Voir, page 18, iin Extrait de cette lettre célèbre
personne sans changer totalement l'état de la question.
Voici quelques raisonnements que je n'aurais pas manqué de prêter à Saunderson, sans la crainte que j'ai de ceux que vous m'avez si bien peints.
S'il n'y avait jamais eu d'êtres, lui aurais-je fait dire, il n'y en aurait jamais eu; car pour se donner l'existence il faut agir, et pour agir il faut être : s'il n'y avait jamais eu que des êtres matériels, il n'y aurait jamais eu d'êtres spirituels; car les êtres spirituels se seraient donné l'existence ou l'auraient reçue des êtres matériels, ils en seraient des modes ou du moins des effets, ce qui n'est point du tout votre compte. Mais s'il n'y avait jamais eu que des êtres spirituels, vous allez voir qu'il n'y aurait jamais eu d'êtres matériels. La bonne philosophie ne me permet de supposer dans les choses que ce que j'y aperçois distinctement; mais je n'aperçois distinctement d'autres facultés dans l'esprit que celles de vouloir et de penser, et je ne conçois non plus que la pensée et la volonté puissent agir sur les êtres matériels ou sur le néant, que le néant et les êtres matériels sur les êtres spirituels. Prétendre qu'il ne peut y avoir d'action du néant et des êtres matériels sur les êtres purement spirituels, parce qu'on n'a nulle perception de la possibilité de cette action, c'est convenir qu'il ne peut y avoir d'action des êtres purement spirituels sur les êtres corporels; caria possibilité de cette action ne se conçoit pas davantage. Il s'ensuit donc de cet aveu et de mon raisonnement, continuerait Saunderson, que l'être corporel n'est pas moins indépendant de l'être spirituel que l'être spirituel de l'être corporel, qu'ils composent ensemble l'univers, et que l'univers est Lieu. Quelle force n'ajouterait point à ce raisonnement l'opinion qui vous est commune avec Locke : que la pensée pourrait bien être une modification de la matière !
Mais, lui réphquerez-vous, et ces rapports inânis que je découvre dans les choses, et cet ordre merveilleux qui se montre de tous côtés; qu'en penserai-je? — Que ce sont des êtres métaphysiques qui n'existent que dans votre esprit, vous répondrait-il. On remplit un vaste terrain de décombres jeést
au hasard, mais entre lesquels le ver et la fourmi trouven des habitations fort commodes; que direz-vous de ces insectes, si, prenant pour des ôtres réels les rapports des lieux qu'ils habitent avec leur organisation, ils s'extasiaient sur la beauté de cette architecture souterraine, et sur l'intelligence supérieure du jardinier qui a disposé les choses pour eux?
Ah! Monsieur, qu'il est facile à un aveugle de se perdre dans un labyrinthe de raisonnements semblables, et de mourir athée, ce qui toutefois n'arriva point à Sauiiderson! Il se recommanda, en mourant, au Dieu de Clarke, de Leibnitz et de Newton, comme les IsraéUtes se recommandaient uu Dieu d'Abraham, d'isaac et de Jacob, parce qu'il est à peu près dans une position semblable; je lui laisse ce qui reste aux sceptiques les plus déterminés : toujours quelque espérance qu'ils se trompent ; mais que cela soit ou non, je ne suis point de leur avis. Je crois en Dieu, quoique je vive très bien avec les athées. Je me suis aperçu que les charmes de l'ordre les captivaient malgré qu'ils en eussent; qu'ils étaient enthousiastes du beau et du bon, et qu'ils ne pouvaient, quand ils avaient du goût, ni supporter un mauvais livre, ni entendre patiemment un mauvais concert, ni faire une mauvaise action : en voilà autant qu'il m'en faut. Ils disent que tout est nécessité. Selon eux, un homme qui les offense ne les offense pas plus librement que ne les blesse la tuile qui se détache et qui leur tombe sur la tôte; mais ils ne confondent point ces causes, et jamais ils ne s'indignent contre la tuile, autre conséquence qui me rassure. « Le monde, disait Montaigne, est un esteuf que Dieu a abandonné h peloter aux philosophes. » Adieu, mon cher maître.
AU MÊME
Le 28 novembre 1760.
Monsieur et cher maître, l'ami Thiriot aurait bien mieux fait de vous entretenir du bel enthousiasme qui nous saisit ici, à l'hôtel de Clermonl-Tonnerre, lui, l'ami Damilaville et moi, et
des transports d'admiration et de joie auxquels nous nous livrâmos deux ou trois heures de suite, en causant de vous et des prodiges que vous opérez tous les jours, que de vous tracasser de quelques méchantes observations communes que je hasardai entre nous sur votre dernière pièce'.
Ah ! mon cher maître, si vous voyiez la Clairon traversant la scène, à demi renversée sur les bourreaux qui l'environnent, ses genoux se aérobant sous elle, les yeux fermés, les bras tombants comme morte ; si vous entendiez le cri qu'elle pousse en apercevantTancrède, vous resteriez plus convaincu que jamais que le silence et la pantomime ont quelquefois un pathétique que toutes les ressources de l'art oratoire n'atteignent pas.
J'ai dans la tête un moment de théâtre où tout est muet, et où le spectateur reste suspendu dans les plus terribles alarmes.
Ouvrez vos portefeuilles. Voyez VEsther du Poussin paraissant devant Assuérus; c'est la Clairon allant au supplice
On dit que M"^ Clairon demande un échafaud dans la décoration ; ne le souffrez pas, morbleu ! c'est peut-être une belle chose en soi ; mais si le génie élève jamais une potence sur la scène, bientôt les imitateurs y accrocheront le pendu en personne.
Tandis que toute la ville était en rumeur, retiré paisiblement dans mon cabinet, je parcourais votre Histnire universelle. Quel ouvrage l C'est là qu'on vous voit élevé au-dessus du globe qui tourne sous vos pieds, saisissant par les cheveux tous ces scélérats illustres qui ont bouleversé la terre, à mesure qu'ils se présentent ; nous les montrant dépouillés et nus, les marquant au front d'un fer chaud, et les enfonçant dans la fange de l'ignominie pour y rester à jamais.
Les autres historiens nous racontent des faits pour nous apprendre des faits. Vous, c'est pour exciter au fond de nos âmes une indignation forte contre le mensonge, l'ignorance,