‹ Philosophie, beaux arts et belles lettres, correspondance, mélanges. ExtraitsChapitre 64 sur 153 · LES DEMI-VOCATIONS · texte numérisé non relu

LES DEMI-VOCATIONS

Lorsque je vois des enfants entraînés par une pente invincible, en dépit de l'indigence, des distractions d'un autre état, de la sévérité des maîtres, de la répugnance des parents, vers une science ou vers un art dans lequel ils ne sont à la fin que des hommes médiocres, je me demande : « Qu'est-ce donc que le génie? à quels caractères le reconnaît-on? » Je suis tenté de croire que ces êlres-là étaient destinés à donner naissance à la chose, quoique incapables de la porter à un certain degré de perfection. Nés quelques siècles plus tôt, ils auraient laissé un nom célèbre, le nom d'inventeurs; aujourd'hui ils vivent et meurent ignorés. C'est qu'il est peut-être plus difficile, quoique moins glorieux, de porter à un pas plus loin une science qu'une longue suite d'hommes ont cultivée, que de lui faire faire le premier pas, et cela, sans entrer dans l'examen des causes accidentelles qui l'ont suggéré, et qu'on doit plutôt regarder comme un bonheur que comme un mérite. Concluez de laque la célébrité dépend beaucoup du moment où l'on paraît sur la scène du monde, et que l'homme de génie et l'inventeur sont deux hommes très dill'éreiits. d'Alembert n'eût peut-être jamais fait les Éléments d'Euclide. Euclide n'eût peut-être jamais entendu les ouvrages de D'Alembert. Dibutade n'eût peut-être jamais dessiné une académie comme Van Loo. Van Loo n'eût peut-être jamais pensé comme Dibuiade, à suivre les limites d'une ombre. Et ne confondons jamais l'attrait avec le talent. On a rarement du talent sans attrait, et il y a mille exemples de l'attrait le plus violent et du plus mince talent. J'en appelle à tous ces hommes qui forcent les portes de nos Académies par un premier morceau qui promet, et qui sont arrêtés tout court

(Salons, 1769.)

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