‹ Philosophie, beaux arts et belles lettres, correspondance, mélanges. ExtraitsChapitre 98 sur 153 · Louis-Réoé Cai-adcuc de la Chalotais · texte numérisé non relu

Louis-Réoé Cai-adcuc de la Chalotais

une femme déjà avancée en âge; et qu'il est difficile de l'arracher à ses parents, à ses amis et à son petit foyer. Ces que je suis père d'une jeune fille à qui je dois l'éducation ; c'est que l'ai aussi des amis. Il faut donc les laisser, ces consolateurs toujours présents dans les malheurs de la vie, ces témoins honnêtes de nos actions; et que voulez-vous que je fasse de l'existence, si je ne puis la conserver qu'en renonçant à tout ce qui me la rend chère ? Et puis je nie lève tous les matins avec l'espérance que les méchants se sont amendés pendant la nuit; qu'il n'y a plus de fanatiques; que les maîtres ont senti leurs véritables intérêts, et qu'ils reconnaissent enfin que nous sommes les meilleurs sujets qu'ils aient. C'est une bêtise, mais c'est la bêtise d'une belle âme qui ne peut croire longtemps à la méchanceté. Ajoutez à cela que le danger qui nous menace tient ;\ une disposition des esprits qui ne s'aperçoit point. La société présente un aspect si tranquille que l'ame, lasse de se tourmenter, se livre à une sécurité, perfide à la vérité, mais à laquelle il est presque impossible de se refuser. L'innocence et l'obscurité de sa vie sont deux autres sophismes bien séduisants. Et comment voulez-vous que celui qui n'en veut à personne s'imagine, sous les tuiles où il s'occupe à se rendre meilleur, que des bourreaux attendent le jour pour se saisir de lui, et le jeter dans un bûcher? Quand on s'est rassuré par sa nullité, on se rassure .par son importance. Dans un autre moment on se dit à soi-même : « Ils n'auront pas le front de persécuter un homme qui a consumé ses plus belles années à bien mériter de son pays; n'est-ce pas assez qu'ils aient laissé à d'autres le soin de l'honorer, de le récompenser, de l'encourager? s'ils ne m'ont pas fait de bien, ils n'oseront me faire du mal. » C'est ainsi qu'on est alternativement dupe de sa modestie et de son orgueil. Qui que vous soyez qui m'avez écrit la lettre pleine d'intérêt et d'estime que notre ami commun m'a remise, je sens toute la reconnaissance que je vous dois, et je jette d'ici mes bras autour de votre cou. Je n'accepte ni ne refuse vos offres, plusieurs honnêtes gens, elTrayés du train que prennent les

choses, sont tentés de suivre le conseil que vous me donnez. Qu'ils partent, et quel que soit l'asile qu'ils auront choisi, fùl-ce au bout du monde, j'irai. Notre ami m'a fait lire un ouvrage nouveau . Je tremble pour le moment où cet ouvrage sera connu.

C'est un homme qui a pris la torche de vos mains, qui est entré fièrement dans leur édifice de paille, et qui a mis le feu de tous côtés. Ils voudront faire un exemple, et, dans leur fureur, ils se jetteront sur le premier venu. Si cet ouvrage vous est connu, et que vous puissiez en différer la publicité jusqu'à des circonstances plus favorables, vous ferez bien. Je vais déposer votre lettre, afin qu'à tout événement vous puissiez joindre à ma justification que je vous recommande le témoignage des précautions que vous aviez prises pour leur épargner un crime nouveau. Si j'avais le sort de Socrate, songez que ce n'est pas assez de mourir comme lui pour mériter de lui être comparé.

Illustre et tendre ami de l'humanité, je vous salue et vous embrasse. 11 n'y a point d'homme un peu généreux qui ne pardonnât au fanatisme d'abiéger ses années, si elles pouvaient s'ajouter aux vôtres. Si nous ne concourons pas avec vous à écraser la bote, c'est que nous sommes sous sa griffe, et si, connaissant toute sa férocité, nous balançons à nous en éloigner, c'est par des considérations dont le prestige est d'autant plus fort qu'on a l'âme plus honnête et plus sensible. Nos enlours sont si doux, et c'est une perte si difficile à réparer!...

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