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Philosophie de Kant

Nous avions pris pour sujet de notre enseignement, dans les années 1819 et 1820, l’histoire de la philosophie morale en Europe au dix-huitième siècle. Cette histoire devait comprendre les principaux systèmes sortis de l’école sensua liste, avec les systèmes sortis de l’école opposée, divisée elle-même en deux écoles différentes qui représentent en quelque manière les deux degrés du spiritualisme du siècle, à savoir, la philosophie écossaise et la philosophie de Kant. Nous pûmes embrasser et terminer en 1819 toute l’école sensualiste, ainsi que l’école écossaise. L’année 1820 fut consacrée à la philosophie de Kant, et le volume qu’aujourd’hui nous offrons de nouveau au public, contient les leçons du premier semestre sur le système métaphysique sans lequel la morale, destinée à achever ou à réparer ce système, serait absolument inintelligible.

La Critique de la raison pure spéculative est ici exposée avec une juste étendue. Nous avons l’assurance d’avoir fait connaître tout ce qu’elle renferme ou de considérable en

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soi, ou qui ait exercé quelque influence sur les doctrines venues après celle du philosophe de Kœnigsberg. Nous avons respecté sa langue particulière et sa terminologie un peu bizarre, en nous efforçant de l’éclaircir. Il nous a même paru convenable d’en citer dans leur intégrité les passages les plus importants pour faire mieux saisir la manière do l’illustre philosophe. Voilà pour l'exposition. L’Allemagne elle-même, par l’organe d’un juge compétent 4 , en a reconnu la loyale exactitude; et ailleurs on a trouvé que, grâce à leur fidélité incontestée, ces leçons pouvaient tenir lieu de l’original allemand qui, par ses longueurs et ses obscurités, est presque inaccessible à un lecteur ordinaire : de là sans doute l’idée et le succès des traductions qui ont été données de notre ouvrage en Italie et en Angleterre 2 .

Quant à notre appréciation de la métaphysique de Kant, elle paraîtra peut-être un peu sévère; nous sommes forcé d’avouer qu’aujourd’hui nous la ferions plus sévère encore. Car, plus nous avançons dans la vie, plus nous préférons le sens commun au génie lui-même , et les grandes voies où marche l’humanité aux sentiers détournés qui trop souvent aboutissent à des précipices. A notre âge, au lieu de se laisser éblouir à l’éclat des systèmes* on les juge avec une austère équité, en reportant ses regards de ces copies brillantes

1 M. Èrdmann, professeur de philosophie à l'Université de Halle* dans sa grande histoire de la philosophie allemande : die Entwickelung der deutschen spéculation seit Kant , dargeslclt von D' J. E. Erdmann, etc ., 1848, erster lheil , p, 286 et 287.

2 Lezioni sulla fxlosofxa di Kant per V. Cousin , prima versione italiana di Francesco Trinchera, connotedel Barons Gulluppi , in-12, Napoli, 1842. — Tlte philosophy of Kant, lectures by F. Cousin translated from the french , by Hen- DERsoNj London, 1854;

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et toujours imparfaites sur leur immortel et indéfectible exemplaire, la nature humaine.

Kant est assurément un des plus grands connaisseurs de la nature humaine que présentent les annales de la philosophie dans l’antiquité et chez les modernes. La Critique de la raison pure, celle de la raison pratique , celle du jugement, avec les nombreux petits écrits qui font cortège à ces grands ouvrages, contiennent des trésors d’analyse, et une multitude d’observations de tout genre où la finesse le dispute à la profondeur. Lorsque Kant n’est pas dans les liens de son système, il a la vue nette et vaste; nul n’a mieux connu le jeu de nos facultés, leurs différences, leur harmonie, et les lois qui président à leur développement. Sous ce rapport , Kant ne le cède point, souvent même il est supérieur au chef de l’école écossaise; mais, il faut en convenir, la partie systématique des diverses Critiques ne résiste point à un sérieux examen : elle est avec elle-même en une incroyable et perpétuelle contradiction.

Kant est par-dessus tout idéaliste. Il fait à l’empirisme une guerre à outrance ; il lutte intrépidement contre toutes les tendances de son siècle; il ne recherche, il n’estime dans la connaissance humaine que l’élément rationel ; il aspire à la raison pure; et lorsqu’il est entin en possession de cette raison pure, par une première et étrange contradiction il la déclare impuissante à connaître les êtres, à atteindre jusqu’à la rca 1 i lé et à l’existence. Dieu, le monde, l’âme, la liberté, ne sont que des idées que la raison projette en quelque façon hors d’elle-même par l’énergie dont elle est douée et en vertu d’in-

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stinets sublimes ; mais ces instincts lui sont des pièges; car elle est condamnée à ne point franchir l’enceinte de ses propres

créations; hors de là, elle ne rencontre que le vide. Voilà donc

l’adversaire du dix-huitième siècle qui en redevient le disciple; et la Critique de la raison pure spéculative , qui devait renouveler la métaphysique, se termine juste à cette première phrase du premier ouvrage de Condillac, Y Essai sur l'origine des connaissances humaines : « Soit que nous nous élevions jusque dans tes cieux, soit que nous descendions dans les abîmes, nous ne sortons point de nous-mêmes, et ce n’est jamais que notre propre pensée que nous apercevons *. »

Et remarquez bien que ce scepticisme n’est pas une conséquence involontaire que notre logique impose aux principes de Kant: non, Kant est sceptique le sachant et le voulant. II reconnaît, il proclame lui-même que toute connaissance réelle nous échappe invinciblement; il combat Hume en psychologie, et s’efforce de lui prouver qu’il y a dans l’esprit humain des principes universels et nécessaires qui ne peuvent dériver de la sensibilité; mais avecces principes comme sans eux, avec l’idéalisme comme avec l’empirisme, Kant est bien de l’avis de Hume , qu’aprèstout l’esprit humain ne connaît légitimement que des phénomènes.

Nous sommes donc retombé, à ce qu’il semble, en plein scepticisme. Pas du tout : par une seconde et généreuse

1 Philosophie sensualiste , leç. ni*. p. 88. — Dans un de ses derniers écrits, Condillac répèle ce qu’il avait dit dans le premier: « Rien dans l’univers « n’est visible pour nous: nous n’apercevons que les phénomènes produits par le « concoure de nos sensations. » Logique y chap. 111.

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contradiction, cette même raison pure, qui s'avoue incapable de certitude en métaphysique, se prétend tout à coup fort capable en morale d’arriver certainement à la liberté, à l’âme et à Dieu. C’est le devoir qui opère ce prodige. En effet le devoir est certain ; et le devoir est inexplicable sans une âme spirituelle et libre et sans Dieu.

Nous en sommes très convaincu, et ici nous nous joignons bien volontiers à Kant; mais d’où lui vient cette nouvelle et féconde certitude? Pourquoi l’idée du devoir a-t-elle à ses yeux cette autorité .inattendue? Qui lui persuade qiïe l’idée du devoir n’est pas aussi une simple idée destituée de toute réalité, un pur produit de la raison, comme en métaphysique l’idée de la liberté et de l’âme? Poussez à bout les analyses de Kant sur ce grand sujet, ne soyez pas dupe des mots et d’un appareil scientifique plus imposant que solide, et vous reconnaîtrez qu’en fin de compte la certitude du devoir repose sur le témoignage de la conscience. Otez la conscience, et jamais nous n’aurions su qu’il y a une loi du devoir armée d’une autorité impérative, comme parle Kant, une loi qui commande absolument l’obéissance , quelles que puissent être les résistances de la sensibilité, parce que cette loi ne vient pas de la sensibilité, et qu’elle y est essentiellement étrangère.

La conscience, telle est donc la base dernière du dogmatisme moral que Kant appelle au secours de son scepticisme métaphysique. Mais toute cette doctrine compliquée et artificielle se brise devant ce dilemme : ou la conscience est sans valeur ici, ou ailleurs on n’avait pas le droit de la rejeter.

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En un mot, toute la philosophie de Kant, dans son dogmatisme et dans son scepticisme, dans ce qu’elle a de vrai et dans ce qu'elle a de faux, dans ses plus belles et dans ses plus tristes parties, a sa racine jusqu'à présent inaperçue dans une théorie de la conscience à la fois inexacte et inconsistante. Voilà ce que nul critique allemand n'a encore remarqué, et ce qu’on trouvera irréfragablement établi dans ces leçons.

Ouvrez-les, et vous y verrez 1 que dans l’analyse de nos diverses facultés Kant fait rentrer la conscience dans la sensibilité, ne se doutant guère qu’en cela il ne fait que reproduire une théorie de Condillac 2 , très-fausse en elle-même, mais très-conséquente au principe générai de la sensation transformée, et tout ensemble inconséquente et absurde dans uo système qui finira par fonder la dernière ressource du dogmatisme sur l’autorité delà conscience.Sila conscience est un mode de la sensibilité, il est clair que la conscience est tout empirique, et ne peut donner, d’après les principes mêmes de Kant, aucune certitude; mais, selon nous, la conscience n'est pas une faculté particulière, et encore bien moins une faculté qui tienne à la sensibilité : la conscience, c’est l’intelligence, la raison présente à elle-même, s'éclairant elle-même. En fait, nul acte d’intelligence n'est dépourvu de conscience. En principe, il est impossible qu'il en soit autrement ; car qu'est-ce qu'une intelligence qui connaîtrait

1 Voyez la leçon ive, Esthétique transcendentale y p.7i etc.; ve leçon, Analytique transcendentale , p, 93 etc.; vie leçon, Dialectique transcendentale , et surtout le Résume'.

2 Philosophie sensualiste, leçons n% p. 54 et 55.

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vu

sans savoir qu’elle connaît? Une intelligence sans conscience est une intelligence sans intelligence , une contradiction radicale, une hypothèse, une chimère. La conscience n’est pas une faculté sensible, empirique, incertaine; elle est la forme essentielle de Inintelligence emportant avec elle une absolue certitude. Qui ébranle cette certitude, ruine toutes les autres, et condamne la philosophie au scepticisme. Qui admet au contraire la certitude de la conscience, doutât-il un moment de tout le reste, peut, ce point seul subsistant, reconquérir successivement toutes les grandes croyances nécessaires à l’homme, d’abord la foi à sa propre existence, puis à toutes les autres existences, à celle de Dieu et à celle du monde.

Voilà ce que l’auteur du Discours de la méthode et des Méditations pensait avoir établi à jamais. D’un trait de plume Kant a renversé le rempart élevé par Descartes contre le scepticisme. Encore une fois, il se montre ici l’émule de Hume et de Condillac, et ce n’est pas merveille, qu’après avoir réduit la conscience à la sensibilité, il n’ait pu s’arrêter sur la pente irrésistible qui entraîne tout sensualisme au scepticisme universel ‘.

En enlevant la conscience à l’intelligence, et en la reléguant dans la sensibilité et dans l’empirisme, Kant a donc commis une erreur immense, irréparable, qui s’est répandue à travers toute sa doctrine, et qui, si nous osons le dire, a corrompu à sa source la philosophie allemande. C’est, en effet,

1 Leçon iv e , p. 74.

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depuis cette théorie de la conscience cachée dans un coin obscur de V Esthétique transcendentale, et supposée sans discussion aucune, qu’il a été de mode en Allemagne de dédaigner la méthode psychologique, dont la conscience est le tlambeau, et de rejeter à un rang inférieur une science, qui pourtant est la première de toutes les sciences philosophiques, puisque sans elle toutes , les autres ignorent leurs propres principes et manquent nécessairement de lumière, de solidité et de réalité \ Et la psychologie une fois écartée, il était naturel que la spéculation s’emportât vers des systèmes abstraits et hypothétiques, d’une grandeur douteuse, et d’une originalité plus apparente que réelle, qui, après avoir stérilement agité les écoles, ont fini par se résoudre en une tempête effroyable et honteuse, sous laquelle la philosophie allemande demeurera longtemps abattue.

Nous souhaitons d’autres destinées à la philosophio do notro pays. Après tant d’éclatants naufrages, la sagesse nous commande de jeter l’ancre dans le sens commun et dans la conscience. La métaphysique a deux écueils célèbres, l’hypothèse et le scepticisme. Entre le scepticisme et l’hypothèse est la conscience avec la souveraine évidence des

faits qui lui appartiennent; faits incontestables, que nulle accusation d’hypothèse ne peut atteindre, et qui sont invincibles à tous les efforts du scepticisme. Là est la certitude primitive et permanente où l’homme se repose na-

\ Voyez, dans les Fragments imiilosophiqies, Philosophie contemporain ?, avertissement de la 5c édition, p. KM), etc., une défense de la psychologie a. tressée au dernier grand philosophe alleman l, M, Schelling.

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turellement, et où doit revenir le philosophe après tous les circuits et souvent les égarements de la réflexion. C’est aussi sur ce ferme terrain que la nouvelle philosophie française a jeté avec confiance ses fondements. La libre spéculation est sans doute un océan immense; les systèmes philosophiques sont condamnés à de perpétuelles vicissitudes; mais dans ce mouvement sans terme, mais non pas sansloi, nous avons du moins une boussole, nous avons un ciel toujours visible pour diriger notre course : cette boussole est la méthode psychologique; ce ciel est la raison manifestée dans la conscience.

Pour achever notre tâche, nous nous proposions, dans le second semestre de l’année i 820 , de passer de la métaphysique de Kant à sa morale qui fait incontestablement la plus solide partie de sa doctrine et de sa gloire. Mais quelques-uns de nos plus zélés et intelligents auditeurs nous demandèrent de suspendre un moment l’exposition et la critique dos systèmes pour leur faire connaître celui qui présidait à nos leçons, qu’ils sentaient partout, qu’ils ne trouvaient nulle part. Telle était la noble ardeur de ces temps de lutte et d’espérance : l’histoire n’y suffisait point; on aimait les idées, on les invoquait, on avait foi en elles. Nous crûmes donc pouvoir déférer aux vœux de nos jeunes amis, et admettre un bref épisode dans un enseignement qui, ne franchissant guère les limites du quartier latin, et n’aspirant pas aux honneurs d’une publicité plus étendue, n’avait pas besoin de former une composition tiès sévèrement ordonnée. Mais quand on eut la pensée de transformer un cours en un

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livre, il fallut bien supprimer cet épisode pour ne pas troubler l’exposition régulière de l’histoire de la philosophie au dix-huitième siècle. Nous nous sommes décidé à le rétablir ici, ou du moins à donner le discours d’ouverture qui peut tenir lieu des autres leçons et en offre l’esquisse et le résumé. Nous pouvons bien le dire aujourd’hui : ce discours eut dans le temps un succès inaccoutumé. La jeunesse y trouvait ce qu’elle aime : en peu de mots tout un système, dont les diverses parties étaient rigoureusement enchaînées, une méthode certaine, des principes arrêtés, une métaphysique partant de l'homme et montant jusqu’à Dieu, une morale fondée à la fois sur la justice et sur la charité, une politique plus occupée de la constitution de la société que des formes du gouvernement, ouvertement déclarée, il est vrai, pour la monarchie constitutionnelle, mais d’un libéalismetrès marqué. Ajoutez l’âge du professeur, la langueur et les défaillances de sa santé, la vivacité de sa parole, et vous aurez une idée de l’effet de ces leçons sur un nombreux et sérieux auditoire. Dans cet auditoire était un ancien élève de l’Ecole normale, un condisciple, un ami bien cher, qui devait un jour donner à la France un grand historien , mais qui cherchait encore sa voie à travers des travaux différents et dans les rangs les plus avancés du parti libéral. M. Augustin Thierry écrivit sur notre cours, dans le Courrier français, des articles assez vifs’ qui furent remarqués. Tout cet éclat émut et inquiéta l’autorité.

1 Voyez I’àppendici.

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Cependant de grand» changements s’étaient accomplis dans les régions supérieures. Le mauvais génie de la Restauration, secondé par les fautes de l’opposition et par le déplorable assassinat du duc de Berry, précipitait la maison de Bourbon dans la route funeste où elle a fini par succomber. Le ministère, sagement constitutionnel, qui avait contre-signé l’ordonnance du 5 septembre 1816, constitué le service militaire en France, et fondé la liberté de la presse, s’était retiré. M. Decazes avait dû quitter les affaires, et déjà on voyait paraître M. de Villèle à travers l’honnête et incertaine administration de M. de Richelieu. M. Royer-Collard avait donné sa démission de la présidence de l’instruction publique, et il venait d’être chassé du conseil d’État. Nous nous honorons d’avoir partagé sa disgrâce. Au début do l’année 1821 il nous fut interdit de remonter dans notre chaire. Un an à peine écoulé, M. Guizot descendait de la sienne; un peu après, l’École normale était supprimée; et, déchus de nos humbles emplois 1 , nous entrâmes dans celte longue proscription, semée de tant d’aventures, et terminée seulement aux glorieuses élections de 1827 qui renversèrent M. de Villèle, amenèrent le ministère réparateur de M. de Martignac, portèrent M. Royer-Collard, l’élu de sept collèges, à la présidence de la Chambre des députés, et nous replacèrent, M. Guizot et moi, dans nos chaires de la Faculté des lettres.

Le lecteur a maintenant sous les yeux tout ce qui reste de notre premier enseignement de 1815 à 182t. On le peut don juger en pleine connaissance de cause. Sans le meltro bien

t Voyez dans I'Appendice l’article dcM. de Kératry.

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