DE LA NÉCESSITÉ D'ÉTDDIER LES ANCIENS
C'est une observation assez générale, qu'on devient rarement grand écrivain, grand littérateur, homme d'un grand goût, sans avoir fait connaissance étroite avec les Anciens. Il y a dans Homère et dans Moïse une simplicité dont il faut peut-être dire ce que Cicéron disait du retuur de Régulus à Carthage : Laus tcmporum, non hominis. C'est plus l'effet encore des mœurs que du génie. Des peuples avec ces usages, ces vêtements, ces cérémonies, ces lois, ces coutumes, ne pouvaient guère avoir un autre ton. Mais il y est, ce ton qu'on n'imagine pas; et il faut l'aller puiser là, pour le transporter à nos temps, qui, très corrompus ou plutôt très» maniérés, n'en aiment pas moins la simplicité. Il faut parler des choses modernes à l'antique.
Pareillement, il est rare qu'un artiste excelle sans avoir vu l'Italie; et une observation qui n'est guère moins générale que la première, c'est que les plus belles compositions des peintres, les plus rares morceaux des statuaires, les plus simples, les mieux dessinés, du plus beau caractère, de la couleur la plus vigoureuse et la plus sévère, ont été faits à Rome, ou au retour de Rome.
Prétendre, avec quelques-uns, que c'est l'influence d'un plus beau ciel, d'une plus belle lumière, d'une plus belle nature, c'est oublier que ce que je dis, c'est en général, sans en excepter les bambochades, des tableaux de nuit el des temps de brouillards et d'orages.
Le phénomène s'explique beaucoup mieux, ce me semble, par l'inspiralitm des grands modèles, toujours présents en Italie. Là, quelque part que vous alliez, vous trouvez sur votre chemin Michel-Ange, Raphaël, le Guide, le Titien, le Corrège, le Dominiquin, ou quelqu'un de la famille des Carraches. Voilà les maîtres, dont on reçoit des leçons continuelles; et ce sont de grands maîtres. Le Brun perdit sa couleur en moins de trois ans. Peut-être faudrait-il exiger des jeunes artistes un plus long séjour à Rome, afin de donner le temps au bon goût de se fixer à demeure. La langue d'un enfant qui fait un voyage de province, se corrompt au bout de quelques semaines. Voltaire, relégué sur les bords du lac de Genève, y conserve toute la pureté, toute la force, toute l'élégance, toute la délicatesse de la sienne. Précaulionnons donc nos artistes par un long séjour, par une habitude si invétérée, qu'ils ne puissent s'en départir contre l'absence des grands modèles, la privation des grands monuments, l'influence de nos petits usages, de nos petites mœurs, de nos petits mannequins nationaux. Si tout concourt à perfectionner, tout concourt à corrompre.
{Salon de 1767.)
l'art et la CRITrQUE
C'est une chose singulière que la manière dont un art se forme, dont les limites sacrées se fixent, et dont la raison s'en affranchit à la longue.
Nous allons dire là dessus un mot dont on pourra faire l'application à tout genre de littérature.
Un homme de génie tente son œuvre, il a du succès malgré tous les défauts de sa production. D'autres génies lui succèdent; les défauts du premier essai disparaissent sous leurs efforts réitérés; la forme de l'ouvrage s'établit; chacun s'y conforme; les productions se multiplient. 11 s'établit entre elles une uniformité qui rend les succès plus difficiles. Quelque
fécondité qu'aient les esprits, on ne voit plus que ce qu'on a vu cent fois. Les personnages, les situations, les actions sont les mêmes; les premiers auteurs se sont emparés de ce que ces situations offraient de plus vrai, de plus beau, de plus frappant, de plus naturel; ceux qui viennent après sont exposés à répéter les mômes choses; et les critiques, dont le métier est de comparer la production qui paraît avec celles qui ont précédé, montrent la ressemblance, la conlorniité, le plagiat, et l'auteur est désespéré; car on n'a pas ou la sagacité de voir, ou l'équité de convenir que la chose était impossible autrement. Quelle ressource pour ceux qui s'attachent au genre et à la règle établis ! C'estpour éviter, dans des situations toutes pareilles, les discours, les pensées, les mouvements employés, qu'on se jette dans des idées, des expressions, des sentiments, des mouvements et des discours bizarres qui déplaisent. Les critiques attaquent alors l'ouvrage en lui-même et n'en ont pas moins beau jeu. Ils ont, d'ailleurs, pour eux la raison, le bon sens et le jugement public qui a proscrit l'ouvrage. On demeure quelque temps dans cette disposition périlleuse où l'on est silflé ou pour sa médiocrité, ou pour sa bizarrerie. Enfin, il vient un homme de génie qui conçoit qu'il n'y a plus de ressource que dans l'infraction de ces bornes étroites que l'habitude et la petitesse d'esprit ont mises à l'art. L'un dit : Mais puisque les caractères sont épuisés dans la comédie, pourquoi ne pas se jeter sur les conditions? .Mais quoi donc? Le ridicule estil le seul ton de la comédie? Pourquoi n'y meltrait-on pas des idées honnêtes et vertueuses? Est-ce que ces actions n'ont pas lieu dans la société ? Pourquoi ne rapprocherait-on pas davantage les mœurs théâtrales des mœurs domestiques? Dans la tragédie, on fait le même raisonnement. On dit : Mais on n'a mis jusqu'à présent sur la scène que des rois, des princes. Pourqui n'y metirait-on pas des particuliers? quoi donc ? n'y a-t-il que la condition souveraine qui soit exposée à ces revers terribles qui inspirent la commisération ou l'horreur ? Et l'on fait des tragédies bourgeoises. Que font alors toutes les têtes moutonnières, tous ces demi-
penseurs qui ne remontent à l'essence de rien ? Ils ramassent autorité sur autorité pour décrier le genre nouveau; le peuple les croit; ce sont ses vrais législateurs. Ils n'entendent pas la langue des muses ; nous versons des larmes de joie ou de tristesse, ils blâment l'ouvrage. Les premiers efforts sont découragés ; l'homme de génie s'arrête au premier pas. Une nation plus libre, plus affranchie de préjugés, recueille la lumière que l'on porte à s'éteindre, et en lire parti; ou le peuple, las de s'ennuyer à des redites perpétuelles, forcé par ce vieux style dont il ne saurait se départir, se prête plus par son intérêt de plaisir que par sa raison à un nouveau genre. 11 est accueilli, mais c'est au bout d'un siècle. Les productions premières dans ce genre sont oubliées depuis longtemps; on ne les tire de l'oubli que par envie ou par méchanceté, pour arracher aux contemporains que nous applaudissons le mérite d'avoir fait le premier pas dans ce genre qui nous plaît. Voilà donc à quoi se réduit tout ce métier de misérables critiques ; c'est de décrier les premiers efforts lorsqu'ils se font de leur temps, et den arrêter le succès. C'est ensuite de les tirer de l'oubli par des éloges pour humilier ceux qui réussissent dans leur temps en suivant les premiers pas d'une route anciennement abandonnée. Si ce n'est pas l'origine de tout ce qu'on appelle art; si ce n'est pas la marche de tout ce qu'on appelle critique, je ne sais rien de tout ce qu'on appelle critique, je ne sais rien de tout ce qu'on appelle histoire littéraire, et l'expérience de tous les temps et de tous les siècles ne signifie plus rien. Il n'y a rien qu'on ne puisse entendre, rien qu'on ne puisse prouver ; et la fin de tout cela, c'est le prétexte de détendre le bon goût, les vieilles règles, les anciens auteurs nos pères, nos maîtres, d'étouffer les génies naissants, de prolonger d'un demi-siècle l'ennui d'une nation, d'arrêter les progrès de l'art en s'amusant à fortifier ses premières Hmites, à faire passer chez un peuple voisin hardi l'honneur qu'une nation inventrice aurait eu; c'est lorsque l'ennui porto à son comble a enfreint ces bornes étroites et qu'il est devenu l'unique germe de quelques productions nouvelles et la source
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d'un plaisir, de louer ce qu'on avait d'abord blâmé, et de désespérer un auteur par la comparaison odieuse qu'on en fait avec ceux qui l'ont précédé.
{Miiccllanea dramatiques, 1762.)
DU BEAU RELATIF. — LE « Qu'lL MOURUT » DE CORNFILLE.
Tout le monde sait le mot sublime de la tragédie des Ho- 7'aces : « qu'il mourut. » Je demande à quelqu'un qui ne connaît point la pièce de Corneille, et qui n'a aucune idée de la réponse du vieil Horace, ce qu'il pense de ce trait : » Qu'il mourût. » Il est évident que celui que j'interroge ne sachant ce que c'est que ce qu'il mourût, ne pouvant deviner si c'est une phrase complète ou un fragment, et apercevant à peine entre ces trois termes quelque rapport grammatical, me répondra que cela ne lui paraît ni beau ni laid. Mais si je lui dis que c'est la réponse d'un homme consulté sur ce qu'un autre doit faire dans un combat, il comn)ence à apercevoir dans le répondant une sorte de courage qui ne lui permet pas de croire qu'il soit toujours meilleur de vivre que de mourir; et le quil mourût commence à l'intéresser. Si j'ajoute qu'il s'agit dans le combat de l'honneur de la patrie ; que le combattant est fils de celni qu'on interroge; que c'est le seul qui lui reste ; que le jeune homme avait affaire à trois ennenùs, qui avaient déjà ôté la vie à deux de ses frères ; que le vieillard parle à sa fille ; que c'est un Romain : alors la réponse qiiil mourût qui n'était ni belle ni laide, s'embellit à mesure que je développe ses rapports avec les circonstances, et finit par être sublime.
Changez les circonstances et les rapports, faites passer le qu'il mourût du Théâtre français sur la scène italienne, et de la bouche du vieil Horace dans celle de Scapin, le qu'il mourût deviendra burlesque.
Changez encore les circonstances, et supposez que Scapin soit au service d'un maître dur, avare et bourru, et qu'ils
soient attaqués sur un grand chemin par trois ou quatre brigands. Scapin s'enfuit; son maître se défend: mais pressé par le nombre, il est obligé de s'enfuir aussi; et l'on vient apprendre à Scapin que son maître a échappé au danger. «Comment, dira Scapin trompé dans son attente, il s'est donc enfui? ah! le lâche! « — Mais, lui répondra-t-on, «seul contre trois, que voulais-tu qu'il fît? — Qu'il momùt, » répondra-t-il; et ce qu'il mourût deviendra plaisant. Il est donc constant que la beauté commence, s'accroît, varie, décline et disparaît avec les rapports, ainsi que nous l'avons dit plus haut. [Recherches philosophiques sur Vorigine du beau.)
DU DIALOGUE URAMATIQUE.
Cet art du dialogue dramatique, si difficile, personne peut-être ne l'a possédé au môme degré que Corneille. Ses personnages se pressent sans ménagements ; ils parent et portent en môme temps; c'est une lutte. La réponse ne s'accroche pas au dernier mot de l'interlocuteur; elle touche à la chose et au fond. Arrêtez-vous où vous voudrez ; c'est toujours celui qui parle, qui vous paraît avoir raison.
Lorsque, livré tout entier à l'élude des Lettres, je lisais Corneille, souvent je fermais le livre au milieu d'une scène, et je cherchais la réponse : il est assez inutile de dire que mes efforts ne servaient communément qu'à m'effrayer sur k logique et sur la force de tôle de ce poète. J'en pourrais citer mille exemples ; mais en voici un entre autres que je me rappelle; il est de la tragédie de Cinna. Emilie a déterminé Ciiuia à ôter la vie à Auguste. Cinna s'y est engagé; il y va. Mais il se percera le sein du môme poignard dont il l'aura vengée. Emilie reste avec sa confidente. Dans son trouble elle s'écrie :
Cours après lui, Fulvie — Que lui dirai-je?
— Dis-lui qu'il dégage sa foi,
Et qu'il choisisse après de la mort ou de moi.
Cinna, acte III, se. r.
C'est ainsi qu'il conserve le caractère, et qu'il satisfait en un mot à la dignité d'une ame romaine, à la vengeance, à l'ambition, à l'amour. Toute la scène de Cirtna, de Maxime et d'Auguste est incompréhensible.
Cependant ceux qui se piquent d'un goût délicat prétendent que celte manière de dialoguer est roide ; qu'elle présente partout un air d'argumentation; qu'elle étonne plus qu'elle n'émeut. Ils aiment mieux une scène où l'on s'entretient moins rigoureusement, et où l'on met plus de sentiment, et miiins de dialectique. On pense bien que ces gens-là sont fous de Racine, et j'avoue que je le suis aussi.
Je ne connais rien de si difficile qu'un dialogue où les choses dites et répondues ne sont liées que par des sensations si délicates, des idées si fugitives, des mouvements d'ame si rapides, des vues si légères, qu'elles en paraissent décousues, surtout à ceux qui ne sont pas nés pour éprouver les mêmes choses dans les mêmes circonstances.
Ils DC se verront plus
— Ils s'aimeroot toujours !
Phèdre, acte IV, se. ri.
Vous y serez, ma fille.
Iphigénie, acte II, se. ii.
{De la poésie dramatique.)