LAN'GUK DE CHAQUE PEUPLE [CARACTÈRE DE LA
La langue d'un peuple donne son vocabulaire, et le vocabulaire est une table assea fidèle de toutes les connaissances de ce peuple; sur la seule comparaison du vocabulaire d'une nation en différents temps, on se formerait une idée de ses progrès. Chaque science a son nom ; chaque notion, dans la science, a le sien : tout ce qui est connu dans la Nature est désigné, ainsi que tout ce qu'on a inventé dans les arts, et les phénomènes, et les manœuvres, et les instruments. Il y a des expressions, et pour les êtres qui sont hors de nous, et pour ceux qui sont en nous; on a nommé et les abstraits et les concrets; et les choses particulières, et les générales; et les formes, et les états, et les existences, et les successions et les permanences. On dit Viinivers, on dit un atome : l'univers est le tout; l'atome en est la partie la plus petite. Depuis la collection générale de toutes les causes jusqu'à l'être solitaire, tout a son signe; et ce qui excède toute limite, soit dans la Nature, soit dans noire imagination ; et ce qui est possible, et ce qui ne l'est pas ; et ce qui n'est ni dans la Nature ni dans noire entendement; et l'infini en petitesse, et l'infini en grandeur, en étendue, en durée, en perfection. La comparaison des phénomènes s'appelle philosophie. La philosophie est pratique ou spéculative : toute notion est ou de sensation, ou d'induction ; tout être est dans l'entendement ou dans la Nature : la Nature s'emploie ou par l'organe nu, ou par l'organe aidé de l'instrument. La langue est un symbole de cette multitude de choses hétérogènes : elle indique à l'homme
1. Voir les mêmes idées dans La Bruyère (chap. iiv. De quelques usages) et dans Vén Ion, Lettre à l'Académie française (chap. m).
204 DlDfclKOT.
pénétrant jusqu'où l'on était allé dans une science, dans les temps même les plus reculés. On aperçoit, au premier coup d'œil, qne les Grecs abondent en termes abstraits que les Romains n'ont pas; et qu'au défaut de ces termes, il était impossible à ceux-ci de rendre ce que les autres ont écrit de la logique, de la morale, de la grammaire, de la mélaphysique, de l'histoire naturelle, etc. : et nous avons fait tant de progrés dans toutes ces sciences, qu'il serait difficile d'en écrire, soil en grec, soit en latin, dans l'élat où nous les avons portées, sans inventer une infinité de signes. Cette observation seule démontre la supériorité des Grecs sur les Romains, et notre supériorité sur les uns et les autres.
[Encyclopédie.)
Vous êtes-vous jamais demandé pourquoi ce poème est si rare? C'est qu'il exige des qualités presque incompatibles: un profond jugement dans l'ordonnance, et une muse violente dans l'exécution. Il ne s'agit pas d'enfiler des stances les unes au bout des autres; ce poème est un. Il a son but, auquel le poèie odaïque s'avance sans cesse, et quand il a bien rempli sa lâche, on ne saurait ni lui ôter ni lui ajouter une strophe. Toutes sont également nécessaires. L'affaire du jugement, c'est de trouver et d'enchaîner les preuves. L'adaire du goût, c'est de choisir entre les preuves celles qui fourniront de grands tableaux, de grands mouvements, de grandes images. L'affaire de la verve, c'est de se livrer presque sans mesure à ces tableaux, à ces mouvements, à ces images, que l'enchaînement des preuves, médité froidement, offre au poète, lorsqu'il a quilté le compas et qu'il a porté sa main sur sa lyre. On le croit égaré, perdu, lorsqu'il suit, à son insu quelquefois, toujours au vôtre, le fil de son discours. Mille chemins conduisent à Rome; tous ne conviennent pas également au poète. Il préfère celui qui lui présente ici une montagne cou-
verte de forêts, d'où il fera descendre Numa, les tables de sa législation à la main; là, un fleuve tombant eu cascade, et dont le bruit, entendu au loin, arrête d'étonnement le passager; ailleurs, un volcan, qui annonce aux lionimes à venir que le feu esta leur maison. Son Pégase se détournera de son chemin pour planer au dessus des ruines de quelques villes célèbres; là, il suspendra son vol pour pleurer sur les malheurs de l'espèce humaine: que sais-je dans quels écarts il ne se précipitera pas? Horace veut détourner les Romains de transporter le siège de l'empire à Troie: comment s'y prend-il ? Il fait l'éloge de la constance, etcet élof!;e est sublime. C'est la vertu principale de Romulus. Ce fut cette vertu qui lui fit franchir les rives de l'Achéron et le plaça entre Auguste et Jupiter où il boit à pleine coupe le nectar et l'ambroisie, malgré Junon qui ne souffrit que les honneurs divins lui fussent accordés qu'à condition que si jamais les murs de Troie se relevaient, derechef ses Grecs iraient les renverser, égorger les pères et les mères, etc. Voilà le squelette. Il faut voir dans le poète les muscles et les chairs dont il l'a revêtu. Se propose-t-il ailleurs le môme sujet? Il montre Hélène entre les bras du pasteur d'Ida qui l'emmène sur les flots; mais à l'instant Nérée s'élève à la surface des eaux; les vents sont enchaînés dans le silence; il voit le ravisseur et la femme infidt'le, et il chante les suites effroyables de l'hospitalité violée. Malherbe, notre Malherbe veut-il exhorter Louis XIII à la conquête de la Rochelle; comment s'y prend-il? Il arme le héros de son foudre. Les Rochelois sont les Titans révoltés contre le ciel, Louis est le Jupiter de l'aventure. 11 s'embarque intrépidement dans la guerre des dieux et des géants. Il prépare un même loyer à un crime qui est le même. Il montre à Louis la Gloire, qui, la lance à la niain, l'appelle aux bords de la Charente. La Rochelle est prise. Le poète ramène le héros vainqueur et coupe deux lauriers dont il pose l'un sur la tête de Louis, l'autre sur la sienne. Et voilà comment on fait une ode. Pindare prend pour thème la puissance de l'harmonie: les Dieux sont assis à la table de Jupiter. Apollon touche sa lyre, et la jalousie cesse entre les déesses, et les plumes de
l'oiseau porte-foudre frémissent sur son dos, tandis que le sommeil tient -es paupières appesanties ; le poète descend sur la terre, il réjouit les bons, il effraie les méchants, il dissipe les complots, il fait tomber le poignard de la main des factieux. Et voilà comment on fuit une ode. Ce n'est pas une bote de somme qui suit son droit chemin, c'est sur un cheval fougueux et ailé que le poète odaïque est monté. Ces deux animaux-là ne peuvent avoir la même allure
0 les poètes, les poètes! Platon savait bien ce qu'il faisait lorsqu'il les chassait de sa république. Ils n'ont des idées justes de rien. Alternativement organes du mensonge et de la vérité, leur jargon enchanteur infecte tout un peuple, et vingt volumes de philosophie sont moins lus et font moins de bien qu'une de leurs chansons ne fait de mal.
{Miscellanea.)