LA SCIENCE ÉCONOMIQCE ET LES BEAUX-ARTS
J'ai bien peur que la prédiction du grand chancelier d'Angleterre ne soit sur le point de s'accomplir en France; c'est
que la philosophie, la poésie, les sciences et les beaux-arts leiidenl à leur déclin du moment où, chez un peuple, les têtes, tournées vers les objets d'intérêt, s'occupent d administration, de Commerce, d'agriculture, d'importation, d'exportation et delinaiice. L'abbé Kaynal pourra se vanter d'avoir été le héros de la révolution :
Sœpe siiiistra cava prsdiiit ab ilice coroix'.
ViBG. Ecl. I, V. 18.
Au miheu de cet esprit de calcul, le goût de l'aisance se répand, et l'enthousiasme se perd. J'aurai vu changer les goùls et les moeurs trois ou quatre fois en France, et je n'aurai pas vécu longtemps. Le goiit des beaux-arts suppose un certain mépris de la fortune, je ne sais quelle incurie des affaires domestiques, un certain dérangement de cervelle, une folie qui diminue de jour en jour. On devient sage et plat, on fait l'éloge du présent, on rapporte tout au petit moment de son existence et de sa durée; le sentiment de l'immortalité, le respect de la postérité sont des mots vides de sens qui font f^ourire de pitié ; on veut jouir; après soi le déluge! On disserte, on examine, on sent peu, on raisonne beaucoup, on mesure tout au niveau scrupuleux de la logique, de la méthode et même de la vérité ; et que voulezvous que des arts, qui ont tous pour base l'exagération et le mensonge, deviennent parmi des hommes sans cesse occupés de réalités, et ennemis par état des fantômes de l'imagination, que leur souille fait disparaître? C'est une belle chose que la science économique ; mais elle nous abrutira. Il me semljle que je vois déjà nos neveux le barème en poche elle portefeuille de finance sous le bras. Regardez-y bien, et vous verrez que le torrent qui nous entraîne n'est pas celui du génie 2. {Salon de 1769.)
1. « La corneille sinistre l'a souvent prédit du creux de sou chèae. »