‹ Philosophie de l'à-peu-prèsChapitre 1 sur 4 · Philosophie de l'à-peu-près · texte numérisé non relu

Philosophie de l'à-peu-près

Le monde esl pullulant de tourmentants mystères L'homme y rôde à tâtons : tel le navigateur Qui, jadis, au hasard, vers d’incertaines terres. Scrutait des océans l'inconnu tentateur.

Dans une lutte amère incessamment sifflante,

Le Bien contre le Mal, le Vrai contre l’Erreur Oppriment sans pitié l’Humanité tremblante Sous un triste brouillard de doute et de terreur,

N’était-il pointaisé pour la Force infinie De répandre partout le calme et l’harmonie Et de nous épargner les pleurs et les dégoûts*

Abandonnant mon âme à cette incohérence.

Je me blottis, rêveur, mélancolique et doux.

Dans mon inquiétude et la pâle Espérance.

Les livres de Philosophie (j’avais une tentation d’écrire irrévérencieusement « bouquins ») sont, en général, difficiles à lire et à comprendre, si ce n’est pour les spécialistes qui ont l’accoutumance du langage abstrait qu’on y utilise.

Si les religions positives eurent tant de succès chez les humanités diverses qui peuplent la terre, c’est peut-être, parce que leurs catéchismes s’exprimèrent « à la bonne franquette ».

PREAMBULE

On dit que les nègres fétichistes se convertissent de préférence au Mahométisme parce que son monothéisme, le seul vraiment authentique, se résume en cinq points d’une simplicité candide : La prière, l’aumône, les ablutions, le pèlerinage à La Mecque, et la bonne guerre sainte contre tous les mécréants.

Pour beaucoup de lecteurs un Traité de Philosophie, c’est-à-dire un exposé des Lois supérieures du Monde, accompagné le plus souvent d’ Hypothèses sur l’inconnaissable métaphysique dont les éléments principaux et classiques sont la Vie future et l’Immortalité de l’àme, semble, à nous modernes , d’une écriture analogue comme insuffisante compréhensibilité, au vieux français de Villon, voire du goguenard et puissant Rabelais. Et l’on renonce à la besogne.

N’est-il pas possible de se libérer du pédantisme et de la scolastique qui font de cette troublante matière une sorte de parc réservé, et d’arriver ainsi à y intéresser le grand nombre, lequel, malgré tout, rêve quelquefois à ces problèmes et souhaite trouver, en ce qui les concerne, quelques opinions stables au moins pour une période donnée? Qui jamais est parvenu à fixer là-dessus définitivement les convictions

PREAMBULE

humaines frappées par un Destin farceur des misères de la versatilité? Oh! les impossibilités de la Science !

Je veux le tenter. Certes, tout au long de ma vie j’eus une inclination à regarder vers ces énigmes. Mais jamais autant qu’aux heures présentes. Durant la jeunesse on va surtout aux détails, à ce qu’on peut qualifier l’aspect anecdotique du Monde. L’àge introduit en notre cérébralité des besoins de généralisation automnale mélancolique et à coloris intense, la vision terminale et d'ensemble de la multitude des faits rencontrés et observés.

Cette tendance est logique et, en quelque sorte, mécanique. J’y obéis sans effort.

Certes, il ne s’agit pas de développer une Doctrine complète envisageant tous les cas où le cerveau de l’Homme, encore si imparfait, soit comme composition physiologique, soit comme ameublement scientifique, se sent aux prises avec un des mystères de la Vie de l’Univers, de cette vie d’une complication confondante au point d’en être parfois décourageante. Je désire me garder de cette manie de touche-à-tout où l’on a vu échouer en niaiseries les plus brillants esprits, manifestant ainsi que personne n’échappe à toute infirmité et que le plus sage

PREAMBULE

serait de s’abstenir, si l’on pouvait s’en apercevoir, là où les aptitudes personnelles, efficaces et pénétrantes ailleurs, apparaîtraient impuissantes.

Mais dans le domaine restreint où, comme les autres, ma condition d’humain inquiet et chercheur m’a fait méditer et où je fus amené à certaines conceptions, d’abord vagues, puis peu à peu condensées, sans pourtant jamais atteindre la conviction absolue, j’émettrai quelques entre-visions qui, peut-être aideront mes semblables à mieux discerner où ils sont et ce qu’ils ont à penser et à faire.

C’est la Vie même que je tiens surtout à considérer dans sa réalité pratique, c’est-à-dire le Connaissable qui pour tant d’entre nous demeure de l’Inconnu. Là aussi il y a des lois philosophiques à dégager de l’enchevêtrement des événements particuliers qui les masquent et les encombrent. Peut-être sont-ce les plus utiles parce que, dépouillées de mysticisme et de cérébralité rêveuse, elles touchent directement à l’action, à la vie quotidienne, et qu’elles peuvent ainsi devenir des directrices, tout au moins des consolatrices. Car nous avons en nous une faculté singulière et précise de nous accommoder même des inconvénients quand

PRÉAMBULE

nous les croyons inévitables et en accord avec l’organisme total et fatal des choses.

Mais voilà assez de ces considérations qui bientôt prendraient un aspect mystagogique allant à l’encontre de la clarté positive dont je veux me faire une consigne. Le mieux, apparemment, est de passer à des exemples de mon but et de ma méthode. En voici un dans un premier chapitre. Les autres suivront de manière à former un code pratique de généralités contemporaines, indulgentes et accommodatrices.

Et pourtant j’entends en moi ces sarcastiques paroles venant du fond du XVIIe siècle, et de ce riche panier de maximes que La Rochefoucauld a garni, avec l’aide de quelques belles femmes de son temps: La Philosophie triomphe aisément des maux passés et des maux à venir, mais les maux présents triomphent d’elle !

Philosophie de l’A-peu-près

Quel A-peu-près constant que l’existence humaine, Et comme l’Idéal nous échappe toujours ! Flegmatique le temps incessamment amène Des jours insuffisants après de tristes jours.

Voyageurs impuissants qui regardent les cimes Sans atteindre jamais leurs sommets radieux.

Il faut se résigner, il faut payer les dîmes Qu’impose à nos espoirs la cruauté des dieux.

Qu’en son noir tourbillon la Destinée emporte Les rêves, les désirs, les chimères ! Qu’importe Que du frêle rameau par le vent tourmenté

Tombent décolorés les pétales des roses !

Car mon âme rêveuse, en sa soifde beauté Trouve son aliment dans les plus humbles choses.

Un des professeurs de cette Université de Réalité Positive guérie du microbe de l’idéologie, qu’est l’Institut Pasteur, Elie Metchnikoff, a, il y a peu d’années, livré à la lecture des curieux désireux de se tenir au courant des transformations de nos croyances, actuellement d’une rotation si accélérée, un volume

intitulé : Etudes sur la Nature humaine , Essai de Philosophie Optimiste.

Il expose dans sa préface que, songeant à l’adage ^4rs longa, Vita brevis, il n’a la prétention que de publier une sorte de programme qu’il tâchera d’exécuter plus tard autant que le lui permettront les circonstances, toujours fluctuantes et si souvent déroutantes.

Il émet l’espérance modeste, en si réconfortante contradiction avec la suffisance des horribles tyranneaux de l’esprit défigurés par le vice épouvantable de « vouloir toujours avoir raison », que son travail sera peut-être d’une certaine utilité pour les jeunes chercheurs désireux d’avoir une orientation dans leurs études, sans plus. Il ne cherche pas à persuader (nous ne persuadons que ceux qui ont une tendance à penser comme nous ou qui déjà pensent comme nous); mais simplement à appliquer sur les cerveaux l’excitant, le réactif de ses contemplations personnelles.

Le livre est divisé en trois parties : I. Les Désharmonies de la nature humaine. — II .Les tentatives pour atténuer le mal qui en résulte. — III. Ce que peut faire la science pour pallier ces désharmonies. Il est intéressant, instructif, apaisant d’un bout à l’autre.

Il est donc bon, très bon à lire ; il ne mystifie pas, ne décourage pas, n’irrite pas le lecteur, comme, en ce temps de production parolière intensive (ne serions-nous pas dans la période verbale de notre humanité européo - américaine?), il n’arrive que trop souvent quand, sur la foi d’un titre ou d’un nom alléchant on entame un volume gonflé de puérilités, d’inutilités et de bavardages.

Je ne veux pas essayer de résumer ce travail de bonne et saine qualité; mieux vaut que chacun y aille voir. Je ne désire qu’exprimer quelques réflexions qui me sont venues en le fréquentant. C’est le propre des œuvres bien pensées d’ajouter, à l’aliment intellectuel qu’elles vous donnent, une germination parallèle d’idées personnelles qui sont à la fois un plaisir, une médecine excellents et, parfois, le meilleur profit.

Comme on l’a vu plus haut, l’auteur, dans le titre, parle de Philosophie optimiste. D’autre part, dans le chapitre VIII de sa deuxième partie, il s’occupe de Philosophie pessimiste. Je voudrais parler de ce que je nommerai la PHI- LOSOPHIE DE L’A-PEU-PRÈS, dénomination nouvelle, je crois, si la chose elle-même ne l’est pas. Pour ceux qui aiment les langues antiques

IO

et les dénominations en « isme ». je propose soit Propisme, du latin prope , soit Skédonisme, du grec ffxeSov. Me voici en règle.

Que je définisse les termes de cette Trilogie qui me paraît englober et résumer les préoccupations, les inquiétudes et les espoirs, ou désespoirs, de l’homme sur son rôle et sa destinée dans l’Univers.

Aucune école, — sauf celle du « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles », celle du docteur Pangloss, si prodigieusement et si définitivement ridiculisée par Voltaire dans son roman charmant et désormais si peu lu Candide , — ne croit à l’existence présente du Bonheur parfait sur la Terre pour « les mortels lamentables » que nous sommes et que qualifiaient ainsi les Grecs très observateurs de la réalité ambiante laquelle, comme dosage de bien et de mal, n’a guère changé depuis eux.

L’Optimisme a des visées moins ambitieuses. Il croit ce bonheur parfait possible, mais ailleurs, soit dans l’espace, soit dans le temps (ceux qui croient à l’âge d’or à venir, à l’Idéal lointain, au messianisme religieux ou philosophique). C’est une théorie d’espérance et surtout d’attente. Sa base est, hélas! la patience, une

un peu trop longue patience, et la confiance.

Les Pessimistes, eux, trouvent que tout va mal et pensent que tout ne peut continuer qu’à aller mal ; que la vie est une méchante comédie qui ne vaut pas la peine qu’on la vive si ce n’est parce qu’on y a été fourré sans avoir participé à cette triste opération ; qu’elle n’est qu’un épisode fâcheux se manifestant en une énorme mystification qui trouble inutilement la tranquille béatitude du néant; que c’est une erreur niaise que de nous croire nés pour être heureux ; que le but de notre existence doit être placé plutôt dans les désagréments; qu’on peut la définir, avec modération, une organisation des chagrins par les tracasseries ; que le suicide serait, dès lors, ce qu'on peut imaginer de plus raisonnable s’il n’était si incommode à perpétrer.

Le désolé Hartman le fit comme il l’avait écrit, en se tuant à trente-neuf ans, tandis que son prédécesseur immédiat, le joyeux pessimiste Schopenhauer, ne mourut que septuagénaire, et, paraît-il , avec le vif regret de démissionner des misères dont il avait fait la description humoristique et épique.

Voilà deux doctrines extrêmes, cantonnées chacune à l’une des extrémités qui unissent les

pôles de la conception de notre vie, et qui ont cette importance sociale que, selon qu’on est de l’une ou de l’autre toute la sentimentalité est renversée, toutes les actions se transforment, tous les points de vue sont modifiés, et l’on devient « un autre homme ». Jean qui rit et Jean qui pleure, le médecin tant-mieux et le médecin tant-pis.

Si Elie Metchnikoff, comme l’indique le sous-titre de son ouvrage, est optimiste, il l’est de façon très relative. Envisageant la vie des Hommes telle que la révèle l’Histoire qui apparaît une longue lamentation de désagréments, d’insuffisances et de catastrophes, l’observant aussi dans l’actuelle ambiance et le déroulement que le Destin en fait sous nos yeux, il la reconnaît somptueusement imprégnée de Désharmonie, spécialement au point de vue de la santé, aspect qui surtout devait frapper le morticole qu’il est, entraîné à voir le Monde sous son aspect nosologique.

Il a des pages curieuses et fait des révélations peu dignifiantes sur les désharmonies de notre appareil digestif et de notre appareil de reproduction, sur celles de notre instinct familial, de notre instinct social, de notre instinct de conservation.

Il m’a appris (j’en demeure humilié) qu’il y a dans le corps humain actuel dix-sept organes en décadence, encore capables de remplir plus ou moins leur fonction, mais en train de disparaître, et cent sept organes, réduits en rudiments, qui ne peuvent plus servir à rien; parmi eux, naturellement, le fameux « appendice » cæcal qui fournit à tant de chirurgiens l’occasion d’une opération fertile en honoraires, sans laquelle longtemps on ne fut plus vraiment homme du beau monde, de même qu’on n’était point femme élégante si on n’avait pas subi l’ovariotomie.

Il croit, « qu’avec la longueur du temps » et l’aide de la médecine l’opulent stock de nos misères ira s’allégeant.

C’est là sa façon, à longue échéance, d’être optimiste. Mutatis mutandis , les curés parlent ainsi du paradis qu’ils placent là-bas, derrière les nuages. Dans ce que je nommerai « sa Cité future », il nous montre l’espèce humaine débarrassée, entre autres, de tout le gros intestin (côlon ascendant, côlon transverse, côlon descendant), qui ne sert, paraît-il, qu’à nous donner quelques maladies spéciales, et n’est qu’un reste de l’époque où l’homme était un animal fort poursuivi ou fort poursuivant, qui

n’ayant pas le temps de s’arrêter pendant ses fuites ou ses chasses, devait tenir emmagasinés longtemps les arrière-produits de ses digestions! C’est comme j’ai l’honneur de vous en donner connaissance!

Philosophie de l’Optimisme. — Philosophie du Pessimisme. — Moi, disais-je, je crois à la Philosophie de l’A-peu-près, et voici ce que j’entends par là.

La vie telle que je la connais depuis plus de soixante-dix ans (« daignez sourire aux chansons d’un vieillard »), depuis quatorze lustres qu’elle me bâte, ne me paraît jamais donner que de l’approximatif, soit en joie soit en chagrin. Sophie Arnould, la célèbre cantatrice morte en 1802, le faisait déjà remarquer en cette formule pittoresque : Il n’y a pas d’heureuse vie; il y a tout au plus d’heureux jours; ou, plus exactement, corrigeait cette grande voluptueuse, il n’y a que d’heureuses nuits.

Dans le plan universel qui, s’il en existe un, peut être supposé irréprochable, il semble, que « la douleur humaine entre comme élément ». Pas moyen d’échapper à ses persécutions. Les Grecs en avaient une vision si péremptoire qu’ils se refusaient à juger du

bonheur d’un homme avant sa mort ; si tout allait bien pendant un temps ils se méfiaient à ce point des retours de fortune qu’ils se causaient eux-mêmes un déboire préventif afin de conjurer le Sort et rétablir artificiellement la normalité. Ils cassaient un vase précieux ou jetaient une perle à la mer.

Malgré ses fâcheux adjuvants, la vie ne semble pourtant pas être chose insupportablement mauvaise, puisque tant de millions d’êtres la supportent.

Peut-être la sagesse est de ne lui demander que cet A-PEU-PRÈS que la Nature s’obstine à ne point dépasser et que tous les efforts humains ne sont jamais parvenus à surmonter. Combien il est drôle que cet obstiné phénomène soit si peu aperçu et qu’on s’acharne inutilement à le vaincre au lieu de s’y résigner humblement !

La perfection n’est pas de ce monde, dit le bon sens populaire. Ce n’est pas tout de le savoir et de le proclamer; ce qu’il importe surtout, c’est de s’accoutumer à l’admettre, c’est de s’en contenter et de le trouver suffisant. C’est de se garder des rêves d’idéalisme, si ce n’est à titre de distraction intellectuelle et de modèle destiné à intensifier l’effort vers les

améliorations dans les restreintes limites du possible. On se constitue ainsi une hygiène morale qui produit un relatif contentement par la patience, l’indulgence et la résignation.

Elle reste suffisamment belle quand même cette Vie, et surtout merveilleusement curieuse à contempler quand on la prend ainsi. La douleur, la mort, le mal, l’injustice, pensait Marc Aurèle, ne sont que les dissonnances illusoires d’un concert dont l’harmonie nous échappe, les détails mal compris d’un ensemble à l’unité duquel ils concourent.

La vie n’est irritante que pour qui a la malencontreuse habitude de lui demander plus qu’elle ne concède et se bute à conquérir une perfection inatteignable dans le présent et, sans doute, aussi tout au long de l’interminable avenir.

Rendons-nous service à nos semblables, ou bien les engageons-nous dans des rêveries funestes et déprimantes, quand nous leur parlons d’un Idéal réalisable, fùt-ce en y ajoutant la prudente épithète : lointain? N’est-il pas d’une philosophie plus scientifiquement positive de leur dépeindre le déroulement du Cosmos en cette approximation constante qui semble être sa loi? Cette vision restrictive n’introduit-elle pas

dans l’âme une paix qui n'est pas une tristesse découragée mais un contentement viril et sain qui change l’aspect de l’existence, lui donne un équilibre, un aplomb réconfortant et rend indulgent vis-à-vis de nos semblables toujours approximativement conformes à nos souhaits, et vis-à-vis de notre propre infirmité.

Il y a des années (c’est peut-être un produit delà vieillesse approchante) que je le médite et que je le pense. J’ai diminué ainsi mes soucis, mes impatiences, mes inquiétudes, mes irritations. Je me suis déshabitué de mordre rageusement ma chaîne comme le chien attaché qui voudrait courir la campagne. Je suis devenu un philosophe de l’A-peu-près. C’est calmant et invigorant.

Comme je m’en trouve mieux qu’aux jours où je souffrais, souvent cruellement, des désharmonies du monde, je le dis par amitié fraternelle à ceux qui voudraient m’imiter pour essayer d’atteindre au même apaisement.

Philosophie de l’Extravagance

J’emploie ici le mot « Extravagance » dans un sens qui en exclut la folie.

C’est plutôt « exagération » qu’il faudrait écrire. Mais alors l’esprit du lecteur serait moins frappé et ce serait un inconvénient au point de vue de l’exposé de la thèse et de la persuasion que j’en espère. Ainsi, dès le début, moi-même je me laisse aller, dans ma terminologie, à quelque extravagance. C’est un bon départ, c’est un bon exemple.

Il y en a, du reste, partout dans l’activité prodigieuse de la Nature et de l’Homme, comme si c’était une nécessité de l’Univers et une des conditions de l’harmonie du grand Tout.

A ce point obscur, le grand tout, le Grand Pan, pour nos mentalités infirmes, que rien, à leur fragile avis, ne justifie cette existence

constante et flegmatique d’une apparente malfaçon dans le mouvement impitoyablement calme de « la machine supérieure du Monde », comme la nommait Bossuet.

C’était au temps où de grands catholiques trouvaient encore de somptueuses expressions. S’il est des circonstances qui peuvent inciter à croire que la religion du Christ subit une décadence analogue à celle du Paganisme, c’est, me semble-t-il, qu’elle ne sait plus parler le vaste et noble langage des intellectualités puissantes, et que, dans le personnel qui la sert, les visages n’ont plus la sévère et imposante beauté qui les dignifiait au Moyen Age s’il faut en croire les missels et les tableaux du temps; lamentable et dérisoire spectacle humain, que celui d’une réunion ou d’une procession de moines ou de prêtres !

La Nature, dis-je, est sans modération.

A tout propos elle aime rester en deçà ou aller au delà, comme une détraquée. Elle est gaspilleuse par essence.

Pour ne parler que des germes, ces entités étranges contenant en l’infime parcelle de matière qui les constitue, les forces impalpables et introuvables qui président despotiquement à la formation des êtres, à la Morphologie univer-

selle inépuisable en sa variété, ne la voit-on pas dépensière avec une extravagance sans limites et qui paraît scandaleusement inutile à notre douteuse et présomptueuse jugeotte incapable de descendre jusqu’aux secrets des grandes profondeurs?

Le nombre de semences de végétaux, d’œufs de poissons, de spermatozoaires d’animaux, y compris les hommes, qui ne servent à rien, est incommensurable. Il semble qu’un génie dilapidâtes, présidant à leur distribution, les jette à pleines poignées au hasard et à plaisir, avec cette idée qu’il convient d’en sacrifier des millions pour qu’il y en ait quelques-uns qui réussissent.

Cette poussière de graines pénétrant les airs, les eaux, les terres, les chairs, sans cesse renouvelée, sans cesse réapparaissant, sans cesse galvaudée, soit par les forces inconscientes, soit par les volontés indifférentes, a un aspect d’énorme extravagance à laquelle nous assistons sans pouvoir rien pour l’atténuer sérieusement. Ici encore nous nous sentons aux prises avec le mystère de lois non seulement inexplicables, ce qui est déjà fort humiliant ou démoralisateur, mais de plus injustifiables, ce qui augmente dans des proportions vexantes l’im-

pression d’insuffisance de nos organes d’investigation et de raisonnement.

Mais, délaissant le spectacle total du monde énigmatique, tenons-nous en à l’activité humaine.

C’est avec elle surtout qué chacun de nous est en conflit permanent, et, dès lors, si quelques préceptes ou visions philosophiques peuvent aider à éclairer et à supporter la vie, c’est pourvu qu’ils s’appliquent plus particulièrement à nos rapports avec nos semblables.

Considérons à quel point, dans la plupart de leurs actions, les humains misérables introduisent de l’extravagance, c’est-à-dire dépassent la juste, ou, si vous le préférez, la moyenne mesure et pataugent dans l'A-peu-près. Où est le sage qui parvient à réaliser vraiment la modération tant recommandée par les moralistes, ces Prudhomme de tous étages, imperturbables en leurs conceptions imaginaires et en leurs conseils si difficiles à suivre qu’on ne peut les considérer qu’en spécimens destinés non à être pratiquement réalisés, mais, tout au plus, à servir d’aiguillon aux efforts vers des résultats toujours fuyants et approximatifs ?

Nous sommes continuellement à la recherche d’une pondération que nous pouvons plus ou

moins concevoir, mais qui gauchit invraisemblablement quand nous voulons la traduire en fait. Nous l’entrevoyons sans pouvoir jamais l’atteindre, pareils à ces chiens attelés aux traîneaux des Samoyèdes, voyant devant eux, attaché au timon, le corps d’un lièvre qu’ils s’acharnent à happer et qui perpétuellement fuit à la même distance ne servant qu’à précipiter leur course.

Notre existence sociale entière se déroule en actions dont presque aucune ne s’accomplit avec équilibre, qu’il s’agisse de nous-mêmes ou d’autrui. Presque toujours la balance penche, peu ou beaucoup, de l’un ou de l’autre côté. Il suffit d’y être attentif pour apercevoir la réalité et la constance de ce phénomène, qui n’est irritant et déprimant que si l’on n’en comprend pas la fatalité et si on ne l’accepte pas comme une loi vexante mais nécessaire fondée sur une cause indiscernable pour nos insuffisantes cervelles.

Nos proches, nos voisins, les passants, nousmêmes, pouvons servir d’exemples, quoiqu’il soit en général malaisé de rendre visibles pour soi ce qui est dans l’immédiat voisinage et, plus encore, ce qui se passe en nous dans les caves noires et peu accessibles de notre con-

science et de notre subconscience. L’homme observe peu, ou mal, son ambiance et surtout son for intérieur. Nous sommes à cet égard des presbytes bizari'es, ténébreux, invétérés, incurables.

Sans nous attacher à des cas d’un démêlement plus délicat, considérons la vie publique, dont la manifestation dominante à notre époque de verbalisme aigu est la parole écrite ou parlée, les discours parlementaires ou les harangues de réunions publiques, les polémiques et les articles de journaux, matière incessamment criante, tapageante, querellante, injuriante. Quand les trouve- 1- on dépouillés d’extravagance? Les doses peuvent varier, aller de la réserve relative jusqu’à l’insenséisme, mais il faudrait faire longtemps le guet avant de pouvoir saisir au passage un exemple bien clair de juste mesure.

Ce qui est à la fois amusant et affligeant, c’est l’inconscience de ceux qui se livrent à ce sport plus ou moins déréglé. Ils obéissent à une poussée instinctive qui dénonce l’inévitabilité du phénomène. Ils font cela comme ils respirent, pris dans les rouages d’un organisme fantasque qui agit sourdement sur leur \olonté en leur donnant l’illusion de la liberté. Car c’est un des propres de l’activité humaine

de ne pouvoir discerner les facteurs, lesmoteurs, qui la mettent en mouvement, et de confondre alors cette ignorance avec le libre arbitre. Ne serions-nous pas comme des miroirs qui, ne connaissant pas les lois physiques, croiraient produire eux-mêmes les images qu’ils réfléchissent?

Cette extravagance peut paraître fâcheuse partout où elle se manifeste, mais elle l’est surtout dans les cantons de la politique moderne. On en est quotidiennement choqué, chaque adversaire discernant promptement ce qu’il y a d’excessif, de divaguant, de déplacé dans les attaques dirigées contre lui, tout en demeurant persuadé qu’il ne tombe pas lui-même dans une équivalente oblitération.

S’il est possible d’imaginer arbitrairement une société fictive dans laquelle les hommes, cessant d’être des hommes, seraient devenus ces sages que les abstracteurs de morale décrivent naïvement et qu'ils proposent en exemples, on peut se demander si ces conceptions élyséennes s’accordent soit avec le système obscur de la mystérieuse Nature, soit avec les mœurs imposées à l’Humanité par son essence foncière telle qu’elle est sortie de l’universelle évolution?

Pense-t-on que, pour ce qu’on nomme le Progrès des institutions sociales et des réformes juridiques, on arriverait à quelque résultat utile si, dans les Chambres législatives il n’y avait, parmi les divers partis, que des hommes équilibrés dans leur individualité et dans leurs discours, des Bias, des Chilon, des Cléobule, des Périandre, des Pittacos, des Solon, des Thalès? Ah! non! ça n’irait plus. Il semble que la vie serait amoindrie au point de ne plus accomplir une besogne efficace.

Il suffit de s'être trouvé dans ces mêlées verbales pour, certes, en comprendre les ennuis tracassants, mais aussi pour apprendre ce quelles suscitent d’aperçus nouveaux, de révélations d’idées qui, sans elles, demeureraient cachées. Echauffés par ces luttes, les esprits acquièrent passagèrement une acuité singulière, et finalement ce tohu-bohu impatientant aboutit à un effet qui sans lui n’eût pas été obtenu. C’est l’absinthe qu’il faut remuer dans le verre pour obtenir la liaison d’un adéquat mélange.

Voilà les bienfaits de l’Extravagance! Ou du moins sa justification pour nos âmes tourmentées par tant d’éléments contradictoires qui nous enveloppent de leur réseau et nous embarrassent de leur clandestinité. Subissons-en les

inconvénients. Reconnaissons humblement que chacun de nous fait irrésistiblement sa part dans cette cacophonie inévitable. Ne nous en plaignons pas trop. Soyons, à cet égard, « philosophes », au sens vulgaire et débonnaire du mot, comme il convient que nous le soyons aussi pour l’A-peu-près fatal de l’existence.

Oui, la philosophie peut ici intervenir, sinon pour supprimer toute misère, au moins pour l’atténuer en faisant mieux voir ce qu’est cette horlogerie énigmatique et incohérente qui à tout propos nous déroute et suscite en nous tantôt la colère, tantôt la mélancolie, tantôt la stupéfaction, et fait surgir cette pensée macabre que le Monde est gouverné parfois par un sage, parfois par un crétin, aujourd’hui par un bon père, hier par un coquin méchant et ricaneur. Puisque c’est l’inexorable, il faut s’y résigner comme on se résigne à la mort. Quelque cruelle que soit celle-ci, quand elle frappe ce que nous aimons, bientôt le temps couvre ses méfaits d’un vernis réparateur.

Il en est de la vie comme des compartiments de wagons de chemin de fer. Aux premiers moments souvent on s’y sent fort mal assis et fort mal entouré. Mais bientôt on s’y fait.

A moins d’avoir le caractère rageur, on s’accoutume à ses voisins, on trouve ses angles; finalement on y sommeille, moitié content, moitié contrarié ; on accepte parce qu’on ne peut faire autrement.

Courbons-nous ainsi devant l’ubiquitaire extravagance. Prenons-en notre part et supportons celle du prochain. C’est la Sagesse, puisque c’est la Destinée. Elle est moins séduisante que celle recommandée sentimentalement et poétiquement par Maeterlinck, mais elle est, peut-être, mieux appropriée à la dynamique souvent peu aimable du Monde. Ne pensons pas à la supprimer, chose impossible, mais à nous en accommoder, ce qui est dans nos moyens. C’est une intempérie comme tant d’autres subies par la triste humanité dont ne semble guère s’occuper le mécanicien invisible chargé de faire tourner la symbolique roue du Destin qui ne peut se mouvoir sans écraser les pieds de quelqu’un, quand elle ne l’écrase pas tout entier.

Philosophie de l’Antagonisme

Je conviens que les philosophies fractionnaires qu’en ces esquisses j’expose pour tenter d’en faire une philosophie pratique et humaine totale, dont sans doute on verra l’ensemble organique quand je serai au bout de ces successifs chapitres, n’ont pas un aspect réjouissant ni surtout une allure d’idéal ; elles ne volent guère, elles piétinent sur la terre ; elles paraîtront plutôt pessimistes.

Elles sont en discord avec nos rêves, mais en accord si parfait avec la réalité!

Et dès lors le point à considérer est si, cherchant des aperçus, des préceptes, des règles pour notre passagère existence, nous devons viser ce qui est, de préférence à ce qui, d’après nous, devrait être.

Je confesse que ma personnelle tendance est vers les vues positives. Le réel m’attire : j’y vais

3o PHILOSOPHIE DE L’ANTAGONISME

comme l’oiseau au serpent. Je puis avoir aussi des vues idéalistes et m’y complaire, mais c’est pour les dimanches. Inutile d’agiter là-dessus des controverses. Apparemment on naît idéaliste ou positiviste comme on naît poète ou bouvier, et, au surplus, on ne persuade, en général, que ceux qui, confusément, pensent déjà comme vous. Les convaincre, c’est faire surgir ce qui germe et fermente en eux. On ne les féconde pas, on les accouche.

S’il faut s’accoutumer à l’A-peu-près vital et à l’Extravagance dans l’agitation humaine, il en est de même de l’Antagonisme qui partout autour de nous se révèle et sévit, au point qu’il y a dans l’humanité des espèces entre lesquelles l’inconscient met une hostilité que la plus haute culture ne saurait résoudre. Ici également apparaît une loi naturelle, désagréable, hélas ! dont le seul correctif est l’espoir, probablement vain, qu’avec la longueur du temps et ce que notre illusionnante confiance nomme « le Progrès », nous parviendrons à l’atténuer, voire à la supprimer, pauvres nains en conflit avec plus fort que nous.

J’ai un vague souvenir de tableaux, ou de gravures, représentant des scènes idylliques où les loups et les moutons, les jaguars et les anti-

PHILOSOPHIE DE L’ANTAGONISME 3i

lopes. les vautours et les colombes fraternisent, sans qu’on se soit jamais donné le souci d’expliquer comment les carnassiers assagis se nourrissent dans ces calmes jardins zoologiques. Y deviendraient- il s végétariens?

A la rigueur on pourrait, la chimère aidant, imaginer l'eau et le feu fonctionnant en communion parfaite. Une des plus significatives expressions de l’infini est la fantaisie. Malheureusement, la réalité y met bon ordre et il semble que pour elle l’antagonisme et ses hostilités soient de première nécessité.

« Il semble ! » Cette prudente manière de parler s’impose. Irrésistiblement, je reviens à la considération de la fragilité de notre intellect si peu flatteuse pour les prétentions de ceux qui croient que nous avons en nous un outil merveilleux, la Raison, qui nous permettrait, quand il est bien manié, de découvrir « la Vérité », la plus fuyante, la plus ductile des entités ; le naïf et railleur symbolisme païen la logeait aux ténèbres des puits.

Rien ne garantit que cette Raison soit infaillible. Les myriades d’erreurs qu’elle à servi à commettre démontrent son inconsistance. Dans l’état actuel de notre cérébralité elle n’est que rudimentaire et nous confondons apparemment

ce dont elle serait capable si elle atteignait la perfection, avec ce qu’elle peut dans son imperfection présente. Nous prenons pour acquis ce qui n’est encore qu’en formation et en espérance.

Dès lors, qu’est-ce qui nous permet d’affirmer avec certitude qu’il en serait mieux de l’universelle cosmogonie si l’A-peu-près, l’Extravagance, l’Antagonisme et pas mal d’autres phénomènes qui fonctionnent et nous choquent, disparaissaient?

Il y a là vraisemblablement un mécanisme supérieur dont, dans la situation de nos connaissances, nous ne pouvons pas plus nous rendre compte et apprécier l’utilité ou la légitimité, qu’une dent des engrenages d’une montre qui souffrirait de la résistance qu’elle subit, ne pourrait juger de l’opportunité de ce malaise pour la marche régulière des aiguilles et la précision des heures.

Un de nos travers est de nous croire des buts et des buts considérables, alors que nous ne sommes que d’infimes moyens dans le grandiose travail, toujours en mouvement, toujours en ronflement.

L’antagonisme est partout dans les activités du monde et spécialement dans les affaires

humaines. « Elles ne sont que difficultés », suivant une expression qu’on attribue à Burke, mais que des milliers d’autres ont pu dire ou penser avant lui. L’architecture universelle est semblable à celle des cathédrales gothiques où les deux arceaux de l’ogive soutiennent l’édifice en se contrariant.

Darwin (le déjà si vieux Darwin) a magnifiquement et impitoyablement manifesté cette nécessité très dure en inaugurant son système de « la lutte pour la vie ». Il a montré comment ce déroulement des jours et des événements n’est qu’une suite d’escarmouches, de duels, de combats, de batailles. Il a tenté d’y introduire, en tempérament, que de ces mêlées belliqueuses sortirait un progrès. Il n’a pas reculé, quoique très savant, devant cette contradiction : que la direction générale et la tendance du bizarre Univers, ce Léviathan énigmatique, serait le Bien final, mais en passant par une série indéfinie d’actions intercalaires, inconscientes ou conscientes, dans lesquelles le Mal, le déplorable Mal, aurait la grosse part.

N’est-il pas plus conforme aux réalités qu’a vues l’Histoire et que nous voyons encore continuellement nous-mêmes, de laisser de côté ce douteux consolateur avenir et de prendre le

Monde tel qu’il est, c’est-à-dire avec l’inévitabilité de sa dose d’hostilité? A quoi sert, surtout pour ceux qui vécurent, vivent et vivront dans les périodes transitoires, de penser que peut-être plus tard, on ne sait quand ni pour quelle durée, il régnera une conciliation charmante, un Eden de fraternité et d’harmonie, auquel, si vraiment c’est la fin à atteindre, il eût été si facile à la Toute-Puissance cosmique ou, si l’on veut, divine, d’arriver sans tous ces « lentiponages » cruels de mauvais ouvrier?

« Le premier, le plus doux des biens, c'est la Paix, si aimable, si nécessaire au bonheur, que le meilleur, le plus grand des maîtres bornait toutes ses instructions, toutes ses récompenses terrestres à ces consolantes paroles : Que la Paix soit avec vous. »

Cervantès écrivit cela, mais il le mit ironiquement dans la bouche de Don Quichotte, ce fou qui était si sage. Dante parcourait les campagnes florentines en criant, lui aussi : « La paix! la paix! » et ne l’obtint jamais.

Voyez quels spectacles nous donnent les sociétés humaines, non seulement celles de notre temps, mais celles de tous les temps. Le Passé fut-il autre chose qu’un « débobinage » des antagonismes, et nos préoccupations

actuelles les plus poignantes n’ont-elles pas pour cause la crainte de nouveaux antagonismes vraisemblables?

Dans la vie privée, dès qu’on fait attention, n’aperçoit-on pas le même phénomène en des proportions moins tragiques, mais tout de même évidentes ? Qui échappe à cette loi, étrange comme tant d’autres, sauf en de rares accalmies et pour d’intimes groupes ne sortant qu’à de courts moments de la terrible nécessité commune ?

Y eut-il jamais nation avec un seul parti politique? Cet exemple est, pour nos contemporains, de la plus pressante actualité. Oui, vit-on jamais tous les citoyens d’un pays agir pour la chose publique avec une unanimité durable?

Dans les circonstances les plus particulièrement favorables, l’entraînement vers le baiser de paix ne perdit-il pas rapidement son intensité et n’en est-on pas revenu automatiquement aux dissentiments et aux querelles?

N’est-ce point la systole et la diastole du vaste cœur qu’est toute nationalité?

Assurément nous rêvons d’unité, nous nous irritons contre nos adversaires, nous voudrions les réduire à penser, à agir comme nous et

ils voudraient nous réduire à agir et penser comme eux, alors qu’il serait sage d’admettre ces groupements contradictoires commandés par la Fatalité !

Le véritable accord devrait consister, non pas à vouloir anéantir cette variété irréductible, mais à subir son existence insurmontable et à agir en conséquence.

Quel bien il en résulterait sinon dans l’action, qui sans doute restera toujours tumultueuse, au moins dans la conscience mieux éclairée sur les nécessités impérieuses de la grande machine dont nous sommes de si minuscules rouages, ne nous distinguant de tant d’autres, prodigieusement plus puissants, que parla conscience que nous avons de notre existence! spécialité dont nous nous enorgueillissons, mais à qui est du le sentiment de nos misères peu mitigé par le sentiment de nos joies, rares pour la plupart d’entre nous.

Afin de mieux saisir l’évidence, concentrons-nous sur cette question des partis politiques.

Quelle indiscutable réalité que la permanence de leur antagonisme et que l'impossibilité de les supprimer !

Vainement on met dans un lointain « idéal »

une fraternité abolissant tous les discords ! Qu’importe, alors même qu’elle serait possible, cette nuageuse illusion : nous avons à parler, à agir pour les jours présents et les jours les plus proches. C’est pour ceux-ci qu’il faut philosopher et essayer de tirer de la philosophie quelque remède à des pensers trop tristes et à des luttes trop chagrinantes.

Quelque remède! C’est qu’en effet je n’écris ici que pour adoucir et consoler dans les limites où la vie est susceptible d’adoucissement et de consolation. N’en est-ce pas que de comprendre la nécessité de choses que d’ordinaire nous nous efforçons de détruire, ou dont nous souhaitons la destruction, avec des colères et des haines déprimantes? N’est-on pas plus disposé alors au pardon mutuel et à l’apaisement? Le besoin d’établir des responsabilités, des répressions, de se laisser aller aux rancunes ne diminue-t-il pas jusqu’à être remplacé par une ample et franche pitié et une indulgence généreuse? S’il est vrai que la Nature imposa constamment aux hommes la diversité des opinions et aux nations la pluralité des partis et leur douloureux antagonisme, quelle folie d’en vouloir l’anéantissement et de l’essayer quand on détient provisoirement la Force! C’est ce que

l’humanité ou les individus en révolte ont invariablement nommé la Tyrannie.

I.e passé montre ce qui est advenu chaque fois qu’on a méconnu cette naturalité nécessaire : la fureur des luttes, l’impossibilité de parfaire le but, la fatalité des réactions. La sagesse a horreur du Sectarisme. Elle commande la modération et la tolérance. Celles-ci sont aisées à qui voit de haut les exigences immémoriales que je viens de brièvement décrire.

Dès qu’on persuade bien qu’un prunier ne peut produire que des prunes, on guérit de la manie d’en espérer des oranges. L’humanité n’est pas un verger où poussent des arbres dont les fruits sont les vertus.

Philosophie de l’Inconscience

Pour bien comprendre l’Inconscience, il convient de comprendre d’abord la Conscience.

La Conscience , dont je veux parler ici, n’est pas cette faculté interne à laquelle, témérairement peut-être, on attribue une vertu de discernement entre le bien et le mal, entre « le vice et la vertu », comme on disait solennellement jadis, avec le classique apologue d’Hercule hésitant au carrefour des deux chemins auquel on n’échappait jamais.

Ce n’est pas l’instrument de Morale qui, non sans vacillations, nous conseille et nous juge, avec accompagnement habituel de contentement de soi ou de remords.

Il s’agit simplement du sentiment qu’ont de leur existence et de quelques-unes de leurs sensations, un certain nombre d’êtres, spéciale-

ment Yhomo sapiens, cet occupant de l’échelon le plus élevé de la série actuelle des mammifères terrestres.

Car c’est un point à noter tout d’abord que la rareté de la conscience ainsi entendue. En immense majorité, ce qui compose la Nature est, ou semble, inconscient; tels les astres, les terres, les rochers, les eaux, les atmosphères, et, au delà des atmosphères, l’Ether, cet impondérable qui, depuis les émouvants travaux contemporains sur la Radio-activité, apparaît mirifiquement en réservoir infini de l’Energie dont la condensation formerait la Matière.

Dans cette masse énorme et sans vide apparaissent, avec un très petit chiffre, les individualités conscientes. Autant que nous en pouvons juger par nos sens si limités en nombre et en acuité, nenousdonnant jamaisqu’une traduction affaiblie de la réalité, ce ne sont que « les animaux », dont nous sommes, il n’y a plus à marchander là-dessus. Ils sont sur le monde moins que les pucerons sur les feuillages.

Quand on considère les transformations de la substance qui forme l’ Univers telle qu'on la conçoitprésentement (en attendant sinon mieux, au moins autre chose) — état successivement éthéré, gazeux, incandescent, fluidique, solide,

cristallin, vivant, CONSCIENT — on voit que c’est au bout de cette évolution, comme une fleur à l’extrémité d’une tige, qu’apparaît le don spécial que j’examine avec prudence et qui n’est peut-être qu’un égarement de la Nature si prodigieusement variée et fantaisiste en ses caprices morphologiques.

On le trouve, ce prétendu don, non pas dans toute vie organique, puisqu’il manque aux végétaux, mais seulement dans les êtres où s’est formé, ah ! par quel compliqué et jusqu’ici impénétrable phénomène ! un système nerveux, c’est-à-dire un appareil merveilleux de transmission et de sensibilité entre une partie du total qu’est le corps et le centre cervical où gît et fonctionne cette étrange conscience.

Quelle variété au surplus dans l’intensité de cette perception !

Combien elle est rudimentaire dans les organismes inférieurs, vraisemblablement les premiers où elle apparut par un passage de la matière dite « inerte ou insensible » (pourtant partout animée et accessible à toutes les influences : ne confondons pas ce que nous ne percevons pas avec ce qui n’existe pas) passage dont nous ignorons le mécanisme !

Et chez nous-mêmes, les hommes, à quel

point elle est encore bornée! Quantité d’opérations chimiques physiques s’effectuent en nous à notre insu. Celles de la nutrition ne se font sentir qu’en cas de trouble maladif; telle la dérisoire colique, qui nous révèle qu’en nos intestins la digestion va mal. Durant des milliers d’années, nul humain ne s’est douté de la circulation du sang, qui, pourtant fonctionnait incessamment en condition essentielle de la vie. Sa découverte, par William Harvey (il eut contre lui toute la faculté de médecine de Paris), remonte à peine à deux siècles et demi. Shakespeare, devin comme tous les génies, l’avait pressentie dans son monologue fameux du Roi Jean.

Quantité de fils manquent donc entre notre Moi, notre « Ame », et notre corporalité, ou n’entrent en activité que par intermittence sous l’action d’influences accidentelles.

Pour l’accomplissement de quelle finalité, de quelle utilité, cette catégorie mesquine des êtres conscients existe-t-elle dans l’horlogerie totale de la Nature?

Invinciblement nous nous posons ces questions énigmatiques, quoiqu’elles empiètent sur l’impénétrable.

Et il ne manque pas d’ingénus qui proposent

PHILOSOPHIE DE L’INCONSCIENCE q3

ou affirment des solutions. C’est une spécialité des religions, et de leurs dogmes si aisément acceptés dans la période où elles sont jeunes et s’adressent à une portion de l’Humanité encore confiante.

En réalité de tout cela nous ne savons rien. Il est même douteux pour nous que la Nature ait une autre finalité que celle d’une transformation ininterrompue, soumise à la loi du changement mais sans fixité dans les formes concrètes en lesquelles se réalise cette évolution, sans préoccupation d’amélioration indéfinie. Peut-être n’est-elle qu’une suite d’agencements analogues à ceux du kaléidoscope, offrant sans cesse de nouvelles images, revenant parfois à des images déjà réalisées; un système de combinaisons où les seules constantes sont les éléments à combiner et la force qui combine, sans plan, sans programme préalablement arrêté, des formations qui se réalisent.

Faut-il se croire privilégié parce qu’on est doué de conscience? Voilà le point capital auquel je voulais arriver.

L’homme, toujours facilement orgueilleux, — but et roi de la création ! hélas ! hélas ! — aime à le croire, aime à le dire. Quel philosophe candide s’écria : « Si un rocher m’écrasait,

j’aurais, sur le brutal, cette supériorité et cette consolation que je saurais qu’il m’écrase et que lui n’en saurait rien ! »

Question à solution douteuse parmi toutes celles dont il convient de douter quand on se mêle de ces problèmes qui sont aux extrémités du connaissable, les terræ ignotœ inscrites sur les cartes de la géographie rudimentaire d’autrefois.

La conscience nous fait, il est vrai, sentir les joies, mais elle nous fait aussi sentir les souffrances, et, dans la mer des vicissitudes de nos existences, qui dira si, pour la généralité des humains toujours dolents, le total de celles-là dépasse le total de celles-ci, et ainsi dicte une préférence? Que de cruautés et d’horreurs aux cours des temps ! Que de fois l’inconscience eût été un bienfait! Quelle inondation, quelle submersion de misères parmi lesquelles il eût mieux valu être comme les débris insensibles que roule un torrent? Un arbre souffre-t-il quand on l’écorce? Mais un homme quand on l’écorche? Et que d’écorchés dans l'horrible histoire des guerres et des tyrannies !

Certes, quand nous nous interrogeons, il semble que nous ne pourrions nous résoudre à une vie où tout ce que nous faisons se déroule-

rait comme la végétation pour les arbres, comme les révolutions firmamentaires pour les astres, « qui ne savent pas ce qui leur arrive », et accomplissent leur devoir cosmique ainsi que des somnambules.

Mais n’assimilons pas à un formel désir la force latente qui nous pousse à vouloir être, même au prix de la douleur, conformes à notre destinée. Dans sa fable La Mort et le Bûcheron, le sarcastique et impitoyable Jean de La Fontaine qualifié « le bon » par antiphrase, a mis en plein relief cette lugubre devise : « Plutôt souffrir que mourir! » Or, mourir n’apparaît-il pas l’abolition suprême de la conscience ?

Nous tenons à celle-ci autant qu’à la vie.

On peut romantiquement imaginer une humanité où tous seraient privés de la conscience et qui, pourtant, serait vivante et agissante.

Peut-être même agirait-elle absolument comme elle le fait maintenant qu’elle a l’illusion de diriger ses actes par une volonté douée de liberté.

Les nuages sont sans conscience. Les vents sont sans conscience. Les planètes, leurs astellites, aussi. Telle encore la bonne lune qui accomplit si bien, avec tant de calme harmo-

nieux et de parfaite discipline, sans écarts, sans fredaines, ses révolutions mensuelles, dont Beethoven, dans une sonate émouvante, a fait saillir le prodigieux pathétisme. Ils bougent, ils s’acquittent de leur mission et ne le savent pas! Faut-il dire : oh ! les pauvres! ou mieux, oh ! les heureux ?

Villiers de l’Isle-Adam a imaginé une Eve Juture , une femme mécaniquement fabriquée et mécaniquement agissante. Supposons un roman, dans lequel on décrirait des hommes inconscients, indifférents comme les chênes à ce qui leur arriverait : des insensibilisés. Charles XII, dit-on, était déjà à peu près dans cette condition, ne connaissant ni le chaud, ni le froid, ni le plaisir de manger ou de boire, pas même l’amour. Ce serait une humanité automate où tout arriverait comme maintenant où nous croyons au Libre Arbitre et à la volonté individuelle responsable.

Et l’Univers lui-même, ce tout infini, le grand Pan?

A-t-il, lui, conscience de ce qu’il est et de ce qu’il fait? Si c’est là Dieu, faut-il nécessairement le supposer, en grand, tel qu’un de nous, avec un organe, cerveau ou tout ce qu’il vous plaira, pensant, comparant, jugeant, décidant?

De hauts esprits se sont posé cette question énorme et énervante.

Hélas! nous n’en savons rien! Nos cérébralités, en vain prolongées par nos sens matériels, prolongés eux-mêmes insuffisamment par des appareils scientifiques, ne peuvent pénétrer jusqu’à cet inconnu. Nous sommes de très misérables chercheurs, avides de dégager les mystères, et arrêtés dès que nous tentons d’en perforer la surface sur laquelle nous errons comme des mouches sur les murs rigides.

Elles font frissonner, ces plongées dans l’insondable.

A tous nos tourments s’ajoute celui de si peu connaître, doublé de l’inquiétude de vouloir connaître davantage. Ferrero, érudit historien, range parmi les conditions de la paix et du bonheur : ne savoir que peu de chose. Oui, la diminution de la conscience est une douceur et son abolititon dans l’Inconscience est, peut-être, la douceur suprême, C’est ce que disent, paraît-il, en grand nombre, ceux qui vont mourir.

Des millions d’Hindous placent le bonheur final dans le vague infini du Nirvana, le retour à l’Inconscient.

Philosophie du Remplissage

Voici un nouveau cas de ces insuffisances du Monde contre lesquelles la pauvre humanité incessamment s’insurge, avec l’espoir, toujours déçu, d’en triompher, alors que tant d’imperturbables défaites et déceptions devraient lui apprendre à s’y résigner.

Il y aurait longtemps, apparemment, qu’elle serait arrivée à ce calme humble et morne si elle était composée d’êtres prolongeant en une seule équipe leur existence à travers les âges et pouvant ainsi profiter des renseignements et enseignements fournis inépuisablement par l’expérience. Mais les uns disparaissent avec leurs désillusions, tandis que d’autres apparaissent avec leurs espérances. Il y a un renouvellement incessant et mystificateur. Des troupes fraîches et non documentées remplacent celles qu’ont éreintées les fatigues et les mau-

5o PHILOSOPHIE DU REMPLISSAGE

vais tours de la vie. Et ainsi la partie recommence avec des joueurs confiants et naïfs faisant « la relève » des joueurs décavés.

Le Remplissage, c’est la série de grandes et petites choses, de grands et petits inconvénients, de petits surtout, qui, sans épuisement, pullulent partout et à toute heure, en donnant l’impression qu’ils sont inutiles, qu’ils constituent des forces et du temps perdus, et que si tout avait été organisé en bon ordre par les puissances supérieures, on serait libéré de cette multitude de faits vexatoires. C’est l’ensemble des poids morts de l’existence. C’est la vie pareille aux vaisseaux qui ont, dans les longues traversées, leur coque encombrée d’algues dont ils traînent lourdement la gênante chevelure.

Il convient, il est vrai de réserver, comme chaque fois que nous sommes devant une imperfection, un mal, une insuffisance, la question de savoir si nous ne nous trompons pas, puisque nous n’avons comme instrument de contrôle et d’appréciation qu’un cerveau dont rien ne garantit l’infaillibilité. Il faut être étonnamment simplot et « jobard » pour, connaissant l’histoire des erreurs et des contradictions humaines, s’imaginer qu’en maniant adroite-

PHILOSOPHIE DU REMPLISSAGE 5i

ment la Raison on peut découvrir sûrement la vérité. Pour être fixé là-dessus, il suffit de voir ce que crurent être la vérité ceux qui, n’importe où et n’importe quand, se sont livrés à ce labeur et les inévitables divergences auxquelles ont abouti leurs recherches.

La conclusion qui s’impose, c’est que nous sommes très médiocrement armés pour ces analyses et qu’une bonne preuve de notre infirmité à cet égard est la confiance fort sotte que nous avons dans la valeur des résultats obtenus.

Il y a assurément dans l’immense variété des phénomènes, certains faits, certaines lois sur lesquels s’est établie une opinion pour le moment universelle et qui nous semble inébranlable. Telles les propositions mathématiques comme la formule des trois angles d’un triangle, ou l’attraction avec sa manifestation classique la pesanteur. Et pourtant, on les a récemment mises en question l’une et l’autre en les représentant, non sans valables motifs à l’appui, comme de simples postulats valant pour letemps où nous vivons, mais sans certitude que des générations ultérieures, par une meilleure vision delà Nature pouvant dériver, entre autres, d’une constitution améliorée de nos cervicalités, ne

délaisseront pas ces passagers axiomes pour d’autres à l’aspect mieux justifié.

Tout cela n’est point paradoxe ou œuvre de scepticisme, mais appréciation très sérieuse des multiples mystères parmi lesquels nous en sommes un nous-mêmes, et pas le moindre.

Bref, étant donné les conditions et les moyens actuels de nos individualités, nous ne pouvons nous empêcher de trouver qu’il y a beaucoup de remplissage dans notre vie tourmentée, et que « la toute-puissance » eût été aimable de nous l’épargner. Tout ce que nous faisons, pareil au minerai à l’état fruste, est enveloppé d’une gangue, d’un étoffage, que les plus indulgents et les plus accommodants doivent tenir pour agaçant et superflu.

Lors des famines et des misères qui, au cours du siècle dernier, désolèrent l’Irlande, j’entendis raconter que les paysans, réduits au plus strict exigu de matières nutritives, accompagnèrent l’ingurgitation de leurs aliments précaires de boulettes d’argile destinées à remplir le vide cruel et exigeant de leurs estomacs i n s u ffi s a m ment rem plis.

C’est un bon symbole du remplissage! Il a l’avantage d’être brutal et très visible. Car, lorsqu’on observe attentivement ce qui se passe,

il ne faut pas longtemps pour voir que c’est partout la même chose. Pour cette question de l’alimentation notamment, on a parfois fait le calcul de tout ce que nous introduisons dans notre appareil digestif de surcharges qui ont, entre autres effets, de se transformer en simples déjections dont la bienfaisante Nature n’a pas même daigné nous faire grâce de l’odeur.

Aussi des chimistes ont-ils rêvé de nous libérer de ces suppléments aussi inutiles que fétides, en pressentant, pour l’avenir, pour « la Cité future », l’emploi de pilules savamment combinées qui, sous de petites doses, contiendraient tout ce qu’il faut pour nous nourrir et ne laisseraient après elles aucun déchet désagréable. Reste à savoir si nos viscères, avec leurs immémoriales mauvaises habitudes, s’accommoderaient de cet allègement et si, là aussi, il ne faudrait pas procéder, par quelle miraculeuse chirurgie! à des résections et à des rétrécissements qui supprimeraient la sensation pénible du creux intestinal, alors que nos tubes sont accoutumés à de plus généreux mobiliers.

Voici donc que, dans des opérations nutritives auxquelles nous ne participons que très limitativement comme le chauffeur qui jette du combustible, au foyer d’une chaudière, nous

subissons un remplissage notable, à fâcheuses conséquences indirectes, avec la seule compensation des fragiles délectations de la gourmandise.

Et ce combustible lui-même qui suscite une image sous ma plume, n’en donne-t-il pas un autre significatif exemple, puisqu’on sait que pour le problème du chauffage, les trois quarts au moins de la chaleur s’envolent par les cheminées?

C’est plus déplorable encore dans les actes que nous accomplissons , ou cherchons à accomplir, avec une volonté directe.

Ici l’énormité du déchet et du gaspillage se manifeste mieux encore, spécialement dans les puérilités.

Je me souviens d’une comédie légère où l’auteur avec la seule préoccupation, il est vrai, d’amuser le public et sans aller au fond tragicomique de la Vie, montrait un « soireux » s’efforçant de nouer correctement la cravate blanche obligée, n’y réussissant qu’après de nombreuses tentatives énervantes et des gestes colériques par lesquels il envoyait au diable en les éparpillant autour de lui, les tissus inutilement froissés.

C’est encore un parfait emblème des gesticu-

lations personnelles stériles auxquelles nous sommes incessamment condamnés. Vainement nous nous efforçons d’être précis, ménagers de temps et d’action, attentifs à tout accomplir avec correction, netteté, précision, bon ordre. Des forces malignes interviennent pour déranger cet espoir de belle discipline et d’adresse impeccable et nous ramener tyranniquement aux gaucheries et aux imperfections. Le remplissage « s’amène » sarcastique et inexorable !

Que d’allumettes frottées sans efficacité ! Que d’encriers renversés ! Que d’assiettes ou de verres cassés ! Que de rendez-vous manqués ! Que d’objets perdus et longuement cherchés ! Que de lettres et de formules superfétatoires et de phantasmes ludificatoires ! Que de fois, dans un trousseau, la dernière clef essayée est celle qu’on voulait! Et, dans un mouchoir, le dernier coin celui où est inscrit le chiffre qui l’identifie ! Que de nuits d’insomnie, que d’indispositions débilitantes ! Que de fâcheux, que de « raseurs » ! Que de « ratés » dans tous les compartiments de l’existence!

Les cas surabondent ! La dilapidation est immense ! Et pourtant la vie est si courte ! Qu’est-ce qui reste d’heures bien employées quand on en fait le compte de profits et pertes ?

Et aussi que de superfétations inévitables ! Qui, devant prendre le train, arrive toujours juste au moment du départ, sans perdre du temps dans une attente qui n’a d’autre but que d’être certain de ne pas manquer le voyage! Et le voyage lui-même, et les courses, en général, pour aller à une affaire, à quel point ils sont du coulage, du remplissage, car, assurément, ils ne produisent pas toujours par eux-mêmes un agrément !

Les lectures? Spécialement celles des journaux? Un fardage décourageant accompagne l’exposé des idées ou des événements les plus simples. On « circonluque » (il est hardi, le néologisme, mais drôle et partant excusable) avant d’arriver à l’essentiel. Un bavardage copieux rayonne autour de la moindre affaire.

Moi-même ici, peut-être, tombai-je dans ce travers?

Il est prodigieusement rare qu’une œuvre soit assez belle pour qu’on n’ait pas envie d’y faire du décapage ou de sauter des pages. Ah! s’il y a de bons moments, quelle prodigieuse dépense de mauvais quarts d’heure !

Et les conversations ! et les discours! Vraiment, rien que d’y penser on sent que la démonstration de leur superfluité est surabondante,

tant elle brille d’évidence. Et, en même temps, on éprouve une sorte de débilitation et de honte d’une vie autant farcie de balivernes.

Mais non, il ne faut pas se décourager. Comme toujours, en considérant l’abondance des insuffisances que nous impose un Sort railleur et impitoyable, il est décent d’accepter, de tendre la gorge, sans trop murmurer. Tout cela, au demeurant, est si curieux et d’un comique mélancolique ineffable. « On payerait sa place.»

LaPhilosophie(ce moustiquaire), après avoir constaté, apprend à se soumettre. Elle apprend aussi l’ironie, cette revanche de l’âme sur les cruautés et la malignité du Destin. Elle apprend à ne pas poursuivre l’impossible perfection, à ne pas en avoir la maladive manie qui est un des plus sûrs moyens de se croire malheureux.

Une force secrète, contradictoire et complice de la grande force totale malveillante, nous donne, pourtant, le sentiment à la fois amer et doux que tout aurait pu si normalement et si harmonieusement arriver.

Mais il y a, je ne sais quelle beauté tragique, par sa goguenardise même, dans cette bizarre, cette diabolique conspiration où rien n’arrive tout à fait comme on l’a souhaité.

Philosophie de l’irréel

A l’Homme il faut toujours, incarnant son désir. Héros, doctrine ou dieu, quelque fétiche étrange ; Là monte sa ferveur, !à chante sa louange.

Là l’Idole à laquelle il aime à s'asservir.

En vain le Sort moqueur incessamment dérange Les nuages fuyants qu’il s'obstine à saisir.

En vain, sans se lasser, un ténébreux archange Jette à bas les palais qu’il s’épuise à bâtir.

Enfantin, il ignore, en ses espoirs sans trêve,

li’abime séparant le réel et le rêve

Et se prend au mirage éternel du Bonheur.

Confondant le présent et l’avenir sans bornes. Oubliant la Nature aux résistances mornes.

Il veut être en un jour semeur et moissonneur.

Dans ces études qui, sous leur forme condensée, apparaîtront, sans doute, à plusieurs de simples croquis, à d’autres des boutades, à d’autres les grogneries d’un désabusé, j’essaie simplement et obstinément de voir et de dire avec sincérité.

Et mon but (pourrais-je assez le répéter !) est

non de décourager et d’assombrir en montrant la vie telle qu’il me semble qu’elle se débite en sa fatalité étrange et mystagogique, mais de la faire apparaître en sa curiosité énorme, et vraiment séduisante par cette curiosité même, malgré la libérale somme de déboires qu’elle dispense en compensation des agréments, plutôt rares.

Quand on s’accoutume à cette façon de juger le spectacle, on parvient, sans trop d’efforts, à un état de relatif héroïsme qui n’est pas l’abandon attristé et stoïque aux nécessités de la féroce Nature pour laquelle nous comptons si peu, mais une acceptation virile de ces nécessités en considération du but grandiose dont, de nous et de nos misères, elle fait des éléments.

Tel le soldat en campagne (la vie est un combat, vita prœlium ) subissant les incessants déboires des intempéries, des marches forcées, des vivres insuffisants, des nuits cruelles, des escarmouches et des surprises, avec le sanglant aboutissement des batailles, mais qui demeure résistant et brave, parce qu’il a le sentiment de l'importance des événements auxquels il participe tout en ignorant souvent le but et la tactique.

Malherbe a dit, là-dessus ces raisonnables paroles : « Je suis trop un simple passager pour me mêler de juger la conduite du navire et du capitaine. » Où est-il le capitaine? Y a-t-il seulement un capitaine?

Ma philosophie, expérimentée sur moi-même, est, à mon sens, une doctrine de force et non une doctrine d’affaissement.

Voir les hommes, les choses, les faits tels qu’ils sont! Ne pas se laisser aller au mirage du verbalisme sonore (les cymbales retentissantes de saint Paul) et des rêves inatteignables. Se garder des mensonges agréables et des rêves décevants. Ou. quand on s'y abandonne par une faiblesse humaine presque irrésistible, les voir dans leur réalité distractive, c’est-à-dire dans leur fragilité et comme de simples adjuvants, pour l’effort, pour l’ Excel sior.

Ce sont des fleurs, de belles fleurs, mais comme rapidement elles se fanent et vont aux détritus !

L’Humanité, pourtant, ne s’en désintéresse pas. Devant l’incessante insuffisance de tout ce qu’elle désire, elle est entraînée à concevoir ce qui serait « meilleur », et à y aspirer. Elle a en elle une faculté imaginative qui lui permet de

se représenter ces créations de paradis artificiels. Elle croit même à la possibilité de la réalisation de ces chimères et souvent s’y acharne avec l’opiniâtreté aveugle d’un insecte qui essaie de grimper le long d’une surface verticale trop glissante et retombe périodiquement au pied.

C’est l’Irréel.

Je pourrais dire « l’Idéal », puisque ces conceptions ne sont pas celles d’un irréel total embrassant tous les rêves même mauvais, et que ces aspirations vers l’inexistant s’alimentent surtout de perfection et de beauté. Mais il s’y rencontre un tel mélange d’erreur et souvent d’extravagance que mieux vaut adopter un mot ne désignant pas l’irréprochable.

L’Irréel vogue dans nos cérébralités comme une correction du Réel, comme un constant reproche aux insuffisances, à notre point de vue, de l’organisme de la Nature. Il fait des retouches à « l’œuvre de Dieu ». Incessamment il nous induit à établir des comparaisons entre ce qui est et ce qui, d’après nous, aurait pu être, avec, usuellement, les soupirs du regret.

Nous voilà ainsi doués, une fois de plus, d’une aptitude dont on peut se demander s’il n’eût pas mieux valu en manquer. Ah ! que de

contradictions, au moins apparentes, dans les compliquées marionnettes que nous sommes et dans la pièce que le Destin nous fait jouer !

Au point de vue de ce qu’on peut qualifier l'hygiène vitale, c’est-à-dire la manière la plus raisonnable de nous comporter dans le mécanisme universel dont nous sommes des organes, infimes, mais apparemment nécessaires, à moins que tout ne soit hasard et mystification, l’analyse de cet Irréel se mouvant dans le domaine incertain de nos mentalités, suscite des réflexions qui sont ici à leur place, puisque mon propos est, non pas de me livrer à des amplifications plus ou moins affligeantes, mais de mettre, s’il se peut, en relief quelques directions pour amoindrir nos soucis et nos inquiétudes et parvenir à un état d’àme pacifié.

Les uns n’étendent pas loin leurs rêves, soit dans l’ambiance, soit dans l’avenir. C’est d’une façon individualiste et « égotiste » qu’ils subissent le phénomène de cette végétation intellectuelle qui érige « un double » vaporeux de leur existence, un corps astral, comme diraient les spirites. Ils considèrent cette végétation dans l’enchevêtrement et la succession de tous les petits événements qui la composent et, tantôt pour chacun de ces éléments,

tantôt pour quelques-uns d’entre eux seulement, imaginent un type, qui les satisferait davantage s’ils ont un lot plus ou moins acceptable, ou qui remplacerait celui dont ils souffrent trop. Stendhal appliquant cela à l’amour l’a nommé « cristallisation ».

Cette manie amélioratrice, qui souvent tourne à l’obsession et, quand on ne la surveille pas, empoisonne le cours de la vie telle qu’elle s’impose à nous avec ses malfaçons inévitables, va des choses les plus insignifiantes aux plus valuables. C’est alors une tracasserie interne à renouvellements incessants. N’être jamais content, soit qu’on le laisse voir, soit qu’on contienne en soi cette impression attristante ! Le temps qu’il fait, le costume que l’on porte, les repas qu’on mange, la santé toujours frelatée qui nous est départie, les compagnonnages que l’on subit, les discours qu’il faut entendre, les visages que l’on rencontre, les affaires que l’on traite, les occupations auxquelles on se livre, les affections qui ne rendent pas assez, et cœtera, et cœtera !

C’est une recherche et une convoitise permanentes du « plein » avec un échec toujours renouvelé pour l’obtenir. La vision de ce qu’il faudrait au sens de nos présomptueuses exi-

gences se dresse avec ses obstinées déceptions. A moins que, plus sages, nous n’ayons le sentiment que ce n’est que de l’imaginaire, naissant en nous par une dérision, et que nous n’ayons la force de ne contempler ces rêves qu’en intéressants phantasmes, passant comme les formations mouvantes des nuées dans l’atmosphère avec leurs Mésopotamies imaginaires, leurs lacs et leurs montagnes, leur faune et leur flore aériennes et vides, gonflées de formes illusionnantes.

Pour ceux qui tentent puérilement une justification de tout ce qui est et de tout ce qui arrive (Bernardin de Saint-Pierre expliquait le cotelage des melons en indication de l’endroit où il faut les tailler, et la couleur des puces en moyen de les trouver plus aisément dans la chemise : les harmonies de la Nature!) cette superposition, à la réalité solide et brutale, d’une sorte de musée des modèles, vaut, peutêtre, je le disais plus haut, comme une excitation à l’effort pour atteindre au meilleur. Mais en a-t-on le temps dans le tournoiement cinématographique de la vie, et cet effort lui-même ne devient-il pas une obsession complémentaire ajoutant sa tension, la plupart du temps inutile,

au souci qui l’a provoquée?

Ne vaut-il pas mieux admettre débonnairement le prosaïsme du « Comme ça est », sans se priver de la poésie du « Comme ça pourrait être », et, entremêlant ces deux éléments, accepter chacun avec ses disponibilités particulières et sans prétendre lui faire chanter des hymnes non appropriés à ses cordes vocales? Il y a là un équilibre possible et admissible, une moyenne mesure qui est, peut-être, l’idéal (mettons ici ce gros mot), pour l’équipe terrestre très relativement gratifiée dont nous sommes.

Ah! si j’avais pu avoir la maîtresse absolument réussie que mon imagination peut fabriquer, une « Eve future » pour employer le mot de Villiers de l’Isle-Adam, non en caoutchouc comme les femmes fournies, d’après la légende, aux capitaines au long cours par d’ingénieux industriels américains, mais en chair et en os! Ah! si j’avais pu ajouter à celles que j’eus, comme tout le monde en a, la correction de leurs imperfections du moment ! Mais je me suis contenté de prendre au vol, tel qu’il fut,

le bonheur passager

Que le Destin dispense en des moments trop rares.

J’ai cherché, notamment, sans y réussir quoique la prétention fût modeste, une com-

pagne ayant aussi bon appétit que moi : nous aurions, je le suppose, été heureux ensemble. Elle m’a échappé aussi obstinément qu’une plume de fer vraiment à ma main, qui m’eût épargné les attaques crispantes de la crampe de l’écrivain.

L’Irréel nous joue encore d’autres tours.

C’est quand ses rêveries passent de la vie individuelle restreinte à la vie sociale immense.

Il vogue alors sur les océans qui conduisent à l’Utopie, l'ile parfaite imaginée par Thomas Morus, ce juriste entêté et dépourvu de galanterie qui se fit décapiter plutôt que de rendre hommage à la charmante reine passagère que fut Anne de Boleyn.

L’Irréel devient alors dange'eux, parfois excessivement dangereux. Il a travaillé et travaille encore ce qu’on nomme « de bons esprits », entre autres Platon dans sa République, Campanella dans sa Cité du Soleil, Harrington dans son Oceana, Howells dans son Altruria, Bellamy dans son Boston futur, Cabet dans son Icarie, Hertzka dans sa Contrée Libre, Comte dans sa Grande République, William Moris dans son Nulle part, Paul Adam dans sa Malaisie, et d’autres, et d’autres ! Les rêveurs n’ont jamais manqué, et combien

c’est normal si la vie est un rêve, comme le soupira Shakespeare, un mauvais rêve, comme le gronda Baudelaire.

C’est surtout en politique que l’affaire prend des tournures délicates lorsqu’on n’a pas du phénomène de l’irréel l’appréciation prudente qu’il faut.

On est alors la proie des idéologues, brigade souvent féroce dont Napoléon avait horreur et qu’il malmenait si usuellement que, même le matin de Waterloo, à la ferme du Gros Caillou où il avait passé la nuit finale et fatale de son Empire, il eut l’enfantillage de les brimer encore. Or, ces messieurs ont la manie terrible de vouloir traduire leurs hallucinations en réalités, de jeter un pont sur l’abîme qui sépare cette superstructure aérienne de cette infrastructure terrestre, ce subjectif de cet objectif. Et comme la bonne réalité résiste « dur comme fer », et comme les pauvres humains font partie de cette réalité résistante, les utopistes en question, témoins le doux Robespierre et ses Jacobins, s’obstinent à les persuader au point de leur en faire perdre la tête sur quelque guillotine rationnelle. Ceci est le summum des inconvénients possibles de l’irréel et démontre à quel point il est expédient

d’avoir la méfiance de ce pays des fées... et des démons.

Nous sommes encore en plein milieu de bonshommes qui ne font pas la distinction entre l’imaginatif et le Possible. On le fut de tout temps, comme si c’était un ingrédient nécessaire. Regardez autour de vous, ils foisonnent. Tendez l’oreille, leurs paroles bruissent de toutes parts.

Quand ils ne bâtissent pas des cités complètes à l’exemple des illustres ci-dessus énumérés, ils travaillent à des édifications partielles, aussi intransigeants pour imposer celles-ci aux voisins que les autres, à capacité irréalisante plus vaste, pour imposer celle-là à tout le monde.

Quels mégalomanes de stupidités sentimentales périlleuses !

Les plus inoffensifs de ces ludificateurs sont ceux qui se résignent au présent et envisagent ingénument l’avenir « en idéal lointain » comme on s’accoutume à le nommer. L’àge d’or classique, là-bas tout au fond de l'avenir des temps, là-bas, là-bas dans les nuages, quand la Nature au bout de ses farces, de ses turlutaines et de ses gambades, daignera s’en reposer et faire dimanche. Va-t-en voir s’ils viennent !

Puis il faudrait tant attendre ! Je me désintéresse fort, moi vivant actuel, de ces futurs contingents et de ces dividendes hypothétiques. Autant vaut croire tout de suite au Paradis de Jésus, ... ou à celui de Mahomet.

Ah ! si ces quelques lignes de mise au point pouvaient ramener à la modération cérébrale, qui précède toujours la modération dans la conduite? Mais comment l’espérer alors que la Nature semble ne pouvoir ce passer de ces horsd’œuvre aussi dérisoirement sarcastiques que les imaginations de Jérôme Bosch ou de James Ensor, de Goya ou d’Odilon Redon.

Ce serait déjà beaucoup si mon prêche induisait quelques unités à se garder elles-mêmes contre l’abus de l’irréel et à supporter flegmatiquement cet abus chez les autres.

vn

Philosophie des Sept Péchés capitaux

Au firmament humain gitent en astres noirs L'Avarice, l'Orgueil, la Colère, l’Envie,

Avec la Gourmandise à la Luxure unie.

Et la Paresse, sœur du sommeil et des soirs.

Leur constellation perfide, sur la terre Verse sans s’épuiser des philtres corrupteurs,

Etles hommes épris de joie et de chimère Boivent, sans se lasser, ces poisons tentai eurs.

Qui donc les atteignant aux profondeurs des ombres Arrachera des eieux ces divinités sombres Et les enfermera dans la nuit des tombeaux *

Ou faut-il que toujours, pris dans le sortilège Funeste et séduisant du sinistre cortège,

Nous restions asservis aux péchés capitaux ?

Croyez-vous au Progrès? Moi, je crois surtout au changement, au perpetuum mobile , à la transformation incessante et volubile de la Nature, tant dans les détails infinis en petitesse que dans l’ensemble infini en grandeur. Que de fois une invention correspond à une suppression de beauté !

Le moderne cinématographe a révélé la prodigieuse minutie et la prodigieuse vitesse de cette universelle et inlassable transformation, puisque pour rendre avec vérité la vie de n’importe quoi, il faut multiplier sur la bande pelliculaire les images à raison d’une quinzaine par seconde, ce qui suppose que nos moindres mouvements changent au moins autant de fois. Rien ne dure même un moment, si l’on entend par là un intervalle pour nous appréciable. Je ne sais plus quel philosophe, de préférence allemand, a dit avec raison cette apparente sottise : « L’être équivaut au non-être ! » Tout, en effet, est ce qui n’est plus et ce qui n’est pas encore.

Quelle chance que cette agitation accélérée ne fasse pas de bruit ou que notre très grossière ouïe ne perçoive pas le bruit qu’elle fait ! Nous en serions assourdis. On l’a déjà dit pour le phénomène léger, charmant et, en apparence seulement, taciturne de la vaporisation d’une goutte de rosée aux rayons du soleil levant.

Ne généralisons pourtant pas trop et essayons de nous entendre sur le sens à donner à ce mot caoutchouc : le Progrès.

Certes, ce qu’on nomme la Science pénètre de plus en plus dans l’inconnu matériel des choses. C’est ce qui se passe, au moins, pour

l’humanité européo-américaine dont on peut dire qu’elle est essentiellement progressive, indéfiniment éducable, incompressiblement inventive, instinctivement novatrice, incorrimblement colonisatrice.

Sans que, toutefois, ses inépuisables conquêtes fragmentaires lui donnent l’impression qu’elle approche de la conquête totale. Au contraire, comme l’explorateur imaginaire de Tite- Live descendant du rivage dans les abîmes de la mer, plus cette humanité avance et découvre, plus semblent s’élargir les espaces qu’elle a à parcourir pour posséder la connaissance totale.

Une sphère, une sphère, qui grossit, grossit et s’enfle sans cesse, de telle sorte que sa surface augmentant avec son gonflement touche l’inconnu à conquérir par une surface de plus en plus vaste.

Augmenter les richesses scientifiques, par exemple capter et utiliser la vapeur et l’électricité, ces caractéristiques énormes du XIXe et du XXe siècle ; être à cet égard « en progrès » d’après le sens usuel du mot; enfoncer dans les obscurités du monde des sondes de plus en plus nombreuses, de plus en plus agiles et de plus en plus pénétrantes, n’implique malheureusement pas un progrès moral parallèle des âmes et des caractères.

Ceux-ci semblent grevés d’une fâcheuse permanence dans les cléments constitutifs de leur psychologie, voire de leur physiologie, au moins pendant la durée historique qu’il nous est permis de considérer. Il y aurait là « une constance » morale.

Je conviens que cette durée est peu de chose en comparaison du total de l’évolution humaine et que peut-être, par la longueur du temps, des améliorations consolantes se produiront. Mais comme la vie de chacun de nous est fort limitée, et que chacun de nous n’existe que pour ce minime tronçon, force est bien, lorsqu’on s’occupe, comme je le fais en ces études, de rechercher les considérations de nature à rendre plus acceptable notre sort terrestre, de ne pas envisager les trop lointaines éventualités. Que me fait ce qui se passe dans les sept étoiles de la Grande Ourse? Que me fait ce qui arrivera dans quelques siècles, en supposant que cela arrive? Distance d’espace, distance de temps s’équivalent.

Arrêtons-nous à ces âmes et à ces caractères.

Les principales catégories qui les affectent ont été assez bien concentrées et spécifiées dans ce que la scolastique catholique a nommé les Sept Péchés Capitaux : l’Avarice, la Colère,

l’Orgueil, l’Envie, la Paresse, la Gourmandise, la Luxure, ces célébrités.

Et tout de suite je pose cette question : Estce que, depuis les temps historiques, et en prenant non pas quelques individualités de choix, mais la masse sociale, ces gros péchés ont diminué, soit comme intensité dans leur pratique, soit comme diffusion dans la masse humaine?

Il est opportun de se le demander pour atténuer l’impression décourageante qui résulte de la constatation de leur singulière persistance et de leur perverse fatalité, et d’en accepter dès lors les inconvénients comme ceux de tant d’autres nécessités déjà mises par moi en relief dans les successives philosophies qui montrent « l’Apeu-près » partout régnant. C’est ce qui relie ce chapitre, malgré son titre à première vue incohérent, à ceux que j’ai précédemment proposés au lecteur amateur de méditations sévères.

Non, vraiment, les hommes, les pauvres hommes que nous sommes, ne sont pas moins gourmands, paresseux, érotiques, envieux, orgueilleux, colériques, avares, que du temps des guerres médiques, de Jules César ou des Croisades. Avec une monotonie qui fait enrager quiconque ne tient pas cette invariabilité pour une loi naturelle insurmontable et pour un

ingrédient de l’universelle harmonie dont nous ne connaissons pas le secret, ces Vices se comportent avec une santé indémontable.

Des Vices, dis-je; oui, telle est leur réputation ; et, pourtant, j’entendis un raffiné, un efféminé, un cynique, comme il vous plaira, dire qu’il les connaissait tous les sept et qu’il regrettait qu’il n’y en eut que sept. Mais sept est un nombre bibliquement fatidique depuis les sept jours delà Genèse jusqu’au chandelier à sept branches et aux sept vaches dans le songe pharaonique interprété par l’hébreux Yousouf dit Joseph.

On peut faire la contre-partie de cette constatation en prenant les Vertus qui correspondent à chacune des étiquettes de ces graves infirmités que, sans succès, des mentalités jobardes ont tenté de corriger, ou espèrent corriger, à force de soins, de bons conseils et de « rationnelle » éducation, sans s’apercevoir que, d’après la brutalité des faits, il semble que ce sont des éléments d’une telle idiosyncrasie que, sans eux, et sauf la variété des dosages, un homme ne serait plus un homme, comme sans sa trompe un éléphant ne serait plus un éléphant, et sans sa carapace, une tortue ne serait plus une tortue. Au point de vue de la beauté et de l’élégance, ces derniers organes ne sont,

eux aussi, que d’une convenance fort approximative. Pourquoi la Nature les a-t-elle imposés ?

De même, pourquoi lui fallut-il nos excès ? Quelles catastrophes, quels cataclysmes surgiraient, apparemment, si on supprimait ce ferment spécial qu’ils mettent dans la vie? Quel est l’être, quelle est la chose auxquels il ne faut pas un peu d’argile vulgaire pour que s’accomplisse sa prédestination?

L’Eglise catholique, en son organisme destiné à faire régner la Morale, a préféré, en dressant le catalogue des péchés capitaux, considérer le côté pécheur plutôt que le côté vertu. Elle a, par une curieuse ironie, ou par une vision plus pratique ou plus cynique de la réalité, cru qu’il était plus expédient de combattre le Mal que de prêcher le Bien.

Car pourquoi, au lieu de conspuer la gourmandise, ne pas recommander la Sobriété; au lieu de la paresse, le Travail; au lieu delà luxure, la Chasteté; au lieu de l’orgueil, la Modestie; au lieu de l'envie, la Charité; au lieu de la colère, la Modération; au lieu de l’avarice, la Générosité?

Ou bien encore, pourquoi ne pas les mener deux à deux, chaque vice avec son envers de

vertu, chaque vertu avec son envers de vice, bras dessus, bras dessous?

Le relief, de part et d’autre, en eût été plus saisissant. Ce serait à recommander pour les cours de morale dans les écoles où tant de bêtises sont évacuées à ce sujet.

Et l’on ne peut même (ne serait-ce pas la sagesse, la salutaire moyenne mesure?) considérer une étape àmi-chemindes deux extrêmes : ni libidineux, ni prude, mais galant ; ni goulu, ni frugal, mais gourmet ; ni rageur, ni molasse, mais ferme; ni acharné, ni indolent, mais actif; ni rapiat,ni prodigue, mais libéral; ni envieux, ni bonasse, mais émulateur; ni insolent, ni humble, mais digne?

Cette célèbre Heptarchiedu Diable fait fuser sans interruption de fort désagréables inconvénients dans les agglomérations sociales et commande, pour ne pas trop en souffrir et ne pas trop s’insurger inutilement contre elle, que nous ayons le sentiment de son inévitabilité.

Autour d’elle, vraiment, se polarisent les portions principales de nos misères et on ne s’est pas trompé en donnant aux sept rayons de cette étoile apocalyptique cette qualification « capitaux ». Des « têtes » de pont pour les grands chemins qui conduisent à nos misères.

Non pas que les mots usuels en rendent la complète amplitude.

L’Avarice, par exemple, n’est pas seulement la banale manie d’Harpagon le thésauriseur, assez rare, en somme, à toute époque. Elle implique, au delà de la conservation jalouse de la monnaie, la rage d’acquérir la richesse, autrement répandue parmi les hommes et autrement perfide et funeste que le plaisir matériel de contempler des écus empilés, fussent-ils neufs comme l’exigea Eugène Sue pour le paiement de son Juif Errant, ou de plonger les doigts dans leur amas et d’en entendre le ruissellement.

La Colère n’est pas seulement le tapage, la bruyance, les gestes désordonnés, les invectives, les coups, l’afflux congestionnant du sang au visage. C'est aussi la brutalité, la cruauté, les représailles, la vengeance, la mise en fonctionnement de tous ces réflexes qui, jadis trouvaient leur expression rudimentaire dans le Talion dont le juriste Ihering disait ingénieusement qu’on en retrouve des traces résiduaires dans la redoutable mauvaise humeur instinctive des juges à l’égard des accusés. « Pourquoi des gendarmes aux audiences correctionnelles » demandait un visiteur du Palais de Justice? — « Pour protéger les prévenus contre les magistrats », répondit un loustic.

8o PHILOSOPHIE DES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX

La Paresse n’est pas seulement celle du dormeur qui se lève tard en baillant. Elle comprend toutes les nonchalances, toutes les indifférences, toutes les lâchetés. Elle s’applique à tous ces moments de veulerie qui sont « des accès de non valeur » et que nous éprouvons tous comme reprises d’haleine préparant un nouvel élan.

Au passif de l’Envie, on peut inscrire tout ce qui blesse la Fraternité, puisque c’est actuellement le mot sentimental par lequel on exprime ce qui n’est pas l’Egoïsme; ou, si l’on veut user d’un raffinement de langage, ce qui n'est pas cet égoïsme supérieur et édulcoré qui fait trouver la joie dans la joie procurée à nos semblables. Distinction subtilement vraie qui montre que la meilleure maxime de la sociabilité humaine n’est pas : Fais à autrui ce que tu voudrais qu’on te fît, — mais tout simplement : Fais plaisir à autrui. — Oui, fais-lui plaisir, dûtil t’en coûter quelque peine; que cette peine soit ton plaisir.

Que le lecteur, de lui-même et de même, fasse les prolongements de l’Orgueil, de la Gourmandise, de la Luxure, celle-ci toujours la plus grosse affaire, soit qu’elle excite la curiosité, soit qu’elle réalise la volupté. Si l’œil nous met

PHILOSOPHIE DES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX 8l

en communication avec les couleurs et les lignes, le nez avec les odeurs, la langue avec les saveurs, l’oreille avec les sons, la peau avec les surfaces, — ces grandes entités en lesquelles se réalise l’ Univers, sans compter celles pour lesquelles nous manquons d’appareil enregistreur, — il est un autre organe qui nous met en communication avec « le vaste érotisme diffus dans le Monde ». Je l’ai nommé le sixième sens. Mais chut! il est décent de n’y point insister. Feuille de vigne, feuille de vigne!

Ces imposants péchés capitaux régnent donc imperturbablement dans les sociétés humaines ! Ils y sont immémorialement comme les serpents dans les jungles et ne semblent pas près de finir leurs mauvais tours. Qui ne les pratique peu ou prou? On peut dire de chacun d’eux comme de l’amour :

Qui que tu sois voici ton maître !

Il l’est, le fut ou le doit être.

N’en ayons donc pas de mécontentement jusqu’à la mélancolie. Quand nous en rencontrons les manifestations, ne nous usons pas en d’inutiles irritations ou de stériles combats. C’est la Destinée! Prenons, si possible, le monde tel qu’il est, et la société telle qu’elle est

faite, avec la compensation de leur curiosité immense. Ne déplorons pas nos connaissances trop bornées, nos affections insuffisantes, nos appétits mal rassasiés, nos voisins (ou nousmêmes) envieux, gourmands, colères, orgueilleux, paresseux, avares, luxurieux. Quand ça leur arrive, contemplons-les en très intéressant et très naturel spectacle. Mettons-y de la bienveillance et du sourire.

Ou, plus exactement, non ! Mécontentonsnous, usons-nous, combattons, déplorons, querellons. Ces explosions de mauvaise humeur et de résistance sont probablement, elles aussi, des nécessités avantageuses de l’Enigme universelle et un très intéressant, très noble et très naturel spectacle.

Notre tort est de ne pas le comprendre : voilà, peut-être, le plus capital de nos péchés!

vin

Philosophie Cosmogonique

Une force secrète agissant sourdement Nous pousse à pénétrer les énigmes du Monde. Nous voulons découvrir le pourquoi, le comment Du mécanisme obscur sur lequel il se fonde.

Il faut à tout esprit, il faut surtout aux forts,

Un système expliquant la vie universelle.

Disant qui la dirige et quels sont les ressorts Que le muet grand Pan fait mouvoir et recèle,

Qu’importe qu'il soit faux et que dans l’avenir Il soit destitué par quelque nouveau rêve Si dans nos cœurs par lui, l’anxiété fait trêve.

Le repos doit suffire et sa béatitude.

Pour nous sauver du doute et de l’inquiétude,

La vérité fuyante est trop lente à venir.

Pouvez vous vivre, vous homme, sans un système, vrai ou imaginaire, sur l’organisme du Monde?

Oui, peut-être. Un autre, moins aimable, vous dirait : vraisemblablement.

Comme un animal alors ; un âne débonnaire, un bœuf à cervelle énorme en volume mais

84 PHILOSOPHIE COSMOGONIQUE

infime en conception, regardant avec placidité l’ambiance sans jamais songer d’où elle vient, où elle va, comment elle fonctionne, qui ou quoi la fait fonctionner, de quoi, sous les apparences trompeuses, elle est composée.

Non. L’homme n’échappe guère à des rêves vers ces questions énigmatiques. Même ceux qui n’ont pas là-dessus des idées précises, y rodent vaguement sous une poussée instinctive à raison d’être douteuse.

Quand ce n’est pas chaque individu qui subit ce travail tâtonnant de recherche et de systématisation, c’est la masse qui y procède ou quelque personnalité imaginant et parlant pour ceux qui, dans ce domaine, ne parlent pas et n’imaginent rien. Les religions et leur inévitable chapitre, tantôt sérieux, tantôt puéril, sur la Genèse en sont le témoignage.

La Science aussi, jadis le plus souvent après elles, et maintenant avec elles ou sans elles, s’est occupée de cette besogne, dont il serait plus confortable, vraiment, que l’Humanité se passât (ainsi diminueraient ses inquiétudes) mais dont elle a un irrésistible besoin.

Il y faut obéir, sans rechigner comme à tant d’autres nécessités qu’il ne sert de rien de combattre et contre lesquelles les protestations et les

PHILOSOPHIE COSMOGONIQUE

résistances sont d'inutiles dépenses de force et de mauvaise humeur. Le sage (c’est ainsi qu’à tort ou à raison on nomme celui qui accepte l’inévitable) s’y soumet avec docilité.

Je me sens enclin à envier, sinon à admirer, ceux qui, à l’exemple des Anglo-Saxons (non des moindres, Gladstone entre autres) admettent là-dessus, des données toutes faites, celles du Christianisme par exemple. Ils se libèrent par là du souci des investigations tourmentantes sur des questions, en général non solubles avec certitude dans l’état actuel de nos insuffisantes mentalités. S’ils ne sont pas assurés que c’est ainsi que les choses se sont passées, se passent et se passeront, ils sont d’avis que c’est là une approximation convenable et, sans se chagriner davantage, vaquent à leurs affaires.

De l’A-peu-près ! De l’A-peu-près ! Toujours de l’A-peu-près.

Oh! bienheureux les fanatiques, clercs ou laïques, s’ils n’étaient si insupportables!

Ce bienfaisant subterfuge n’est pas obtenable pour tout le monde. Les tendances de l’esprit ne sont guères soumises à notre volonté. Elles s’imposent à nous et ne nous obéissent guères. Elles tombent sur nous comme la pluie sur les toits. Et c’est pourquoi on a vu, au cours des

PHILOSOPHIE COSMOGONIQUE

temps, surgir des systèmes cosmogoniques divers dont, depuis Lucrèce jusqu’à nos jours, il en était un qui, mieux que les autres, avait fait fortune.

On l’a nommé « Atomistique ».

Essayant de pénétrer la composition intime et secrète de l’Univers telle qu’elle se cache sous les surfaces, les couleurs, les odeurs que seules nos sens perçoivent ; complétant les constatations restreintes de ceux-ci par des opérations cérébrales, ils avaient conçu le Monde avec le dualisme de la Matière inerte et de la Force active, celle-ci faisant mouvoir celle-là par une énorme et incessante caresse, celle-là étant la base, le support, le point d'appui et d’incidence de celle-ci.

Et poussant plus avant leur supposition intrépide, ils avaient compris cette « matière » sous les espèces d’atomes accumulés, concentrés, entassés, innombrables et irréductibles, derniers termes de la division et de l’émiettement des solides.

Tant d’ingéniosité fonctionne dans l’étrange composé qu’est notre cervelle, une telle aptitude à ramener tout à un concept que l’on croit vrai, que durant des siècles les sciences, notamment les physiques et les chimiques, ces dames pour-

PHILOSOPHIE COSMOGONIQUE 87

tant si positives et si défiantes, allèrent sur ces données et rarement rencontrèrent quelque circonstance que celles-ci n’expliquaient pas convenablement. Aussi étaient-elles passées à l’état dogmatique et semblaient-elles indestructibles, comme jadis les monarchies absolues. Elles semblaient, contre l’ignorance, un spécifique unique comme celui du docteur Fontanarose qui guérit les maux passés, présents, futurs, nouveaux.

Peut-être sont-elles encore présentement ce qu’il y a de mieux... ou de moins fragile.

Mais voici que dans ce même intellect humain s’introduisent depuis quelque temps des visions nouvelles qui, avec vérité ou erreur, tendent à supplanter l’atomisme, revêtues qu’elles sont d’une vraisemblance qui semble s’accorder davantage avec les tendances actuelles.

Je parle avec prudence et me garde d’affirmer, parce que rien ne garantit l’infaillibilité des conceptions humaines à une période quelconque, et que tout ce qu’on peut dire avec sécurité, c’est qu’à tel moment la constitution de l’instrument pensant que sont nos cérébralités induit celles-ci fatalement à telle conviction plutôt qu’à toute autre. Rien ne prouve

PHILOSOPHIE COSMOGONIQUE

qu’avec l’écoulement du temps et les changements physiques ou idéaux qui l’accompagnent, un système jusqu’ici inaperçu n’apparaîtra pas « à nos arrière-neveux o avec une égale probabilité et, dès lors, avec une aussi insurmontable inclination à le croire l’expression de la réalité. Et ainsi in secula seculorum!

Je vais exposer rapidement cette transformation qui, personnellement m’a séduit et a pénétré dans moi et dans d’autres incessamment augmentant en nombre, avec le despotisme d’une doctrine rendant compte de l’Univers, du Cosmos, comme le nommait volontiers de Humboldt. De même, on a vu se répandre la manie de ramener à l’action des microbes des milliers de phénomènes que, précédemment, on expliquait avec conviction par quelque autre talisman tout aussi vénéré jusqu’aux jours où on le trouva ridicule.

Qu’importe, dès qu’on obtient, sur ces mystères, ne fût-ce que passagèrement, la paix de l’esprit, le contentement de se croire en possession d’une bonne clef pour ouvrir quelques-uns des multiples tiroirs de l’inconnu!

Ce sont les découvertes relatives à la « Radioactivité » qui furent le point de départ de ce bouleversement des théories séculaires sur la

PHILOSOPHIE COSMOGONIQUE 8q

composition et le fonctionnement du Monde.

Je fais au lecteur la coquetterie de ne pas nommer ceux qui, par des procédés merveilleusement subtils, l’ont mise à la mode, d’autant plus que des rivalités n’ont pas manqué de se manifester entre savants sur la priorité de ces inventions et que, par suite, on ne peut plus citer n’importe qui sans qu’à sa gloire de découvreur soient attachées la tare mesquine de l’amour-propre et l’injure du dénigrement. Tout, dans les prétentions humaines, ne devient vraiment noble que lorsque l’anonymat a aboli les vanités personnelles.

Celles-ci, au reste, sont-elles jamais justifiées, alors que chacun, dans sa naissance ou ses réussites, est, non pas sa propre œuvre, mais le résultat collectif de l’ancestralité d’où il sort et de l’ambiance où il vit. Séparez-le de ces facteurs adjuvants, il apparaît réduit à une misérable impuissance. Sa chance d’inventeur ne lui est échue que parce qu’il est l’aboutissement accidentel d’efforts sans nombre; il n’apparait, cet orgueilleux, que l’appoint minime de la dernière heure. Il est le centième degré de chaleur qui amène l’ébullition.

La Radio-activité est la propriété qu’auraient tous les corps, avec une intensité variable et 4*

PHILOSOPHIE COSMOGONIQUE

susceptible d’être augmentée par certains excitants, d’émaner incessamment une sorte de poussière impalpable, tellement ténue que nos instruments actuels les plus aigus s’ils peuvent la constater, ne peuvent la peser. Le poids du corps qui l'émet par toutes ses surfaces n’apparaît pas changé, quelque longue et ininterrompue que soient actuellement ces projections, ces éruptions de « particules », s’il est permis de donner ce nom à des éléments à ce point insaisissables que quelques-uns leur dénient toute existence matérielle et prétendent qu’ils constituent la métamorphose miraculeuse du pondérable en impondérable.

Leur existence reconnue ou admise, ces controverses d’aspect scolastique sur leur réelle nature peuvent être délaissées. Il est bien d’autres choses d’indiscutable existence sur lesquelles nous n’en savons pas plus et qui ne s’affirment que par leurs effets. La gravitation, l’électricité, la lumière, la chaleur, ne sont niées par personne. Qui pourtant en a jamais saisi une parcelle? L’invisible, l’intangible pullulent autour de nous et leur essence nous échappe, du moins pour le moment, tant sont imparfaits nos sens, même prolongés par les appareils les plus délicats.

PHILOSOPHIE COSMOGONIQUE

Mais poursuivons. L’Ether, lui aussi un impondérable qui, pour les physiciens, remplit ce que nous nommons à tort « le vide » immense dans lequel baignent et circulent les globes firmamentaires, serait, d’après l’école nouvelle, l’élément primordial de la formation de tout ce qui nous apparaît Matière, et c’est à lui que retourneraient les poussières radio-actives, « l’Energie intra-atomique », de même qu’elles en seraient venues pour constituer les corps solides.

Ce point admis, voici comment se comporterait, au long de l’Eternité, la machine qu’est le Cosmos. Prenez ceci comme vous voudrez. Contentez-vous d’examiner seulement si par pensée, ou plus exactement par sentiment, vous y inclinez. Soyez assurés que, sur ces questions, l’Instinct, la Foi, ne sont pas de mauvais guides. Il convient d’être crédule à certaines heures.

L’Ether serait animé d’une puissance inépuisable de condensation et de « décondensation » qui, de son état impondérable le ferait passer à l’état pondérable vulgairement qualifié MA- TIÈRE. Ce serait le même élément sous deux aspects différents et successifs, animé magnifiquement d’une sorte d’immense et lente palpita-

PHILOSOPHIE COSMOGONIQUE

tion, d’un mouvement alternatif de contraction et d’expansion.

Voici, avec plus de précision, comment se réaliserait, en étapes successives, chacune d’une incommensurable durée, ce gigantesque mécanisme.

D’abord l’Ether, remplissant les espaces, universellement répandu, analogue au chaos d’où, suivant la Bible, Jahvé aurait fait sortir la création. L’Ether, dont la réalité n’est niée par aucun physicien, car sans lui des phénomènes comme la transmission de la lumière solaire seraient pour nous incompréhensibles. Aucune forme encore, aucun solide. Partout l’élément impondérable où, plus tard, dans ce qui en restera disponible, circuleront les corps célestes.

Par une force inhérente à cet Ether, l’énergie qui le constitue se formerait en points de concentration dont chacun serait l’origine d’un des systèmes stellaires se mouvant dans l’espace. Dès que cette concentration atteindrait un certain degré, ce serait la nébuleuse : un nuage d’ Ether.

La condensation d’Energie augmente alors avec une majestueuse lenteur, qui consomme les siècles comme nous les heures. Le phéno-

PHILOSOPHIE COSMOGONIQUE g3

mène tend de plus en plus à prendre la forme classique de la Matière. L’état nébuleux ou gazeux passe à l’état igné, en lequel sont notre soleil et les étoiles, puis à l’état fluide, enfin à l’état solide proprement dit. Telles actuellement les planètes, la nôtre par exemple, la Terre.

Ici serait le point extrême de la période condensatrice. L’Energie accumulée en matière solide, serait sous un équilibre momentanément stable.

Puis commencerait le mouvement en retour; quelque chose comme les battements du pouls grandis aux proportions du temps et de l’espace infinis. C’est la radio-activité, véritable échappement, écoulement, ruissellement de la force intra-atomique solidifiée.

Cet échappement qui, pour ne considérer que la Terre, aurait lieu partout, spécialement aux confins de notre atmosphère où l’Energie libérée rejoindrait l’Ether, peut-être sous l’aspect des orages et des aurores boréales aux jours des grandes éruptions, irait en augmentant au cours des siècles et aboutirait finalement à la dissolution complète de la matière, à la rupture peut-être brusque de l’équilibre, au retour à l’état « éthérique » originaire, où bientôt, s’in-

PHILOSOPHIE COSMOGONIQUE

augurerait de nouveau le cycle prodigieux que je viens d’esquisser,... de bâcler en cinquante lignes, j’en demande pardon, à l’Infini !

Qui sait si ces grandioses métamorphoses ne se partagent pas l’immensité, chacune opérant dans son cantonnement et parvenant à un état d’avancement et de rétrogradation qui lui est particulier? Qui sait si ces étoiles que parfois l’on voit inopinément surgir, grandir en éclat, puis disparaître, ne sont pas des corps célestes, subissant tout à coup la dissociation catastrophique de leurs éléments, se dissolvant par une radio-activité intense, productrice d’une formidable incandescence par la rapidité du phénomène de dissociation, et reprenant leur primitif état impondérable, sauf à recommencer.

Car la radio-activité se produit avec une vitesse stupéfiante dans la projection des « Ions » comme on nomme cette poussière d’atomes dont je parlais plus haut; c’est cette vitesse qui engendrerait physiquement la lumière, la chaleur, et vraisemblablement l’électricité et la force, sur l’essence desquelles les téméraires n’ont jusqu’ici dit que des bêtises et les sages rien dit du tout.

Peut-être qu’une nouvelle thérapeutique, comme une nouvelle mécanique, va se fonder

PHILOSOPHIE COSMOGONIQUE g5

là-dessus. Quantité de maladies se manifestent par des augmentations et des diminutions de chaleur. Ne serait-ce pas le fait du trop ou du trop peu de radio-activité de notre corps? Le remède ne consisterait-il pas à ramener celle-ci à l’équilibre? N’est-ce pas la fonction jusqu’ici incomprise des calmants et des irritants? A voir! A voir !

On a calculé que si, par des procédés à la poursuite desquels sont présentement les chercheurs, on parvenait à intensifier jusqu’à l’absolu cette émanation qui, pour les corps de notre ambiance, est à ce point faible qu’on la découvrit avec peine dans le Radium et que, pour les autres solides, elle est encore contestée, le dégagement brusque de l’énergie condensée dans une pièce d’un franc produirait une force capable de transporter la flotte anglaise au sommet du Mont Blanc!

Tout cela peut plaire, mais non complètement satisfaire. Il reste une énigme à résoudre.

D’où proviennent les Formes merveilleusement variées que prennent les corps pendant ce travail de solidification? Et leurs couleurs? Et leurs odeurs? Qu’est-ce qui, dans l’Univers, préside, pour employer des termes techniques,

96 PHILOSOPHIE COSMOGONIQUE

à la Morphologie, à la Chromologie, à l’Aromatologie ?

Condenser, soit. Décondenser, soit. Le phénomène est simple... de conception. Mais condenser sous des myriades d’aspects et, quand on ne considère qu’un tronçon du temps, avec une fatalité singulière? On a beau couper, recouper, analyser, décomposer une graine, un germe quelconque, impossible d’y découvrir le principe qui fait qu’il ne produit qu’un être déterminé, se développant en une série d’états invariables, sauf les déformations de détail accidentelles et passagères causées par d’extérieurs obstacles. Un gland ne produit qu’un chêne; pas moyen d’en faire sortir un hêtre. Et on ne trouve pas dans le gland le principe de cette inéluctabilité.

Qu’est-ce qui fait que le liquide spécial qu’est la sève circulant dans un arbre produit successivement des choses aussi différentes que le bois, la feuille, la fleur, le fruit, sans qu’il y ait changement appréciable dans sa composition? Qu’est-ce qui règle ces opérations dont la magie ne nous stupéfie point, sans doute parce qu’elle est autour de nous trop constante? Miracle! miracle!

A cela que répondre, sinon : qu’il y a dans

PHILOSOPHIE COSMOGONIQUE

l’Ether une vertu morphologique, comme le médecin de Molière répond que l’opium fait dormir parce qu’il a une vertu dormitive.

Et ces formes changeantes sont-elles fixes? Quand un des systèmes solaires retournés à l’Ether recommencera son cycle de solidification, les mêmes choses, les mêmes êtres reparaîtront-ils à la même période d’évolution ? Toute la colossale machine va-t-elle dans un va-et-vient limité comme le balancier d’une horloge, comme le mouvement des marées dans une mer hydrographiquement reconnue?

Ou bien est-ce l’arbitraire, la fantaisie des forces en action, le mélange de tout au hasard, avec des aspects nouveaux inconnus précédemment? La durée des formes, « des espèces » , durant la période où nous eûmes le bonheur ou le malheur de naître, ne serait-elle due qu’à une répétition assez réitérée pour produire une permanence plus ou moins longue, mais non clichée à jamais ?

Quand notre Terre se désagrégeant parce que sa période « matérielle » sera terminée* l’Energie qui y est accumulée, renvoyée au vaste réservoir de l’Ether, recommencera à se contracter pour produire un corps céleste nouveau, y verra-t-on reparaître les mêmes espèce s

g8 PHILOSOPHIE COSMOGONIQUE

minérales, végétales, animales, humaines? Le germe qui a été à l’origine de chacun de nous est il indestructible et groupera-t-il autour de lui, par sa croissance, des éléments qui pourront autoriser à dire que nous ressuscitons? Aux phases qu’on a qualifiées : « les grandes époques de la Nature », reverra-t-on l’Ichtyosaure et le Mégalosaure? Reverra -t-on Homère, Michel- Ange, Shakespeare, Rubens?

Et pourquoi dans ce travail incessant et formidable de fabrication où c’est la Nature qui est à la fois l’Usine, la matière première, l’Industriel, l’Ingénieur, le produit fabriqué, tant de tares défigurant tant de merveilles, tant de laideur faisant escorte à tant de Beauté, tant de misère, tant de souffrances, de cruautés pour les êtres doués du don fatal de la sensibilité consciente? Pourquoi cette cruauté de l’Imperfection, cette ELLÉPOLOGIE (en philosophie il convient d’emprunter au grec chaque fois qu’on peut)?

Sur ces prolongements des énigmes cosmogoniques régnent des ténèbres jusqu’ici scientifiquement impénétrables. Les croyants se tirent d’affaire en mettant le tout sur le compte d’un Dieu créateur et régulateur.

C’est là que nous côtoyons l’énigme de la

PHILOSOPHIE COSMOGONIQUE

Vie future, de l’existence du Mal, de l’Ame, de son Immortalité, de l’existence de Dieu,... de la Mort ! L’intelligence demeure impuissante, muette angoissée. C’est la grande, l’inquiétante, la grimaçante, l’inévitable réserve de l’inconnaissable!

La Mort me fait ce soir descendre en son mystère.

Je sonde les secrets de ses fonds ténébreux.

Sur ses obscurités vaut-il pas mieux se taire

Et fuir l’âpre Inconnu plein d’abimes affreux ?

Hélas! que savons-nous de la Mort, de la Vie?

Dans le noir Au-delà notre âme erre et dévie.

Les ombres, qu’on y frôle à tâtons, font trembler !

Désertant la Raison aux froideurs impuissantes,

L’Homme inventa les Cieux aux fables caressantes,

Car ce n’est que l’Erreur qui put le consoler!

H omo Multiplex

Quand m’arriva la nouvelle de la mort de Villiers de l’Isle-Adam, — conformément à ma coutume pour rendre l’honneur funèbre aux artistes que j’aime d’admiration, — je me mis en oraison devant une de ses œuvres.

L’oraison, en telle conjoncture, c’est lire. Mieux vaut le recueillement sévère et attendri qu’elle donne, dans la concentration solitaire de lame, que l’écoulement des pensées dans un article critique servi en boisson rafraîchissante à l’indésaltérable curiosité publique.

L’œuvre que je pus trouver, par hasard, en ce pays d’exil de la pensée française contemporaine, l’Allemagne, fut Tribulat Bonhomet.

Bizarre, mutilée, cahotante, comme la plupart des choses issues de cet homme de génie approximatif et difforme, marbre incomplètement sculpté, statue puissante en partie

HOMO MULTIPLEX

demeurée dans le bloc, prodigieuse par ce qui - s’en voyait, tarée par ce qui n’était pas sorti. Et, dans une lente et méditative lecture, je fis, au puissant esprit qui venait de s’évaporer dans l’inconnu infini, l’oblation des souvenirs et la communication funéraire et mystique des sympathies suprêmes.

Comme la Divinité, l’Homme doit être honoré dans ses œuvres.

A toute pensée qui avait tenté de sonder l’incompréhensible Au-delà allèrent de préférence mes réflexions par un besoin de suivre, dans les obscurités de la Mort, ce disparu qui venait d’y être résorbé. Et l’effrayante histoire de Claire Lenoir, contée grotesquement sans rien perdre de ses épouvantements, par le docteur Tribulat Bonhomet, cet étrange paranoïde qui tue les cygnes pour entendre leur dernier chant, m’emporta sur les flots agités qui tourmentaient l’âme de Villiers de l’Isle-Adam, quand elle appareillait vers l’archipel des problèmes psychologiques.

Et, entre autres, je lus :

« Mais vous-même, Bonhomet, vous-même pourriez-vous me dire si l'être extérieur que vous nous offre\ , qui se manifeste à nos sens, est réellement celui que vous saveç être en

HOMO MULTIPLEX

io3

vous ? — Oui ; c’est la théorie des anciens : Homo duplex; où voulez-vous en venir? — A ceci, que ce compagnon intérieur, cet être occulte est le seul réel! et que c’est celui-là qui constitue la personnalité. Le corps apparent n’est que le repoussé de l’autre, c’est un voile qui s’épaissit ou s’éclaire selon les degrés de translucidité de qui le regarde, et l’être occulte ne s’y laisse deviner et reconnaître que par Y expression des traits du masque mortel. L’organisme, enfin, n’est qu’un prétexte à cet être occulte qui le pénètre! Et l’on ne songerait jamais à son corps, excepté pour en entretenir la vie, si l’on était seul. Remarquez-le : si deux hommes sont liés ensemble par un sentiment profond, ils finiront par oublier les détails de leur aspect : ils ne se voient plus ; ils sont en relation d’une manière plus pénétrée, et c’est leur être moral qu’ils voient réciproquement; ils savent ce qu’ils sont, sous le simulacre palpable. C’est ce qui donne la clef de contradictions mystérieuses. Le corps apparent est si peu réel que, souvent, ce n est pas un homme qui habite dans la forme humaine. »

Oh! la suggestive et inquiétante vision, tout à coup évoquée de l’obscur buisson que nous

HOMO MULTIPLEX

sommes, cachant derrière ses enchevêtrements la bête, et faisant reculer quiconque regarde en soi, suivant la direction du doigt redoutable de l’écrivain, doigt tendu tandis qu’il vous crie : là! là!

« Quoi, n’avez-vous jamais vu prédominer le type d’un animal sur une physionomie ! Observez les mouvements familiers, les instincts, les tendances de l’individu chez lequel prédomine le type de l’ours, ou du tigre, et vous éprouverez la vague sensation d’on ne sait quel fauve en lui fourvoyé dans une enveloppe étrangère. La plupart des vivants sont engagés dans les liens inférieurs de l’Instinct, sont des bêtes invisibles, transfigurées par leur travestissement corporel , mais sont des BÊTES RÉELLES! De là leur natale haine pour la Pensée, leur soif inextinguible, organique, foncière, d’abaisser, d’aniaiser, de profaner toute noble et toute pure tendance ! de là leur mépris grotesque de tout art sublime, de toute charité désintéressée, de tout ce qui n’est pas bas et impur. De là la façon de démontrer la justice de leurs opinions avec des coups et du sang! Oui, le corps apparent n’est pas réel ; il change d’atomes à chaque instant, il se renouvelle entièrement à chaque révolution de six mois ;

HOMO MULTIPLEX

io5

Il N’EST PAS! Ce n’est que du venu dans du devenir. C’est sa forme, son idée, son unité impalpable qui est, et sur laquelle se superpose son Apparaître. Et l’une des preuves physiques de ceci, c’est que les physionomies se bestialisent ou s’illuminent aux approches de la Mort, pour qui a, dans les prunelles, de quoi les regarder! »

Et le fantastique personnage dont les énigmatiques discours lâchent sur Tribulat des crispations nerveuses, « comme si un caïman venait de tressauter en lui », continue à donner le vol à ses hallucinantes paroles :

« Moi, moi-même, le croirez-vous? je sens en moi des instincts dévorateurs. J’éprouve des accès de ténèbres, de passions furieuses! des haines de sauvage, de farouches soifs de sang inassouvies, comme si j'étais hanté par un cannibale ! Oui, c’est fou, mais c’est ainsi. Lorsque je quitte le royaume de l’Esprit, je distingue très bien cette nature infernale en moi ! C’est la vraie , peut-être. Et toutes les spéculations métaphysiques me paraissent alors comme une filiation de miroitantes billevesées, incapables non seulement de me racheter de cette horrible forme intellectuelle, mais de me donner un seul instant de stable espérance.

io6

HOMO MULTIPLEX

C’EST POURQUOI JE REDOUTE ce vestiaire qu'on appelle la Mort ! »

A ce point de ma lecture, d’un livre plaisant qui tout à coup m’apparut terrible, je m’arrêtai.

Oui, de telles choses, courtes, mais frappées à l’empreinte de l’effroi, par le génie, brutalement arrêtent, du choc brusque des freins irrésistibles. Et sur soi-même, sur les autres, inquiet, triste, angoissé, et pourtant curieux, on se prend à méditer.

Homo duplex ? Homo multiplex, peut-être!

Est-il exact qu’il y a en nous une dualité, mais pas plus qu’une dualité; l’être occulte, permanent en sa tanière, et l’être visible qui n’est que la prison, sans cesse démolie et remolie, à travers les barreaux de laquelle transparaît sa vraie forme et passent, comme des membres tendus, ses vrais instincts, ses vraies passions? Quand nous reportons sur nous notre oculaire, ne voyons-nous jamais qu’un seul être mystérieux, accroupi, roulé dans la cave de notre intimité? Est-il seul à chaque moment de la vie? Ou sont-ils parfois plusieurs?

Et ces plusieurs ne sont-ils jamais remplacés, au cours de la vie, comme des sentinelles relevées par des patrouilles inconnues et silen-

HOMO MULTIPLEX

cieuses? Notre enveloppe extérieure, incessamment remplacée dans chacun de ses atomes par l’intarissable circulas organique, n’est-elle pas une loge habitée par des personnalités diverses, se présentant aux sorties, chacune à l’appel des circonstances variables qui la touchent : les événements et les passions ; — une auberge où l’atavisme prodigieusement compliqué dont nous sortons, envoie des hôtes imposés par l’hérédité ?

Encore une fois, ne sommes-nous pas un faisceau d’individualités, et non une individualité unique? Notre personnalité n’est-elle pas multiple? Homo multiplex l

Certes, le doute surgit effrayant.

Qui, sous le coup d’une émotion, n’a senti surgir en soi, montant d'une trappe, pénétrant en fantôme, un personnage, inconnu la première fois, mais bientôt familier, tendre ou mauvais, de bon conseil ou de conseil funeste, héroïque ou détestable, accueilli en frère ou en ennemi, qui se substitue à vous, prend la direction de la conjoncture où l’on se trouve, commande, s’impose, décide, agit et consomme?... Puis disparaît ! rentre dans la ténèbre, nous laisse troublés et méditatifs devant le fait accompli, non par nous, mais par lui?

io8

HOMO MULTIPLEX

Et aux âges successifs de la vie, à ces étapes si marquées, aux chemins si brusquement tournants de son apparente unité, d’autres et d’autres n’apparaissent-ils point, DES INCON- NUS toujours ! sortant de la nuit, anges du bien, anges du mal, que nous regardons, — car il n’y a de vraiment permanent en nous que cette conscience, inerte et contemplative, à la fois spectatrice et juge, spectatrice émue, car elle s’étonne, s’inquiète, se réjouit, s’afflige au spectacle de la représentation ininterrompue que jouent ces acteurs mystérieux d’une comicotragédie qui est la vie de chacun. Les regrets, les satisfactions, les remords qu’elle éprouve ne sont-ils point, non pour ses actes à elle, conscience immobile, mais pour ceux de ces personnages qui évoluent devant elle, dont elle ne peut s’abstraire et auxquels elle s’intéresse prodigieusement, car elle s’en croit et on l’en rend responsable?

Quand, après les heures fécondes du travail et de l’inspiration, je me lève et sors, retournant au monde banal, participant à son commerce d’affaires acharnées et mesquines, de propos insignifiants, de préoccupations vulgaires, boue à mes souliers, est-ce que je ne laisse pas chez moi quelqu’un qu’avaient évo-

HOMO MULTIPLEX

qué la Solitude et l’Art, et ce quelqu’un n’est-il pas remplacé par un tout autre, rompu aux obligations de la vie en dehors? N’est-ce pas lui qui prend le chapeau et la canne, tandis que l’autre reste au logis, réfugié, attendant le retour? Et au retour, l’autre, si l’accoutumance l’a rendu docile, ne viendra-t-il pas, au coup de sonnette, comme un bon serviteur?

Les tentations ! Analysez-vous quand vous en sentez l’effort. Guettez. Tâchez de pénétrer le phénomène. Le démêlant, vous y verrez la lutte de deux d’entre ces fantômes, celui qui réalise le mieux l’idéal de votre vie normale et celui qui veut, passagèrement, se substituer à lui, prendre sa place à la barre, et, dérangeant la traversée, vous pousser dans quelque crique mauvaise, vous faire faire escale dans quelque port suspect. Réussit-il ? Voici qu’il vous dirige. La passion qu’il incarne devient la vôtre, colère, envie, jalousie, érotisme. Quand il a fini, il se retire, l’autre revient, et, avec lui, pour vous, la stupéfaction, l’ennui, le dégoût de ce que vous avez fait.

Vraiment, avec effroi on se demande, quand, sous le coup d’un entraînement, un homme, d’ordinaire loyal et probe, perpètre quelque criminelle action, s’il en est réellement Y auteur,

Page 1