DES ESQUISSES
Pourquoi une belle esquisse nous plaît-elle plus qu'un beau tableau? C'est qu'il y a plus de vie et moins de formes. A mesure qu'on ititroduitles formes, la vie disparaît. Dans l'animal mon, objet hideux à la vue, les formes y sont, la vie n'y esl plus. Dans lesjeunes oiseaux. les petits chats, plusieurs autres animaux, les formes sont encore enveloppées, et il y a tout plein de vie : aussi nous plaisent-ils beaucoup. Pourquoi un jeune élève, incapable môme de faire un tableau médiocre, fait-il une esquisse merveilleuse? C'est que l'esquisse est l'ouvrage de la chaleur et du génie; et le tableau, l'ouvrage du travail, delà patience, des longues études et dune expérience consommée de l'art. Qui est-ce qui sait (ce que nature même semble ignorer) introduire les formes de l'âge avancé, et conserver la vie de la jeunesse?
L'esquisse ne nous attache peut-être si iort que parce qu'étant indéterminée, elle laisse plus de liberté à notre imagination, qui y voit tout ce qu'il lui plaît. C'est l'histoire des enfants qui regardent les nuées, et nous le sommes tous plus ou moins. C'est le cas de la musique vocale et de la musique instrumentale. Nous entendons ce que dit celle-là, noas faisons dire à celle-ci ce que nous voulons
Encore un petit mot sur les esquisses. Quatre lignes perpendiculaires et voilà quatre belles colonnes, et de la plus magnitiqne proportion. Un triangle joignant le som.riet de ces eolonnes, et voilà un beau Ironton; et le tout est un morceau d'architecture élégant et noble; les vraies proportions sont données, l'imagination fait le reste. Deux traits informes élancés en avant, et voilà deux bras; deux autres traits informes, et voilà deux jambes; deux endroits pochés au dedans d'un ovale, et voilà deux yeux ; un ovale mal terminé, et voilà une tête ; et voilà une figure qui s'agite, qui
court, qui regarde, qui crie. Le mouvement, l'action, la passion tiiôme, sont indiqués par quelques traits caractéristiques; et mon imagination fait le reste. Je suis inspiré par le soutfle divin de l'artiste,
... .Àgnospo veleris vestigia flammae.
C'est un mot qui réveille en moi une grande pensée. Dans les trans[iorts violents de la passion, l'homme sup()rin)e les liaisons, cumnience une phrase sans la flnir, laisse éctia(iper un mot, pousse un cri, et se tait. Cependant j'ai tout CLitendu : c'est l'esquisse d'un discours. La passion ne fait que des esquisses. Que fait donc un poète qui finit tout? Il tourne le dos à la nature. — Mais Racine? — Racine I à ce nom, je me prosterne, et je me tais. Il y a un technique traditionnel, auquel l'homme de génie se conforme. Ce n'est plus d'après la nature, c'est d'après ce technique qu'on le juge. Aussitôt qu'on s'est accommodé d'un certain style figuré, d'une certaine langue qu'on appelle poétique; aussitôt qu'o < a fait parler des hommes en vers, et en vers très harmonieux; aussitôt qu'on s'est écarté de la vérité, qui sait où l'on s'arrêtera? Le grand homme n'est pas celui qui fait vrai, c'est celui qui sait le mieux concilier le mensonge avec la vérité; c'est son succès qui fonde chez un peuple un système dramatique qui se perpétue par quelques grands Iraiis de nature, jusqu'à ce qu'un philosophe, poète, dépèce l'hippogryphe, et lente de ramener ses contemporains à un meilleur goût. C'est alors que les critiques, les petits esprits, les admirateurs du temps passé, jettent les hauts cris, et prétendent que tout est perdu. {Salon de 1767.)