafraîchis et vivifiés ! Si c'est le soir, comme la cime de ces montagnes se dore ! de quelles nuances les cieux sont colorés ! comme les nuages marchent, se meuvent et viennent déposer dans les eaux la teinte de leurs couleurs! Allez à la campagne, tournez vos regards vers la voûte des cieux, observez bien les phénomènes de l'instant, et vous jurerez qu'on a coupé un morceau de la grande toile lumineuse que le soleil éclaire, pour le transporter sur le chevalet de l'artiste- ou fermez votre main, et faites-en un tube qui ne vous laisse apercevoir qu'un espace limité de la grande toile, et vous jurerez que c'est un tableau de Vernet, qu'on a pris sur son chevalet, et transporté dans le ciel. Quoique de tous nos peintres celui-ci soit le plus fécond, aucun ne me donne moins de travail. Il est impossible de rendre ses compositions ; il faut les voir. Ses nuits sont aussi touchantes que ses jours sont beaux ; ses ports sont aussi beaux que ses morceaux d'imagination sont piquants. Également merveilleux, soit que son pinceau captif s'assujettisse à une nature donnée, soit que sa muse, dégagée d'entraves, soit libre et abandonnée à elle-même ; incompréhensible, soit qu'il emploie l'astre du jour ou celui de la nuit, la lumière naturelle ou les lumières artificielles, à éclairer ses tableaux ; toujours harmonieux, vigoureux et sage, tel que ces grands poètes ces hommes rares, en qui le jugement balance si parfaitement la verve, qu'ils ne sont jamais ni exagérés ni froids Ses fabriques, ses édifices, les vêtements, les actions les hommes, les animaux, tout est vrai. De près, il vous frappe •
de loin, il vous frappe plus encore. Chardin et Vernet, mon ami, sont deux grands magiciens. On dirait de celui-ci qu'il commence par créer le pays, et qu'il a des hommes, des femmes, des enfants en réserve dont il peuple sa toile, comme on peuple une colonie ; puis il leur fait le temps, le ciel, la saison, le bonheur, le malheur qu'il lui plaît. C'est le Jupiter de Lucien qui, las d'entendre les cris lamentables des humains, se lève de table, et dit: « De la grêle en Ttirace;...» et l'on voit aussitôt les arbres dépouillés, les moissons hachées et le chaume des cabanes dispersé : « la peste en Asie ;... » et l'on voit les portes des maisons fermées, les rues désertes et les hommes se fuyant : « ici, un volcan;... » et la terre s'ébranle sous les pieds, les édifices tombent, les animaux s'effarouchent, et les habitants des villes gagnent les campagnes : «une guerre là;... » et les nations courent aux armes et s'entr'égorgent : « en cet endroit une disette;... » et le vieux laboureur expire de faim sur sa porte. Jupiter appelle cela gouverner le monde, et il a tort. Vernet appelle
cela faire des tableaux, et il a raison
{Salon de 1765.)
J'avais écrit le nom de cet artiste au haut de ma page, et j'allais vous entretenir de ses ouvrages, lorsque je suis parti pour une campagne voisine de la mer et renommée par la beauté de ses sites. Là, tandis que les uns perdaient autour d'un tapis vert les plus belles heures du jour, les plus belles journées, leur argent et leur gaîté; que d'autres, le fusil sur l'épaule, s'excédaient de fatigue à suivre leurs chiens à travers champs; que quelques-uns allaient s'égarer dans les détours d'un parc, dont, heureusement pour les jeunes compagnes de leurs erreurs, les arbres sont fort discrets ; que les graves personnages faisaient encore retentira sept heures du soir la salle à manger de leurs cris tumultueux, sur les nouveaux principes des économistes, l'utilité ou l'inutilité de la philosophie, la religion, les mœurs, les acteurs, les actri-
ces, le gouvernement, la préférence des deux musiques les beaux-aris, les lettres et autres questions importantes, dont ils cherchaient toujours la solution au fond des bouteilles et regagnaient, enroués, chancelants, le fond de leur appartement, dont ils avaient peine à retrouver la porte, et se remettaient, dans un fauteuil, de la chaleur et du zèle avec esquels ils avaient sacrifié leurs poumons, leur estomac et leur raison, pour introduire le plus bel ordre possible dans toutes les branches de l'administration ; j'allais, accompagné de Imstiluteur des enfants de la maison, de ses deux élèves, de mon bâton et de mes tablettes, visiter les plus beaux sites du monde. Mon projet est de vous les décrire, et j'espère que ces tableaux en vaudront bien d'autres. Mon compagnon de promenades connaissait supérieurement la topographie du pays, les heures favorables à chaque scène champêtre, l'endroit qu il fallait voir le matin ; celui qui recevait son intérêt et ses charmes, ou du soleil levant ou du soleil couchantas.le qui nous prêterait de la fraîcheur et de l'ombre pendant' les heures brûlantes de la journée. C'était le cicérone de la contrée. Il en faisait les honneurs aux nouveaux venus- et personne ne s'entendait mieux à ménager à son spectateur la surprise du premier coup d'oeil.
Les ombres des montagnes commençaient à s'allonger, et a fumée à s'élever au loin au-dessus des hameaux; ou en langue moins poétique, il commençait à se faire tard, lorsque nous vîmes approcher une voiture. « C'est, dit l'abbé le carrosse de la maison ; il nous débarrassera de ces marmots qui, d ailleurs, sont trop las pour s'en retourner à pied JNous reviendrons, nous, au clair de la lune; et peut-être troiiverezvous que la nuit a aussi sa beauté.
- Je n'en doute pas, et je n'aurais pas grand'peine à vous en dire les raisons. »
Cependant le carrosse s'éloignait avec les deux petits enfants les ténèbres s'augmentaient, les bruits s'affaiblissaient dans la campagne, la lune s'élevait dans l'horizon ; la nature prenait un aspect grave dans les Ueux privés de la lumière,
tendre dans les plaines éclairées. Nous allions en silence, l'abbé me préoérlant, moi le suivant, et m'attendantà chaque pas à quelque nouveau coup de théâtre. Je ne me trompais pas. Mais comment vous en rendre l'effet et la magie? Ce ciel orageux et obscur, ces nuées épaisses et noires, toute la profondeur, toute la terreur qu'elles donnaient à la scène ; la teinte qu'elles jetaient sur les eaux, l'immensité de leur étendue; la distance infinie de l'astre à demi voilé, dont les rayons tremblaient à leur surface ; la vérité de celte nuit, la variété des objets et des scènes qu'on y discernait, le bruit ei le silence, le mouvement et le repos, l'esprit des incidents, la grâce, l'élégance, l'action des figures, la vigueur de la couleur, la pureté du dessin, mais surtout l'harmonie et le sortilège de l'ensemble : rien de négligé, rien de confus ; c'est la loi de la nature riche sans profusion, et produisant les plus grands phénomènes avec la moindre quantité de dépense. Il y a des nuées; mais un ciel, qui devient orageux ou qui va cesser de l'être, n'en assemble pas davantage. Elles s'étendent ou se ramassent et se meuvent; mais c'est le vrai mouvement, l'ondulation réelle qu'elles ont dans l'atmosphère ; elles obscurcissent ; mais la mesure de celte obscurité est juste. C'est ainsi que nous avons vu cent fois l'astre de la nuit en percer l'épaisseur. C'est ainsi que nous avons vu sa lumière affaibhe et pâle trembler et vaciller sur les eaux. Ce n'est point un port de mer que l'artiste a voulu peindre, u L'artiste? » — Oui, mon ami, l'artiste. Mon secret m'a échappé ; et il n'est plus temps de recourir après : entraîné par le charme du Clair de lune de Vernet, j'ai oublié que je vous avais fait un conte jusqu'à présent, et que je m'étais supposé devant la nature (et l'illusion était bien facile), puis tout à coup je me suis retrouvé de la campagne au Salon. — Quoi ! me direz-vous, l'instituteur, ses deux petits élèves, le déjeuner sur l'herbe, le pâté, sont imaginés? — È vero. — Ces différents sites sont des tableaux de Vernet! — Tu l'hui detto. — Et c'est pour rompre l'ennui et la monotonie des descriptions que vous en avez fait des paysages réels, et que vous avez encadré des paysages dans des entretiens? — A mara-
viglia; bravo; ben senlilo. Ce n'est donc plus de lu nature, c'est de l'art; ce n'est plus de Dieu, c'est de Vernet que je vais vous parler.
Ce n'est point, vous disais-je, un port de mer qu'il a voulu peindre. On ne voit pas ici plus de l)âtiments qu'il n'en faut pour enrichir et animer la scène. C'est l'intelligence et le goût ; c'est l'art qui les a distribués pour l'effet; mais l'effet est produit sans que l'art s'aperçoive. Il y a des incidents, mais pas plus que l'espace et le moment de la composition n'en exigent. C'est, vous le répéterai-je, la richesse et la parcimonie de Nature toujours économe, et jamais avare ni pauvre. Tout est vrai. On le sent. On n'accuse, on ne désire rien, on jouit également de tout. J'ai ouï dire à des personnes qui avaient fréquenté longtemps les bords de la mer, qu'elles reconnaissaient sur cette toile ce ciel, ces nuées, ce temps, toute cette composition.
Ce n'est donc plus à l'abbé que je m'adresse, c'est à vous. La lune élevée sur l'horizon est à demi cachée dans des nuées épaisses et noires; un ciel tout à fait orageux et obscur occupe le centre de ce tableau, et teint de sa lumière pâle et faible, et le rideau qui l'offusquC; et la surface de la mer qu'elle domine. On voit, à droite, une fabrique ; proche de cette fabrique, sur un plan plus avancé sur le devant, les débris d'un pilotis ; un peu plus vers la gauche et le fond, une nacelle, à la proue de laquelle un marinier tient une torche allumée ; cette nacelle vogue vers le pilotis : plus encore sur le fond, et presque en pleine mer, un vaisseau à la voile, et faisant route vers la fabrique ; puis une étendue de mer obscure illimitée. Tout à fait à gauche, des rochers escarpés ; au pied de ces rochers, un massif de pierre, une espèce d'esplanade d'où l'on descend de face et de côté vers la mer; sur l'espace qu'elle enceint à gauche contre les rochers, une tente dressée; au dehors de cette tente, une tonne, sur laquelle deux matelots, l'un assis par devant, l'autre accoudé par derrière, et tous les deux regardant vers un brasier allumé à terre, sur le milieu de l'esplanade. Sur ce brasier, une marmite suspendue par des chaînes de fer à uiie espèce
de trépied. Devant cette marmite, un matelot accroupi et vu par le dos; plus vers la gauche, une femme accroupie et vue de profil. Contre le mur vertical qui forme le derrière de la fontaine, debout, le dos appuyé contre ce mur, deux figures, charmantes pour la grâce, le naturel, le caractère, la position, la mollesse, l'une d'homme, l'autre de femme. C'est un époux, peut-être, et sa jeune épouse ; ce sont deux amants ; un frère et sa sœur. Voilà à peu près toute cette prodigieuse composition. Mais que signifient mes expressions exagérées et froides, mes lignes sans chaleur et sans vie, ces lignes que je viens de tracer les unes au-dessous des autres? Rien, mais rien du tout; il faut voir la chose. Encore oubliais-je de dire que sur les degrés de l'esplanade il y a des commerçants, des marins occupés à rouler, à porter, agissants, de repos ; et, tout à fait sur la gauche et les derniers degrés, des pêcheurs à leurs filets.
Je ne sais ce que je louerai de préférence dans ce morceau. Est-ce le reflet de la lune sur ces eaux ondulantes? Sont-ce ces nuées sombres et chargées et leur mouvement? Est-ce ce vaisseau qui passe au devant de l'astre de la nuit, et qui le renvoie et l'attache à son immense éloignement? Est-ce la réflexion dans le fluide de la petite torche que ce marin tient à l'extrémité de la nacelle? Sont-ce les deux figures adossées à la fontaine ? Est-ce un brasier dont la lueur rougeâtre se propage sur tous les objets environnants, sans détruire l'harmonie? Est-ce l'effet total de cette nuit? Est-ce cette belle masse de lumière qui colore les proéminences de cette roche, et dont la vapeur se môle à la partie des nuages auxquels elle se réunit ?
On dit de ce tableau que c'est le plus beau de Vernet, parce que c'est toujours le dernier ouvrage de ce grand maître qu'on appelle le plus beau; mais, encore une fois, il faut le voir. L'effet de ces deux lumières, ces lieux, ces nuées, ces ténèbres qui couvrent tout, et laissent discerner tout; la terreur et la vérité de cette scène auguste, tout cela se sent fortement, et ne se décrit point.
Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que l'artiste se rappelle ces
effets à deux cents lieues de la nature, et qu'il n'a de modèle présent que dans son imagination ; c'est qu'il peint avec une vitesse incroyable ; c'est qu'il dit : « Que la lumière se fasse, et la lumière est faite ; que la nuit succède au jour, et le jour aux ténèbres, et il fait nuit, et il fait jour; » c'est que son imagination, aussi juste que féconde, lui fournit toutes ces vérités ; c'est qu'elles sont telles, que celui qui en fut spectateur froid et tranquille au bord de la mer, en est émerveillé sur la toile; c'est qu'en effet ces compositions prêchent plus fortement la grandeur, la puissance, la majesté de la nature, que la nature même. 11 est écrit : Cœli enarrant gloriam Dei. Mais ce sont les cieux de Vernet ; c'est la gloire de Vernet. Que ne fait-il pas avec excellence ! Figure humaine de tous les âges, de tous les états, de toutes les nations ; arbres, animaux, paysages, marines, perspectives ; toute sorte de poésie, rochers imposants, montagnes, eaux dormantes, agitées, précipitées ; torrents, mers tranquilles, mers en fureur ; sites variés à l'infini, fabriques grecques, romaines, gothiques; architectures civile, militaire, ancienne, moderne; ruines, palais, chaumières; constructions, gréements, manœuvres, vaisseaux ; cieux, lointains, calme, temps orageux, temps serein; ciel de diverses saisons, lumières de diverses heures du jour ; tempêtes, naufrages, situations déplorables, victimes et scènes pathétique-; de toute espèce; jour, nuit, lumières naturelles, artificielles, eflets séparés ou confondus de ces lumières. Aucune de ses scènes accidentelles, qui ne fît seule un tableau précieux. Oubliez toute la droite de son Clair de lune, couvrez-la, et ne voyez que les rochers et l'esplanade de la gauche, et vous aurez un beau tableau. Séparez la partie de la mer et du ciel d'où la lumière lunaire tombe sur les eaux, et vous aurez un beau tableau. Ne considérez sur la toile que le rocher de la gauche ; et vous aurez vu une belle chose. Contentez-vous de l'esplanade et de ce qui s'y passe ; ne regardez que les degrés avec les différentes manœuvres qui s'y exécutent; et votre goût sera satisfait. Coupez seulement cette fontaine avec les deux figures qui y sont adossées: et vous emporterez sous
votre bras un morceau de prix. Mai?, si chaque portion isolée vous afTecte ainsi, quel ne doit pas être l'effet de l'ensemble 1 le mérite du tout!
Voilà vraiment le tableau de Vernet que je voudrais posséder. Un père qui a des enfants et une fortune modique, serait économe en l'acquérant. Il en jouirait toute sa vie; et dans vingt à trente ans d'ici, lorsqu'il n'y aura plus de Vernet, il aurait encore placé son argent à un très honnête intérêt; car lorsque la mort aura brisé la palette de cet artiste, qui est-ce qui en ramassera les débris? Qui est-ce qui le restituera à nos neveux ? Qui est-ce qui paiera ses ouvrages ?
Tout ce que je vous ai dit de la manière et du talent de Vernet, entendez-le des quatre premiers tableaux que je vous ai décrits comme des sites naturels.
Le cinquième est un de ses premiers ouvrages. 11 le fit à Rome pour un habit, veste et culotte. Il est très beau, très harmonieux ; et c'est aujourd'hui un morceau de prix.
En comparant les tableaux qui sortent tout frais de dessus son chevalet, avec ceux qu'il a peints autrefois, on l'accuse d'avoir outré sa couleur. Vernet dit qu'il laisse au temps le soin de répondre à ce reproche, et de montrer à ses critiques combien ils jugent mal. Il observait, à cette occasion, que la. plupart des jeunes élèves qui allaient à Rome copier d'après les anciens maîtres, y apprenaient l'art de faire de vieux tableaux : ils ne songeaient pas que, pour que leurs compositions gardassent au bout de cent ans la vigueur de celles qu'ils prenaient pour modèles, il fallait savoir apprécier l'effet d'un ou de deux siècles, et se précaulionner contre l'action des causes qui détruisent.
Le sixième est bien un Vernet, mais un Vernet faible, faible :
, . . Aliquando bonus dormitat...)
HoRÀT., de Arte poet., t. Î87.
Ce n'est pas un grand ouvrage, mais c'est l'ouvrage d'un 1 « Le boa llomcre sommeille parfois.» »
SALOiNa. 139
grand peintre; ce qu'on peut dire toujours des feuilles volantes de Voltaire. On y trouve le signe caractéristique, l'ongle du lion.
Mais comment, me direz-vous, le poète, l'orateur, le peintre, le sculpteur, peuvent-ils être si inégaux, si différents d'eux-mêmes? C'est l'affaire du moment, de l'état du corps, de l'état de l'âme; une petite querelle domestique; une caresse faite le matin à sa femme, avant que d'aller à l'atelier; un enfant qui a dit ou fait une sottise; un ami qui a manqué de délicatesse ; que sais-je? un lit trop froid ou trop chaud, une couverture qui tombe la nuit, un oreiller mal mis sur son chevet, un demi-verre de vin pris de trop, un embarras d'estomac, des cheveux ébouriffés sous le bonnet; et adieu la verve! Il y a du hasard aux échecs et à tous les autres jeux de l'esprit. Et pourquoi n'y en aurait-il pas? L'idée sublime qui se présente, où. était-elle l'instant précédent? A quoi tient-il qu'elle soit ou ne soit pas venue? Ce que je sais, c'est qu'elle est tellement liée à l'ordre fatal de la vie du poète et de l'artiste, qu'elle n'a pu venir ni plus tôt ni plus tard, et qu'il est absurde de la supposer précisément la même dans un autre être, dans une autre vie, dans un autre ordre de choses.
Le septième est un tableau de l'effet le plus piquant et le plus grand. Il semblerait que, de concert, Vernet et Louiherbourg se seraient proposé de lutter, tant il y a de ressemblance entre cette composition de l'un et une autre composition du second; môme ordonnance, même sujet, presque même fabrique, mais il n'y a pas à s'y tromper. De toute la scène de Vernet, ne laissez apercevoir que les pêcheurs placés sur la langue de terre, ou que la touffe d'arbres à gauche, plongés dans la demi-teinte ou éclairés de la lumière du soleil couchant qui vient du fond, et vous direz : « Voilà Vernet; » Loutherbourg n'en sait pas encore jusque-là.
Ce Vernet, ce terrible Vernet, joint la plus grande modestie au plus grand talent. Il me disait un jour ; « Me demandezvous si je fais les ciels comme tel maître, je vous répondrai
que non ; les figures comnne tel autre, je vous répondrai que non; les arbres et le paysage comme celui-ci, même réponse; les brouillards, les eanx, les vapeurs comme celui-là, même réponse encore; inférieur à chacun d'eux dans une partie, je les surpasse tous dans toutes les autres ; » et cela est vrai.
Bonsoir, mon ami, en voilà bien suffisamment sur Vernet. Demain matin, si je me rappelle quelque chose que j'aie omis, et qui vaille la peine de vous être dit, vous le saurez.
. . . J'ai passé lu nuit la plus agitée. C'est un état bien singulier que celui du rêve. Aucun philosophe que je connaisse n'a encore assigné la vraie différence de la veille et du rêve. Veillé-je quand je crois rêver? rôvé-je quand je crois veiller? Qui m'a dit que le voile ne se déchirerait pas un jour, et que je ne resterais pas convaincu que j'ai rêvé tout ce que j'ai fait, et fait réellement tout ce que j'ai rêvé? Les eaux, les arbres, les forêts que j'ai vus en nature, m'ont certainement fait une impression moins forte que les mêmes objets en rêve. J'ai vu, ou j'ai cru voir, tout comme il vous plaira, une vaste étendue de mer s'ouvrir devant moi. J'étais éperdu sur le rivage à l'aspect d'un navire enflammé. J'ai vu la chaloupe s'approcher du navire, se remplir d'hommes et s'éloigner. J'ai vu les malheureux que la chaloupe n'avait pu recevoir, s'agiter, courir sur le tillac du navire, pousser des cris. J'ai entendu leurs cris, je les ai vus se précipiter dans la chaloupe, s'y attacher. J'ai vu la chaloupe prête à être submergée; elle l'aurait été, si ceux qui l'occupaient, ô loi terrible de la nécessité ! n'eussent coupé les mains, fendu la tête, enfoncé le glaive dans la gorge et dans la poitrine, tué, massacré impitoyablement leurs semblables, les compagnons de leur voyage, qui leur tendaient en vain, du milieu des flots, des bords de la chaloupe, des mains suppliantes, et leur adressaient des prières qui n'étaientpoint entendues. J'en vois encore un de ces malheureux, je le vois, il a reçu un coup mortel dans les flancs. Il est étendu à la surface de la mer, sa longue chevelure est éparse, son sang coule d'une large blessure; l'abîme va l'engloutir ; je ne le vois plus. J'ai vu
SALONS. lil
un autre matelot entraîner après lui sa femme qu'il avait ceinte d'un câble par le milieu du corps ; ce même câble faisait plusieurs tours sur un de ses bras; il nageait, ses forces commençaient à défaillir; sa femme le conjurait de se sauver et delà laisser périr. Cependant la flamme du vaisseau éclairait les lieux circonvoisins, et ce spectacle avait attiré sur le rivage et sur les rochers les habitants de la contrée, qui en détournaient leurs regards.
Une scène plus douce et plus pathétique succéda à celle-là. Un vaisseau avait été battu d'une affreuse tempête; je n'en pouvais douter à ses mâts brisés, à ses voiles déchirées, à ses flancs enfoncés, à la manœuvre des matelots qui ne cessaient de travailler à la pompe. Ils étaient incertains, malgré leurs efforts, s'ils ne couleraient point à fond, à la rive même qu'ils avaient touchée ; cependant il régnait encore sur les flots un murmure sourd. L'eau blanchissait les rochers de son écume; les arbres qui les couvraient avaient été brisés, déracinés. Je voyais de toutes parts les ravages de la tempête; mais le spectacle qui m'arrêta, ce fut celui des passagers qui, épars sur le rivage, frappés du péril auquel ils avaient échappé, pleuraient, s'embrassaient, levaient leurs mains au ciel, posaient leurs fronts à terre; je voyais des filles défaiflantes entre les bras de leurs mères, de jeunes épouses transies sur le sein de leurs époux ; et, au milieu de ce tumulte, un enfant qui sommeillait paisiblement dans son maillot. Je voyais sur la planche qui descendait du navire au rivage, une mère qui tenait un petit enfant pressé sur son sein; elle en portait un second sur ses épaules ; celui-ci lui baisait les joues. Celte femme était suivie de son mari, il était chargé de nippes et d'un troisième enfant qu'il conduisait par ses lisières. Sans doute ce père et celte mère avaient été les derniers à sortir du vaisseau, résolus à se sauver ou à périr avec leurs enfants. Je voyais toutes ces scènes touchantes, et j'en versais des larmes réelles. 0 mon ami! l'empire de la tête sur les intestins est violent, sans doute : mais celui des intestins sur la tête l'est-il moins? Je veiUe, je vois, j'entends, je regarde, je suis frappé de terreur. A l'instant la tête commande, agit,
dispose des autres organes. Je dors, les organes conçoivent d'eux-mêmes la môme agitation, le môme mouvement, les mêmes spasmes que la terreur leur avait imprimés; et à l'instant ces organes commandent à la tête, en disposent ; et je crois voir, regarder, entendre. Notre vie se partage ainsi en deux manières diverses de veiller et de sommeiller. Il y a la veille de la tête, pendant laquelle les intestins obéissent, sont passifs; il y a la veille des intestins, où la lôte est passive, obéissante, commandée ; où l'action descend de la tète aux viscères, aux nerfs, aux intestins; et c'est ce que nous appelons veiller ; où l'action remonte des viscères, des nerfs, des intestins à la tôle ; et c'est ce que nous appelons rêver. Il peut arriver que cette dernière action soit plus forte que la précédente ne l'a été et n'a pu l'être ; alors le rêve nous affecte plus vivement que la réalité. Tel, peut-être, veille comme un sot et rêve comme un homme d'esprit. La variété des spasmes que les intestins peuvent concevoir d'eux-mêmes, correspond à toute la variété des rêves et à toute la variété des délires; à toute la variété des rêves de l'homme sain qui sommeille, à toute la variété des délires de l'bomme malade qui veille et qui n'est pas plus à lui. Je suis au coin de mon foyer, tout prospère autour de moi; je suis dans une entière sécurité. Tout à coup il me semble que les murs de mon appartement chancellent; je frissonne, je lève les yeux à mon plafond, comme s'il menaçait de s'écrouler sur ma tète. Je crois entendre la plainte de ma femme, les cris de ma fille. Je me lâte le pouls; c'est la fièvre que j'ai : c'est l'action qui remonte des intestins à la tête, et qui en dispose. Bientôt la cause de ces effets connue, la tête reprendra son sceptre et son autorité, et tous les fantômes disparaîtront. L'homme ne dort vraiment que quand il dort tout entier.
Tout ce qui étonne l'ame, tout ce qui imprime un sentiment de terreur conduit au sublime. Une vaste plaine n'étonne pas comme l'Océan, ni l'Océan tranquille comme l'Océan agité .
L'obscurité ajoute à la terreur. Les scènes de ténèbres
sont rares dans les compositions tragiques. La difficulté du technique les rend encore plus rares dans la peinture, où d'ailleurs elles sont ingrates et d'un effet qui n'a de vrai juge que parmi les maîtres.
La nuit dérobe les formes, donne de l'horreur aux bruits; ne fût-ce que celui d'une feuille, au fond d'une forêt, il met l'imagination en jeu; l'imagination secoue vivement les entrailles; tout s'exagère. L'homme prudent entre en méfiance; le lâche s'arrête, frémit ou s'enfuit; le brave porte la main sur la garde de son épée.
Les temples sont obscurs. Les tyrans se montrent peu; on ne les voit point, et à leurs atrocités on les juge plus grands que nature. Le sanctuaire de l'homme civilisé et de l'homme sauvage est rempli de ténèbres. C'est de l'art de s'en imposer à soi-même qu'on peut dire :
Quod latet arcana non enarrabile fibral.
A. Pebsii Flacci, sat. t., v. 29.
Prêtres, placez vos autels, élevez vos édifices au fond des forêts. Que les plaintes de vos victimes percent les ténèbres. Que vos scènes mystérieuses, théurgiques, sanglantes, ne soient éclairées que de la lueur funeste des torches. La clarté est bonne pour convaincre; elle ne vaut rien pour émouvoir. La clarté, de quelque manière qu'on l'entende, nuit à l'enthousiasme. Poètes, parlez sans cesse d'éternité, d'infini, d'immensité, du temps, de l'espace, de la divinité, des tombeaux, des mânes, des enfers, d'un ciel obscur, des mers profondes, des forêts obscures, du tonnerre, des éclairs qui déchirent la nue. Soyez ténébreux. Les grands bruits ouïs au loin, la chute des eaux qu'on entend sans les voir, le silence, la solitude, le désert, les ruines, les cavernes, le bruit des tambours voilés, les coups de baguette séparés par des intervalles, les coups d'une cloche interrompus et qui se font attendre, le cri des oiseaux nocturnes, celui des bêtes féroces en hiver, pendant la nuit, surtout s'il se mêle au murmure des vents, la
f . « U est caché au plus profond de notre fibre, et ne saurait se décrire. •
plainte d'une femme qui accouche, toute plainte qui cesse et qui reprend, qui reprend avec éclat, et qui finit en s'éleignant : il y a dans toutes ces choses je ne sais quoi de terrible, de grand et d'obscur.
Les idées de puissance ont aussi leur sublimité; mais la puissance qui menace émeut plus que celle qui protège.
Adieu, mon ami. Bonsoir et bonne nuit.
(Salon de 1767.)