‹ Philosophie de l'à-peu-prèsChapitre 2 sur 4 · I IO · texte numérisé non relu

I IO

HOMO MULTIPLEX

au sens usuel du terme ; si c’est bien le même être qui a commis le méfait et qui est poursuivi en justice ; si la condamnation qui frappe l’accusé présent, surpris lui-même de ce qu’il a fait et ne l’expliquant que par « la passion », ne frappe pas UN AUTRE ?

Et de là vient peut être cette justice instinctive du jury, si prompt, en pareil cas, à l’acquittement. Ces expressions populaires : « Il ne se possédait plus », — « Ce n’était plus le même homme », — « On ne l’aurait pas reconnu », — qui visent à la fois la transposition dans l’âme et la transfiguration physique, sont, elles aussi, un témoignage de ces phénomènes saisissants.

Homo multiplex ! Q^ui a les mains sur le clavier amenant ainsi successivement sur le théâtre de notre intimité les marionnettes terribles qui exécutent la pièce de notre vie?

Au nom du libre arbitre, on répondait jadis : Nous-mêmes.

Hélas! plus de fatalité est désormais admise dans nos destinées. Ils arrivent de loin, ces despotiques agents de notre activité. C’est un ange de ténèbres qui en forme et en discipline la troupe. Nous la trouvons en nous complexe, despotique, turbulente. Nous croyons la mener, — elle nous mène.

HOMO MULTIPLEX

Villiers de l’Isle-Adam, par tout ce qu’on en raconte, était un humain chez qui la multiplicité des personnalités devait être extrême, — car elles sont plus ou moins nombreuses, bizarres, normales, fantastiques, suivant les individus, ces visionnaires entités qui nous habitent, qui nous peuplent. Je ne puis penser à lui, à la chambre noire de son âme, sans que devant mes yeux s’ouvre un volet laissant transparaître cette œuvre d’Odilon Redon, Le Masque de la Mort rouge, monstrueuse comme la folie. Et ce jour où, en terre étrangère, m’arriva en sombre oiseau la nouvelle de sa mort, et que je me mis en oraison, il mesemblaque jelui avais dignement rendu l'honneur funèbre, en pensant ces tournoyantes pensées tourmentées que je viens d’écrire, — et en les écrivant. — A men !

L’Art Evocateur

C’est étrange comme dans l’Art, — maintenant dans les arts, — se lève un besoin d'au delà, de lointaines et mystiques idées, évocatrices de rêves, prolongeant la réalité dure et matérielle et précise, aux fermes contours, la prolongeant en de vaporeuses chimères, l’auréolant, fumant autour d’elle, au-dessus d’elle, en un encens de pensées.

Cette période longue, longue déjà, durant laquelle , par répulsion , par horreur d’un romantisme bruyant détraquant l’innée raison qui gîte en nos âmes, on avait chassé la dansante fantaisie, la dansante et voltigeante fantaisie, en ses voltiges et ses danses, lui imputant de poursuivre de charlataniques visions sans humanité ; cette longue, longue période où les esprits d’artistes s’appliquèrent à ne voir, à ne rendre que la dure et matérielle et précise réalité, — elle est finie!

L’ART ÉVOCATEUR

De nouveau cette réalité apparaît morose, lourdement froide et terne. Si elle n’est que là, la vie intellectuelle, combien semblable à l’hiver, à l’hiver gris, plombé, sous les éblouissements de la neige, sous les profondeurs stellaires du gel ! Et voici que, sous les pinceaux, sous les plumes, sans supprimer cette réalité matérielle, et précise, et dure, on l’enveloppe, on la pare d’idéalités qui lui laissent sa vérité solide en l’ornant d’une parure cérébrale qui double son intensité.

C’est le temps des images ! le temps où toute chose surgie, vue, sentie, entendue, venant du dehors, appelle, du fond des ténèbres de notre intimité, une mystérieuse conception qui glisse, approche et s'adapte à cette chose comme un parfum, une grâce, une mélodie murmurante, ou bien encore comme une physionomie grave, ou songeuse, ou sinistre.

Les images ! Analogies symboliques donnant le réel d’un fantastique séducteur, faisant flotter autour de lui les draperies psychiques se perdant en ondulations vers l’infini des rêveries. L’ambiance n’est plus qu’un prétexte à idéal, un attouchement qui éveille les cogitations sans nombre, et, désormais, quiconque se borne à la reproduire n’allume pas le feu des

L’ART ÉVOCATEUR

pensées, n’apporte qu’un froid combustible sans la flamme. Nous, décadents, puisqu'ainsi nous qualifie la sottise, nous voulons qu’on nous fasse rêver, ou plutôt, plus virilement, rêveusement réfléchir, monter ou descendre dans un Au-delà où la pensée plane ou vole ou gire, pareille au phalène dans la nuit.

De là cette littérature qui ne dit, n'écrit, ne parle plus en la claire simplicité des mots usuels, mais cherche, cherche âprement, inépuisable en tropes, la suscitante nouveauté des images si étroitement collant à la chose exprimée qu’elles sont, en la phrase, indivisibles, et que l’une et l’autre heurtent et troublent l’àme en même temps. Plus rien de la correcte académique écriture d’autrefois, alignant les mots correctement uniformes, élevant la froide architecture des œuvres où les mots ne sont que des signes. Une langue vivante, où les idées ne sont plus derrière les mots, cachées sous l’emballage et l’étiquette des mots, mais où les mots eux-mêmes sont les idées étalées à la grande lumière, sorties de leurs voiles, colorées, mises à nu, écorchées. La littérature faisant tableau, faisant harmonie et, par toutes les magies, allumant constamment en nous les cassolettes de la pensée. A chaque fleur mon-

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trée, ajoutant une éclosion spontanée d’autres fleurs, non dites par le verbe visible, mais suscitées par lui invinciblement. De telle sorte que, par cet art à prestiges, il y a plus autour de l’œuvre que dans l’œuvre, qui se déroule constamment enveloppée de ce cortège volant, comme un navire de l’écume que sa vogue fait mousser sous la proue, comme un coureur des bois éveillant les oiseaux dans les taillis où il fraie sa route nocturne sournoise.

De là aussi cette peinture où il semble que le peintre, sur sa palette, mêle la pensée aux couleurs; sur sa toile enlace la pensée au dessin, aux contours, amalgamant à la représentation physique des choses une dose si intense d’intellectualité, enchevêtrant si étroitement l’être et le non-être, la vie extérieure et la vie émue de l’âme, le parallèle terrestre au parallèle aérien, qu’à la contemplation de ces tableaux d’art neuf, surprenant, on part à tired’aile pour les régions du rêve, baignant dans la mystique béatitude des souvenirs, des aspirations, des espérances.

Et c’est pourquoi, de plus en plus, à cet art neuf, surprenant, vont les prédilections et se soudent, par de mystérieuses attaches, les soifs et les appétits d’idéal que si peu de boissons et

L’ART ÉVOCATEUR

de mets peuvent alimenter dans la stérilité des scepticismes gagnant toutes les terres de croyances. Là, du moins, on quitte passagèrement le joug des pesanteurs attachant au sol les semelles. On prend l’essor vers les pays chers.

On rêve! on rêve! et, miracle! on rêve à propos des réalités. Point n’est besoin d’Apocalypse ! Point n’est besoin de romantisme saugrenu. Voici des arbres, un étang, un jardin. Ce jardin, cet étang, ces arbres, quotidiennes banalités, ont reçu, par la main magicienne du novateur, penseur et rêveur, une indéfinissable allure faite de tout, car elle y est partout, faite de rien, car on ne la peut définir, qui nous allège pour les montées vers l’infini, pour les départs vers l’idéal dans les transparences de la pureté et de la lumière. Dans ces marines claires, à l’horizon si profondément lointain, ce n’est pas seulement la diaphane atmosphère ou l’indivisible brise glissante, ou l’agitation moirée des flots, qui caressent l’âme; c’est l’aérienne caravane des souvenirs marins, c’est le désir des navigations sur les Atlantiques. Et ces nuages! Ces nuages aux géographies imaginaires, ils dessinent sur le ciel non pas seulement des météores au repos ou en course, mais le merveilleux décor d’un royaume de rêveries.

L’ART ÉVOCATEUR

O Art cher ! Art créateur ! Art qui fait penser ! Art fait de réalités et d’images ! Art pictural qui est une littérature! Art littéraire qui est une peinture ! Art cher, trois fois cher, qui nous sort de nous-mêmes et nous emporte vers les voyages d’esprit dont nous avons tant besoin, car là est notre refuge, notre asile, ! notre dernier paradis !

Les Femmes Artistes

Les femmes artistes ! Pour qui les connaît, pour qui les fréquente, pour qui les aime, et pourtant les juge, que de réflexions faites, reprises, refaites, et finalement que de doutes et d’obscurités !

Le sujet en vaut la peine par ce temps où femmes et filles visent plus à devenir bachelières qu’à rester bâchelettes comme aux belles époques de vraie supériorité féminine, où elles se contentaient de charmer l’autre sexe, sans penser à raisonner avec lui et à l’épater par leur érudition et leur virtuosité en ce sport nouveau qui consiste à conquérir des diplômes ; car leur puissance vient de l’admiration qu’on a pour elles et l’admiration masculine s’alimente beaucoup plus de beauté que de science.

Le fort en thème femelle est encore plus déplaisant que le fort en thème mâle.

LES FEMMES ARTISTES

Grâce aux lycées de jeunes filles, nos contemporaines sont en train de remanier le mythe de l’Amour et de Psyché. Les Psychés d’aujourd’hui savent tout et ont leurs diplômes. La charmante ignorance de leur candide ancêtre leur est odieuse : loin de recevoir des leçons de qui les adore, elles sont prêtes à lui en donner ; gare à l’amoureux qui n’est pas ferré sur toutes les matières inscrites aux programmes des cours supérieurs pour dames.

Dans l’art aussi elles se poussent tant qu’elles peuvent, avec des réussites diverses. U n méchant, ce terrible Verhaeren (gare aux représailles, imprudent ami ! ignorez-vous tout ce que vous risquez de perdre?) : Elles font de la peinture pour être dispensées de faire de la tapisserie.

Ne nous plaignons pas trop, alors qu’il en est qui s’insinuent déjà dans la politique, et que toutes suivront tôt ou tard, n’en doutez pas. Jouissons de notre reste et subissons cette première invasion d’amazones en attendant les autres.

Entre nous, toutefois, mes frères, il est bien permis de dire que ces prétentions de nos divinités sont sujettes à caution et de rechercher dans quelle mesure elles sont aptes à cet ensemble de fonctions nouvelles dont notre

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fragilité, chaque fois qu’il s’agit de leur résister, les laisse s’emparer.

Sans songer à leur crier, comme font certains brutaux, avec injustice et fausse hardiesse : « Laissez tout cela tranquille, ce n’est pas votre affaire; vos prétentions intellectuelles n’ont servi qu’à développer chez vous la gastrite et les migraines; la femme la plus intelligente n’est qu’un homme médiocre », risquons quelques très timides observations de nature peut-être à assainir la situation et à montrer à ces gracieuses et envahissantes personnes jusqu’où peuvent aller légitimement leurs conquêtes et leur gloire.

Qu’une femme ne soit pas un homme est une vérité que trop d’adorables manifestations de l’ordre matériel sont chargées d’établir pour qu’on le puisse contester. Remercions le Destin .

Mais qu’intellectuellement la femme soit capable de faire ce que fait l’homme, voilà le champ de la controverse.

Que n’avons-nous ici des témoignages extérieurs aussi évidents, aussi palpables que dans le premier cas. Hélas! nous en sommes réduits à des constatations d’un ordre purement moral et de là vient la confusion. Quelle différence y avait-il entre la cervelle d’Adam et la cervelle

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d’Eve? Quelles modifications le cours des âges a-t-il apporté à ces deux encéphales originaires? Mes savantes lectrices, toutes brevetées autant qu’on peutl’ètre, j’en suis certain, puisque c’est la mode, savent ce que c’est que l’encéphale.

Des modifications, il y en eut, à n’en pas douter. Une très curieuse observation le prouve. Quand on a déplacé à Paris le cimetière des Innocents, où le moyen âge avait entassé des morts par centaines, un ethnologiste (encore un mot très à la portée de mon public en jupons) eut l’idée de mesurer, en grand nombre, les boîtes crâniennes (la vilaine expression, mais très scientifique) d’hommes et de femmes. Les premières étaient toutes d’une capacité plus grande que les secondes, ce qui n’avait rien d’extraordinaire, étant donné que ces dames forcées de reconnaître que même actuellement, même en prenant leurs plus éminents sujets, nous avons l’avantage de posséder les plus vastes fronts; mais le savant et indiscret quidam, ayant établi l’étendue moyenne de cet écart, s’avisa de la comparer à l’écart entre les mêmes boîtes au temps actuel, et constata, non sans stupéfaction, car c’était un partisan déclaré de l’équation des aptitudes artistiques et autres entre les deux sexes, qu'il avait augmenté!!!

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La conséquence qui semblait s’imposer était donc, s’il est vrai qu’entre êtres de la même espèce l’intelligence est, en général, en rapport avec les dimensions du crâne, que loin de marcher, depuis le moyen âge, au parallélisme de l’égalité, les spécimens barbus et les spécimens non barbus, de notre pauvre humanité, suivaient des lignes divergentes.

Pour ma part, et puisque j’en suis à emprunter mes images à cette géométrie que l’on pioche gaillardement dans les lycées, côté des dames aussi bien que côté des hommes, mon sentiment sur ce délicat théorème me paraît pouvoir être bien rendu par la figure suivante :

Supposez deux cercles concentriques C et C’, ayant un centre commun O. Le rayon du plus petit est O P, le rayon du plus grand est O P’ (ça va-t-il ! ça va-t-il ! quelle chance d’avoir affaire à des savantes!). Au centre, nous plaçons un couple, pris dans l’honnête moyenne; ces deux éléments sont indiqués respectivement par H et F. L’aire du petit cercle (je me crois vraiment au cours, devant le tableau noir, la craie en main et démontrant) représente dans l’ensemble d’une branche quelconque du savoir humain les notions les moins profondes, mais aussi les plus délicates, les rapports les moins

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généraux, mais les plus subtils. La partie enveloppante de l’aire du grand cercle, dont la largeur correspond à la section du rayon PP’, exprime, au contraire, les notions, les rapports les plus élevés, les vues les plus généralisées.

Si maintenant nous revenons au centre, on peut poser en principe que F (la femme) a, comme aptitude et don spécial, de comprendre avec supériorité tout ce qui est dans le cercle intérieur, à l’exclusion de ce qui est dans le cercle extérieur, et que, réciproquement, H (l’homme) a pour aptitude de saisir ce qui est dans le cercle enveloppant à l’exclusion de ce qui est dans le cercle enveloppé.

Ouf!

Avant de faire l’application de cette formule aux choses artistiques, remarquons que les faits abondent pour le confirmer. On connaît le fameux argument, considéré comme irréductible, invoqué par nos aimables adversaires à l’appui de leurs revendications, et qui, du reste, dépassant le but tend à démontrer non seulement qu’elles nous valent, mais qu’elles nous dament (bien placé ce mot-là), à savoir : les petites bourgeoises, épouses des commerçants en détail à Paris, font tout, mènent tout, portent les culottes, du matin au soir (car la nuit il

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y a trêve, heureusement pour elles et pour mesdames leurs maris). Evidente supériorité de la femme! s’écrie-t-on.

Certes oui, mais pourquoi? Pour les petits faits dont se compose cette vente au comptoir, pour les menues nécessités de ce négoce fait de subtilités, de politesses, d’ingéniosités, de ménagements, de tout ce délicat manège qui a sa place toute trouvée dans mon cercle O P. A quoi sert pour tout cela le coup d’œil masculin qui, par delà cette première zone, trop rapprochée pour qu’il y voie autrement que trouble, ne distingue les objets que dans le cercle P P’ ? Sa trajectoire passe au-dessus de l’autre.

La femme est une myope qui voit tout ce qui est près. L’homme est un presbyte qui ne voit que ce qui est à distance.

Un autre très clair symbole de cette différence essentielle, c’est un nœud à défaire. Œuvre toute de minutie, de patience, de tact agile. A qui s’adresser de préférence? A une femme, parbleu! Combien lourd, gauche, lent, impuissant, maladroit est toujours, en pareil cas, un homme.

Mari, amant, ami, qui, vivant avec une compagne intime, n’a pas, en nombre d’occasions, été frappé de l’à-propos de ses conseils,

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de sa perspicacité, de l’instinct pénétrant de ses remarques, et ne s’est dit : « Voilà à quoi je n’aurais jamais pensé », concluant illico à son infériorité personnelle? C’est qu’il s’agissait de ce domaine des particularités prochaines où vraiment la femme est reine et se meut avec une suprême aisance. Que les mâles qui me lisent observent à l’avenir, je leur prédis qu’ils seront frappés de la justesse de la remarque.

Conclusion, moralité : Pour les petites choses, suivons l’avis de nos épouses, de nos maîtresses, de nos amies. Pour les grandes, gardons-nous de les écouter. Schopenhauer, votre favori, chères belles, à l’époque où ne régnait pas encore le sombre et tumultueux Nietsche (qui va remplacer celui-ci déjà en baisse?) a dit, oui, s’est permis de dire que ce qui caractérise les femmes, c’est qu’elles ont les cheveux longs et les idées courtes. Et un malotru d’ajouter qu’aujourd’hui même les cheveux sont courts.

Mais, venons aux matières artistiques.

Il est un art dans lequel la femme excelle : c’est celui des choses qui n’exigent ni pensée profonde, ni grand sentiment, ni large virtuosité. Des fleurs, des natures mortes, des objets élégants, des scènes de genre paisibles, des paysages doux, des portraits d’enfants, des ani-

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maux gentils, et ainsi de suite. Celles qui s’appliqueront sérieusement et opiniâtrement à ces catégories y réussiront pleinement, n’en doutons pas.

Les femmes ne sont nullement condamnées à la médiocrité, a écrit Joseph De Maistre ; elles peuvent prétendre au sublime, mais au sublime féminin. Le tort de la plupart, c’est de vouloir en sortir, de prétendre traiter les sujets réservés aux mâles avec les procédés, les allures des mâles. Alors apparaissent les œuvres que ces dames nous exhibent trop souvent et qui nous rendraient sévères pour elles si leur sourire, que nous voyons ou que nous supposons, ne nous désarmait pas. Elles sont en peinture ce qu’elles voudraient être en politique. Elles rêvent la même gloire comme elles réclament les mêmes droits.

Erreurs, douces semblables. Nos pensées sont de qualité et de projection différentes.

Réfléchissez, de grâce, à l’emblème des deux cercles concentriques. Il est, en peinture comme en politique, des régions où vous serez malhabiles quoi que vous fassiez. Contentezvous de votre parc réservé. Exigez-le pour vous seules. Chassez-nous en. Montrez que vous y êtes plus fortes que nous. En Angleterre, on

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vous admet à voter... pour l’élection des comités chargés de surveiller les nourrices et les jardins d’enfants. En France, au siècle dernier, Brunetière le rappelle, réunies chez le curé, c’étaient vos émules qui procédaient à la nomination des sages-femmes en titre du village. C’est parfait. On vous refuse d’être électrices pour les Chambres. Parfait encore. Voilà une sage distribution de rôles.

Eh bien, pour les productions artistiques, c’est analogue. Prenez votre lot, et ne vous laissez pas entraîner à l’aveugle et vaniteuse sottise de vouloir prendre le nôtre.

Mais, objecterez-vous avec la vivacité de répartie qui est une de vos forces, il en est parmi nous qui, aussi bien que vous, ont accompli des œuvres viriles.

C’est vrai. Mais tantôt j’ai voulu parler des femmes qui sont nettement et sincèrement de leur sexe. Je crois, au contraire, que vous faites allusion à ces êtres qui, inscrits à l’état civil comme filles, et en possédant les insignes, au fond ne le sont pas autant qu’on le pense, et le démontrent à l’occasion.

Voyons, je vais préciser. Le sujet est parfois scabreux. Mais je n’oublie pas que vous êtes de la génération nouvelle qui peut tout entendre,

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parce qu’on lui a tout appris, qui, au surplus, prétend qu’elle a le droit de tout lire, et en use. De plus, si vraiment votre éducation, selon les méthodes les plus récentes, a été complète, la physiologie, cette très peu pudique et très risquée science, vous est familière. J’accomplis donc mon devoir sans remords, et même avec plaisir, comme disait une jeune épousée.

Oui, il est des individualités du sexe intéressant (on n’ose plus dire faible) qui ont rivalisé avec nous sous de nombreux rapports, les plus hardis disent même sous tous les rapports.

Chaque siècle a eu les siennes. Je cite les plus connues; Sémiramis, Sapho, Cléopâtre, Jeanne d’Arc, Elisabeth d’Angleterre, Catherine de Russie, Mme de Staël, George Sand;... ne parlons pas des vivantes. L’histoire, très frappée de leurs allures insolites, nous a laissé des renseignements précis sur leurs personnes. Signes caractéristiques : la lèvre supérieure légèrement ombrée, la voix barytonnante et la manie de s’habiller en homme. En outre, une propension au juron, à porter la canne ou la cravache,... parfois... souvent même, une tendresse mal définie pour les sujets de leur sexe, dégénérant, l’occasion aidant, en... irrégularités graves. — Proli pudor !

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Je conviens que lorsque ces... dames (il faut bien leur donner ce titre puisqu’elles étaient en mesure d’en justifier) se sont mêlées de politique ou d’art, elles sont parvenues, les unes plus, les autres moins, à égaler, sous certains rapports, les plus chevelus d’entre nous. Les culottes qu’elles portaient étaient de solides culottes et je dois leur concéder le droit d’avoir une jambe dans chacun des deux cercles de ma figure schématique (encore un mot qui n’a pas de mystère pour vous).

Mais n’était-ce point par une sorte d’abus de confiance, ou par un tort de la nature envers elles, qu’elles étaient filles pour le monde ?

N’apparaissent-elles pas comme des mots à double sens, comme des formules amphibologiques, bref (je me risque), comme des exemplaires d’un hermaphroditisme spécial, où l’esprit est l’organe mâle et le corps l’organe femelle? Hommasses, dit la langue par un mot bien français; viragos, dit-elle encore, par un mot emprunté à l’étranger.

Eh ! oui, absolument comme en sens opposé, on dit femmelette.

Vos exemples historiques ne prouvent donc rien. Ils sont plutôt l’exception qui confirme la règle. Ils portent sur des contrelaçons. Au sur-

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plus, je les concède : si on m’amène une de ces belles et énigmatiques créatures, je suis prêt à lui dire sans restriction : « Salut, confrère ! faites comme nous, en tout et pour tout, vous en êtes bien capable! »

Evolution Adaptatrice

O misère des compliqués et vertigineux jours où nous vivons! Sans repos! La hâte toujours accrochée à nos flancs, enfonçant ses dents, enfonçant ses griffes et nous forçant aux galopades effrénées. Plus jamais, jamais le loisir paisible de commencer et de terminer. Un inachevé perpétuel, tout finissant dans la fièvre et l’à-peu-près. Un incessant enchevêtrement de ce qu’on fait et de ce qu’on va faire. Tout moment de la vie transformé en un carrefour où aboutissent, s’entassent et se bousculent mille soucis, mille devoirs. L’âme sans cesse haletante. Les confusions, la précipitation d’un départ, quand on arrive tardivement à la gare, dans l’encombrement des colis, de la foule, que la machine, prête à démarrer, souffle et ronfle, que les formalités s’accumulent et que le coeur bat la crainte de manquer le train. L’impres-

1 34 ÉVOLUTION ADAPTATRICE

sion quotidienne que la journée est trop courte, qu’il faut empiler sur le lendemain un arriéré, qu’une liquidation nette des heures courantes est impossible, et que, pareils aux gens qui se sauvent d’un incendie ou d’un écroulement, il faut abandonner derrière soi des choses qui seront à jamais perdues. Le travail, le repos, le plaisir, agités sans répit, toujours trop courts, toujours trop étroits pour contenir ce qu’il y faudrait mettre de soins méthodiques, de calme absolu, d’insouciance gaie et pacifiante. Des nuits dans lesquelles on se jette comme sur le lit de camp d’un bivouac de guerre. Des journées qu’on commence avec la tristesse et les pensées moroses du vagabond qui se sent chassé et enfile la grand’ route d’un pas hâtif et fatigué. Le besoin de s’arrêter pour souffler, reprendre haleine, calmer les palpitations ; et la nécessité de repartir, en courant, avant que, dans les artères, les vagues sanguines soient retombées. La course du cheval de cirque dans la ronde arène, enlevé, excité par les enveloppants coups de lanière de la chambrière claquante, des tours après les tours, frénétiquement et sans voir la fin.

O misère des compliqués et vertigineux jours -où nous vivons !

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Causée par cette civilisation ensorcelée qui va, qui va se ramifiant à l’infini, poussant ses ramifications prodigieusement proliférantes, faisant sortir de toute avancée une avancée nouvelle, s’agitant dans un grouillis, un fourmillement de découvertes, d’inventions, de pensées, de systèmes, de transformations formidables! Effervescence infernale, bouillonnement volcanique, marée sans reflux, toujours montante, gagnante, inondante, qui s’insinue, s’infiltre, sature ici, là, ailleurs, partout, submerge, secoue, ballotte de récif sur récif.

Et le labeur intellectuel, incessamment plus intense, rongeant et exténuant la corporelle enveloppe, épuisant les muscles, surexcitant les nerfs, détraquant l’estomac, fatiguant les yeux, ces pauvres yeux de modernes, hypnotisés dans les lectures, les écritures interminables, sur des textes mauvais, à la clarté aveuglante des gaz. Le surmenage! L’exercice physique salutaire diminué,diminué toujours comme la peau de chagrin du fantastique conteur. Les champs entrevus en de courtes, très courtes promenades, au hasard des rares congés, par des promeneurs vite éreintés tant ils sont déshabitués de la marche, cette souveraine médecine de l’àme et du corps. La vie dans les villes, sous la cloche à plongeur

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des fumées, des émanations suspendues en dôme permanent. Et le malaise somnolent de cette existence antirationnelle, antihygiénique, antiphysique, antitout ! Le malaise marasmeux, la triste conscience de n’être jamais complètement soi-même, de subir, en sa vaillance, une dépression incurable, de ne ressentir jamais qu’amoindrie cette allégresse du travail, enivrante comme le soleil, inspiratrice des nobles choses, chaude et entraînante boisson psychique qui héroïse et cordialise !

Va-t-elle continuer ainsi, cette Humanité que nous sommes, l’humanité aryenne, vouée à l’inquiétude, au cuisant besoin de s’agiter toujours? Souffrira-t-elle indéfiniment de cette inéquation dans sa destinée de chercheuse ? Souffrira-t-elle indéfiniment de sa fièvre à se tourmenter par l’esprit; de son inaptitude au tranquille, à la contemplation, par laquelle l’àme devient planante, vaguement bercée, telle qu’une nue à peine bougeante dans l’atmosphère des rêves où l’on ne pense à rien qu’à se sentir suspendu immobile, à égale distance de toutes les forces attractives, au point mort où l’action disparaît, équilibrée en plein centre des tourbillons ?

Non! Il faut un changement. Qui voudrait, sinon, continuer le supplice de vivre?

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Notre génération est en train de passer dans un des défilés montants qui séparent les paliers de l’histoire. Il a fallu quitter la région tranquille où, après la tragique étape que fit notre race au commencement du siècle, elle eut passagèrement l’illusion que pour longtemps elle allait jouir du bien-être de l’immutabilité. Oh! les heureux jours durant lesquels on put croire que tout était fixé et qu’on allait savourer l’ineffable sérénité des choses définitivement acquises !

Ce ne fut qu’une halte. Il fallut repartir, alors qu'à peine blanchissait l’aube, et nous voici de nouveau courant, nous éreintant dans une ascension vers un autre inconnu, y employant nos forces anciennes, rien que nos forces anciennes mal adaptées à ces efforts.

Il faut un changement!

Va! Tu peux y compter, pauvre être humain tourmenté, sinon pour toi, au moins pour ceux qui sortiront de toi. Des générations se préparent, aussi différentes de toi que l’avenir l’est du passé. Tu as encore, dans tes fibres, les habitudes ancestrales qui rendent nécessaires à ta santé la vie en plein air et l'exercice physique. Tu geins de leur privation : l’immobilité corporelle te déprime, le séjour dans l’enfermé des chambres, dans l’étuve des salles publiques 6*

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t’indispose. Rassure-toi. A force d’y être, tu prépares inconsciemment en tes moelles des semences dont naîtront des êtres qui s’y trouveront à l’aise et pour qui, peut-être, les champs seront aussi délétères que le sont aujourd’hui pour nous les villes. Une force progressive irrésistible, modelant mystérieusement la matière dont nous sommes pétris, l’adapte, à ce qu’il nous faut et la met en équation avec le milieu où le hasard nous a laissé tomber. Les poissons qui nagent dans les eaux noires des lacs de cavernes n’ont pas d’yeux. Voués que nous sommes à des travaux psychiques de plus en plus intenses, pourquoi nos corps ne se réduiraient-ils pas insensiblement dans leurs proportions et dans leurs besoins? Il se prépare une espèce d’hommes, LES VRAIS INTELLECTUELS, pour qui l’enveloppe matérielle ne sera plus qu’un accessoire, tout juste ce qu’il faudra pour servir de support à l’àme, et dans un lointain, très lointain avenir, il ne subsistera peut-être que l’àme avec on ne sait quel pédoncule, la rattachant à la terre, pareille à une fleur splendide balancée sur une tige grêle, ou volante, légère, éthéréenne, étonnante orchidée, se nourrissant des impalpables nutritions qui flottent dans l’atmosphère.

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Ils sont peut-être déjà comme cela dans Mars et dans Jupiter.

Tout concourt à rendre de plus en plus inutile ce luxe lourd de muscles et d’os, héritage d’une ascendance animale, que nous traînons avec nous, sac d’ordures soumis à toutes les ignominies de l’ingestion et de la déjection. Même dans cette brutale fonction de la guerre, n’en est-on pas à dire que le meilleur soldat c’est le plus petit : il offre moins de surface aux projectiles, il charge moins son cheval, il allège les ravitaillements parce qu’il mange moins. On n’en veut plus, du pesant et superbe cuirassier d’antan! Quel indice! Et ce mysticisme qui s’accuse notamment dans le ténébreux sentimentalisme de la Sonate à Kreutzer de Tolstoï, ce dégoût des amours charnelles qui va grandissant, n’en est-il pas un autre ? Approchons-nous du millénaire annoncé par Lacordaire : « Un temps viendra où il n’y aura plus que l’affection des âmes. »

Evolution! Adaptation! Infatigable travail pour mettre en accord nos moyens et notre rôle. Une étude constante, instinctive de ce qu’il faut modifier en nous, et la conspiration de toutes nos activités pour nous discipliner aux circonstances. Considérez encore cette uni-

ÉVOLUTION ADAPTATRICE

verselle tendance à faire vite, à s’en remettre à l’inspiration du moment, à sacrifier les minuties, à marcher droit au but en quelques enjambées. Comparez cet esprit d’à-propos auquel de plus en plus on se confie, cette tendance à l’improvisation des paroles et des actes, comparez-le aux lentes méditations d’autrefois, aux longues tergiversations, au soin des détails, aux raisonnements méticuleux, aux temporisations. Une nouvelle dynamique intellectuelle s’instaure. Là aussi on va en train express et les vieilles diligences apparaissent grotesques. L'empire est désormais aux prompts. On n’a plus le temps, on n’a plus le temps! Certes, cela produit encore la superficialité, l’insolidité du fais-vite. Mais attendez : bientôt vous les verrez pulluler, les forts esprits à décision nette, vigoureuse, immédiate, pénétrant du premier coup de sonde, jugeant du premier coup d’œil, frappant en plein but du premier coup de javelot. Et qu’importeront alors à ces hommes nouveaux nos ennuis d’aujourd’hui, nos soucis inséparables des périodes évolutives et fatales. Ils seront libérés, eux, de nos épuisements nerveux et de nos gastrites chroniques. Ce qui nous rend la santé les rendra malades. Ils ne seront bien portants que dans l’atmosphère

ÉVOLUTION ADAPTATRICE

sédative des grandes cités. Leur matérialité réduite prendra le grand air dans les salles de spectacle où nous attrapons la migraine, la campagne les indisposera, la gymnastique sera un périlleux excès. Il y aura encore quelques spécimens à forte membrure, éprouvant le besoin de boire et de manger copieusement, de se livrer aux sports divers et de s’adonner aux copulations prolongées. Ce seront des ataviques. Et les professeurs les exhiberont, dans leurs cours, comme on montre présentement les descendants, parmi nous, des troglodytes préhistoriques, à fortes mâchoires et à ventre proéminent — peut-être les appellera-t-on Gorilles !

Un Nouveau Moyen-Age

Pour les Occidentaux, les Européens, les Aryens, seule race éminemment progressive, inépuisablement inventive, indéfiniment éducable, incorrigiblement colonisatrice, maladivement idéaliste, l’Art a pris, de notre temps, un caractère aristocratique.

Il est sorti peu à peu de la masse. Il l’a quittée, pompé vers le haut. Il s’est accumulé là, congestionnant une région minime du vaste organisme humain. Il n’existe que pour quelques-uns, se qualifiant « l’élite ». Pour ce petit groupe, l’universalité des artistes travaille, les vrais, les grands, et aussi les pseudo en nombre indéfini. Là ils encombrent les péristyles et s’entassent aux portes.

Ailleurs, rien de l’Art, ou presque rien ; des traces informes ; et aussi dans les âmes, une actuelle inaptitude navrante à le saisir. Comme

UN NOUVEAU MOYEN-AGE

conséquence, un aphorisme, issu de la vue restreinte de cet anormal phénomène contemporain : l’Art n’est pas fait pour les foules.

Un mot d’ordre dédaigneux circule, surgi de la colère de n’être pas compris, si ce n’est de très rares esprits : l’artiste ne doit produire que pour les lettrés, espèce rare .

Et d’autres ajoutent : l’artiste n’a pas à rechercher la popularité, elle n’existe plus, à moins d’être impure. On répète les paroles de Flaubert : « Etre sifflé n’est rien, être applaudi est très amer. »

Et le bon ton, cette toujours renaissante expression des erreurs passagères, s’en mêlant, on choie, on admire les artistes qui font fi de la renommée populaire et affectent de ne priser que les succès du Bel-Air,

Et par bel air il faut entendre ce monde odieux qui, ayant soutiré à lui les grandes fortunes, prétend avoir, par surcroît, le monopole des belles choses et, en son puissant syndicat égoïste, désœuvré, parasite, concentre l'Art comme il a concentré l’argent. Partout, si ce n’est dans ce paradis artificiel, l’appauvrissement esthétique parallèle à l’appauvrissement pécuniaire.

Ce phénomène coïncide avec une transformation de l'Art, très sensible.

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Il s’aiguise en des subtilités de plus en plus graciles. Il prend des raffinements analogues à ceux du cabinet de toilette des Highs-Lifardes , personnes pour lesquelles il se met en frais. Ses ressources, ses procédés, ses visées, sont aussi compliqués et vont à des buts aussi délicats en nuances que l’attirail de brosses, d’épingles, d’éponges, de parfums, de fards d’une femme en bonne posture, c’est-à-dire solidement dressée sur le piédestal du coffre-fort marital ou « aimantai ».

Il n’a plus la saine allure d’un art se mettant en mouvement pour l’Humanité, cherchant les hautes et héroïques généralités qui sont un aliment pour tous. Il se rapetisse en des conceptions étroites, compréhensibles seulement pour les castes, conceptions profondes et séduisantes souvent, soit par la substance, soit par la forme, mais énigmatiques pour d’autres que les coteries.

Extraordinaire, certes, est le degré d’élancement atteint par ces écoles raffinées, mais la minceur des riions projetés est étonnante. Ils perdent en diamètre ce qu’ils gagnent en pénétration. Ce sont des trous de vrille, des galeries de termites et non pas les larges et indestructibles coulées de l’Art aux belles époques où il

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s’agitait pour des peuples entiers en des poèmes épiques, écrits, peints, sculptés, « musiques ».

Cette situation est irrationnelle.

Un tel accaparement ne peut durer. Il est doublement vicié et doit, partant, doublement périr. Ici il y a trop : donc péril de mort. Là il y a trop peu : encore péril de mort. Ou, plutôt que la mort, besoin de changement, de révolution . La marée a monté avec excès sur un point : il y aura reflux, abaissement, chute et étalement en arrière, des eaux.

La prévision du phénomène réparateur peut porter à la fois sur l’Argent et sur l’Art. Ils retourneront l’un et l’autre vers une plus juste répartition Nécessaires aliments de l’activité humaine, il les faut à tous et dans une juste mesure. Transitoirement, et sous l'effet d’attractions particulières, ils peuvent, comme les dépressions atmosphériques, produire des accumulations et surcharger certaines régions. Mais la balance reprend tôt ou tard l’équilibre, jusqu’aujourd’une nouvelle rupture. Les phases de l’instable histoire de l’Art s’expliquent par ces variations.

Notre époque, où l’Art apparaît tel qu’un abcès qui s’est gonflé dans le coin des privi-

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légiés de la fortune est donc proche d’une transformation. Que cera celle-ci?

Il ne faut pas être très pénétrant pour comprendre qu’elle accompagnera la révolution démocratique et sera influencée par elle. Le malaise et les convulsions qui tourmentent le corps social partout où la race aryenne subit la série de ses dures et émouvantes métamorphoses, n’est que l’effort persistant et incompressible pour conquérir l’égalité matérielle, l’égalité politique et, plus âprement encore, l’égalité intellectuelle.

Assurément, ce second besoin est moins conscient : dans tous ces troubles, chaque jour plus redoutables, le ventre semble réclamer plus que le cerveau. Mais, ce n’est qu’apparence ; l’âme crie justice, elle aussi, indistincte en ses revendications, mais au fond avide, d’une faim insatiable. Et, au surplus, qu’importe! Quand on aura détruit l’iniquité du monopole argent, on aura brisé du même coup l’iniquité du monopole Art.

Et c’est là que se pose immédiatement cet autre problème : Quel Art remplacera l’Art aboli? Quelle forme revêtira, en démocratie, ce qui aujourd’hui s’épanouit, floraison rare et morbide, en aristocratie? L’atmosphère, la

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lumière inspiratrice, la climatérie générale, changeant, la végétation infailliblement sera autre. Laquelle? Laquelle?

Chaque fois qu’en un grand brassage des idées, des tendances nouvelles ont été mêlées à une civilisation ; chaque fois que l’édifice d’une époque s’écroulant, ses matériaux ont été entraînés dans le tourbillon d’une révolution, roulés, broyés, fondus avec les matériaux d’audessous en quantité plus grande, la pâte, résultante de cette cuisine de cataclysme, est apparue d’abord comme de qualité inférieure. Mais, plus tard, c’est d’elle dont sortent les monuments plus beaux des temps nouveaux. Aussi, cette période transitoire d’incertitude et d’obscurité, masquant la fécondité, a-t-elle reçu un nom significatif : Le moyen âge.

Moyen âge fut la situation de l’Europe après la chute de l’empire romain, éparpillant ses débris sur les multitudes barbares. Moyen âge s;jra vraisemblablement la situation de l’Art après la chute de la féodalité d’argent, émiettant ses richesses restituées sur les multitudes ouvrières.

Un nouveau moyen âge! Oui, on peut s’attendre à un recul momentané. Tous ces raffinements, toute cette manie, cette folie de nuances,

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ces amincissements, ces aiguisements disparaîtront dans la fournaise. Quel sens ont-ils pour les masses depuis si longtemps (et de plus en plus) sevrées de l’Art, accaparé par d’autres? Et comment ce monde d’artistes, accoutumé à ne plus s'occuper d’elles, ayant désappris la langue artistique compréhensible pour elles, aurait-il l’aptitude nécessaire pour changer brusquement son orientation? Le courtisan du riche ne sait plus parler au pauvre. L’esprit, habitué à calculer ce que peut rapporter une œuvre, sera stérile quand une telle préoccupation deviendra sans objet. La crise sociale qui s’annonce, en même temps qu’elle mettra la déroute chez les financiers, la mettra dans le bataillon des mercenaires qui les servent. Ce sera une universelle mise à pied et un recrutement sur nouveaux frais.

Il y aura alors des jours d’impuissance ou de stagnation. L’Art apparaîtra mort ou tout au moins déchu. Les lamentations sur « cette fin de siècle » redoubleront et des voix gémissantes ou colères accuseront la démocratie stérilisante, qui détruit sans remplacer. Mais en vérité, elle sera comme la dévastatrice Athéna, qui ne ravageait que pour mieux féconder, la Minerve armée de la lance meurtrière et du bouclier à

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tête de Gorgone effrayante, mais déesse aux yeux clairs, enseignant à planter l’olivier et inspiratrice de toute justice. L’art démocratique aura ce caractère de viser aux jouissances psychiques de tous, au lieu de ne penser qu’aux jouissances blasées de quelques-uns. Sans cesse il grandira avec cette préoccupation plus généreuse, plus saine, plus noble. On le verra, redescendant, comme autrefois, dans les détails de la vie, embellir l’outil du travailleur, le mobilier des demeures simples, les costumes nationaux. L’assiette, le pot, l’enseigne, la porte, la serrure, redeviendront des objets que l’artiste croira digne de l’occuper. Et en même temps, dans l’âme des poètes, au lieu des énigmes en honneur s’adressant aux initiés, reverdiront ces beaux chants d’universelle humanité qui nous font encore aujourd’hui préférer les œuvres mortes de la Grèce. Le sculpteur, le peintre, ne travaillera plus pour le boudoir, mais pour la place ou le monument publics. En architecture, on aura autre chose que l’architecte des hôtels bourgeois, égoïstes et cossus. L’Art redeviendra la langue commune et ne sera plus on ne sait quel dialecte hermétique destiné à un collège de brahmines.

Lentement, il montera ainsi durant ce nou-

UN NOUVEAU MOYEN-AGE

veau moyen âge, universel et populaire. Populaire, oui, et ce nonobstant, non moindre finalement qu’il ne l’est aujourd’hui, et, de plus, original, imprévu, neuf de toute la nouveauté ténébreuse en laquelle est caché son avenir. Car, lui aussi, procède par cet alternatif mouvement qui, suivant Pascal, est celui de l’évolution de tout progrès et de toute vérité : En avant; — puis un peu en arrière; — ensuite encore en avant; — puis, un arrêt ; — et alors plus loin d’une poussée; — mais un ralentissement; — enfin, en avant d’un élan irrésistible.

Le Septième Sens

Après des efforts d’artiste, en des conférences, des colloques, des écrits, efforts pour sortir d’autres artistes de l’oubli en lequel tant d’imbécile indifférence, d’ignorance indurée les délaisse, écoutant les propos sortant de la cervelle de ceux qui avaient écouté, répercussion immédiate, en son de paroles, des paroles qui avaient martelé leurs oreilles, un étonnement me prit de l’inefficacité, sur la plupart de ces œuvres d’équité, de curiosité, de bon conseil par lesquelles on tente de retirer ses frères des marécages où les maintient l'inepte direction littéraire du quotidien journalisme.

Pourtant un évident bon vouloir s’offrant au bon conseil, un entrevu de la bêtise lamentablement vide et de l’uniforme pauvreté du feuilleton-critique, une conscience grandissante du guenilleux de ces sempiternelles disserta-

LE SEPTIEME SENS

tions sur la pièce ou le roman du jour, écrites d’une plume qui parlerait en cul-de-poule si elle était une bouche, évacuant ses filandres sous les préoccupations déprimantes d’un compagnonnage de couloirs, de salons, de tavernes ou de bureaux de rédaction.

Eh! quoi, de belles choses lues, tirées de l’armoire close d’un livre édité à petit nombre, montrées pieusement, comme des joyaux précieux, des costumes rares, des argenteries superbes. Les regards des auditeurs fixés sur ces merveilles, regards sortant en bienveillant cortège d’yeux agrandis par l’imprévu. Une sympathie fluant et s’épandant d’un cœur tendu vers d’autres cœurs qui désirent croire, et pour cela veulent comprendre, malgré l’enlisement des préjugés qu’ils sentent tout à coup croulants, de la vieille crasse d’éducation bouffonnement bète dont ils discernent enfin la saleté !

Néanmoins, à l’heure où, l’expérience finie, on va les uns aux autres pour se dire, se confier les sensations, les compter, dresser le tableau de cette chasse faite ensemble aux halliers, aux guérets de l’art. . . , rien ! rien (sauf de la part de quelques-uns, combien fraternels et séducteurs), rien que les banalités cueillies « à fieurs de

LE SEPTIEME SENS

l’inéclos » et cette réflexion, à portée morose : Us n’ont pas compris !

Oh! la difficulté de sentir artistiquement! Oh ! l’universel réfractaire des foules à cette émotion spéciale, divinement savoureuse et douce de l’art, cet archet, sur une corde spéciale de l’âme, qui manque à tant d’âmes, luths dépareillés !

Entendre, qu’est-ce? Le fonctionnement d’un sens, l’ouïe. Une perception, mais si peu, si peu en sa matérialité mécanique, en comparaison de cette autre subséquente, plus profonde, au plus profond de nous, dans les fibres ultimes, dans les fibres souterraines centrales : La sensation esthétique !

Entendre! et voir, et goûter, et odorer, et toucher, cette quintuple vie vers le dehors, cette tentaculaire expansion vers le dehors, tâtonnant, caressant, jouant un compliqué colinmaillard pour deviner, approximativement toujours, et mal si souvent, l’ambiance de ténèbres en laquelle nous flottons.

Les cinq sens (et même le sixième, si étrangement et contradictoirement idéalo-matériel : l’Erotique !), que c’est peu, que c’est peu pour qui la vie émotive est la vraie vie qui fait vivre!

Ce sont là des facultés d'inventaire, emma-

LE SEPTIEME SENS

gasinant les notions, formant la collection des idées, faisant le trousseau du cerveau, l’équipant pour la journalière besogne. Mais tous, et au delà de cette accumulation journalière, derrière ces premiers appartements, ces antichambres, plus loin, plus haut peut-être! cette loge (par quels circuits, quels corridors, quels escaliers descendants et montants), où, quand l’idée arrive, mystérieusement transportée et qu’elle touche au clavier qui est là, résonne cet ineffable : La sensation esthétique !

Là, il y a autre chose que ces matérialités baroques : une oreille, un nez, un œil, une langue, une peau, un « linguam ».

Quoi? Quel organe? De quel tissu, de quelle forme, qu’on limiterait par quel dessin, qu’on montrerait par quelles couleurs? Je l’ignore. Mais, à l’effet, je le sens. Il est! Il est parce qu’il produit un ébranlement qui va se répercutant partout dans le corps, battant au cœur, éclairant au cerveau, faisant vibrer les nerfs, ébranlant les muscles, infusant, diffusant partout une jouissance. Oh ! que c’est difficile à exprimer !

Une jouissance, oui, psychique et sensuelle. Différente de toute autre. Analogue pourtant à cette autre, idéale et brutale, que donne

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l’amour en ses fins dernières. Analogue seulement à cette autre, reprise ici par le besoin de trouver quelque image rendant, distincte cette nébulosité du phénomène artistique en sa sensation, si réelle en son effet, presque insaisissable en sa description, que comprendront tout de suite (ah ! quels souvenirs !) ceux qui l’ont éprouvée, qui restera ténébreuse pour qui n’en a jamais été secoué.

Que sait l’impubère de la jouissance érotique? Qu’en sait l’eunuque?

Combien, en cela, sont eunuques. Ils verront, ils entendront l’œuvre d’art, pioésie, peinture, musique. Ils en comprendront les mots, les couleurs, les sons. Ils seront là en curieux, en amateurs, d’un goût très sûr parfois, pour dire si vraiment c’est beau ; d’une compétence infinie, d’une érudition despotique. Et peut-être que, malgré ces aptitudes, ils resteront inaptes à la sensation esthétique.

Leur situation sera celle du curieux, de l’expert, du juge disert et froid, expliquant tout, ne sentant pas. Les effluves de l’œuvre vue, entendue, les envelopperont à la surface, leur colleront à la peau, les enroberont. Mais ce ne sera qu’une juxtaposition et non une pénétration. L’intime et profond mélange ne se pro-

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duira point. Pas d’entrée délicieusement sournoise par tous les pores, pas de circulation serpentine et capillaire glissant dans la ténuité des veinules, de toute part, comme un glissement d’aiguilles, en myriades, aboutissant à cette cible unique : Le sens esthétique, cymbale frémissante, résonnant, s’exaltant sous leurs milliers de pointes.

Pour subir cette émotion divine, point n’est besoin d’érudition, ni de compétence, point n’est besoin d’être expert.

Ah! comme l’expert, quand il fonctionne, mettant en mouvement le ronron de ses phrases et les rouages de sa technique, apparaît piteux et malheureux au bienheureux qui vibre de la sensation artistique , mollissant sous le spasme en son plein, ou brisé (avec quelle douceur !) sous le spasme à peine assoupi.

C'est de ces impressions surhumaines que vient à quelques-uns cette fureur pour l’art, germaine de la fureur amoureuse. Regardezles, écoutez-les dans leurs émotions et leurs transports : ce sont des amants d’une divinité invisible; ils ont le trouble, l’enthousiasme, l’aveuglement, l’exaltation de ceux qui aiment. Ils sont tels, parce qu’ils ont éprouvé, parce qu’ils ont l’aptitude à éprouver, quand ils ren-

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contrent l’Art, n’importe où, le frisson divin. Ils perçoivent ce qui reste imperceptible pour d’autres. Ils ont un sens de plus.

Et l’idée ou la fantaisie leur vient parfois d’écrire, de raconter ces sensations. L’idée leur vient, en apportant devant des foules les œuvres qui les ont fait jouir, d’essayer si ces foules, ou quelques unités de ces foules, ne tomberont pas, séduites, s’abandonnant, dans ces mêmes jouissances. Ils parlent, et, peu à peu, en eux renaît la même émotion. Ils parlent et suivent anxieusement sur l'auditoire la manifestation du phénomène.

Ah! c’est vite fait quand il y a là des êtres qui ont l’organe voulu. Mais s’il n’y a que des castrats, des amateurs d’anecdotes, des feuilletonistes rabâcheurs, des poupées du bel air, des bourgeois digérateurs, des compères je-veux-me-distraire, pareille entreprise n’aboutit qu’à un immense malentendu ; l’émotionné parle à des inémotionnables, et il enrage de voir qu’il n’a qu’amusé et que, parmi les compliments dont on le fleurit, il n’est pas une de ces grandes et chaudes fleurs dont le parfum murmure : J’ai été ému comme vous.

Artistes, pour qui j’essaie d’exprimer un des inexprimables de notre ténébreuse nature, vous

LE SEPTIEME SENS

m’aurez compris. Vous m’aurez compris, artistes, qui produisez les œuvres, capables d’agir sur le sens artistique, comme la lumière sur les yeux, les parfums sur les narines, les sons, ces couleurs qui font du bruit, sur les oreilles. Vous aussi, artistes qui ne produisez rien, mais qui avez le don de tout sentir. Esthètes. Vos deux groupes forment les deux sexes de cette humanité spéciale, qui a un sens de plus ; vous en êtes, les uns l’activité, les autres la passivité. Vous vous complétez. Vous êtes faits les uns pour les autres. C’est entre vous qu’il faut vous aimer. Chaque fois que vous tenterez de vous mettre en union avec le vulgaire, craignez, craignez que l’accouplement soit ridicule et stérile. Et soyez certains qu’il y aura là quelque pédant imbécile ou quelque gouailleur, \wan\eur ou goguenardeur, pour confondre sa radicale impuissance à comprendre avec votre prétendue incapacité; sa misère à lui avec celle qu’il vous prête, le grotesque polichinelle.

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Réhabilitation de la Pluie

Tous les jours ouvrables de l’année judiciaire (Ah! combien les plus indépendants d’entre nous sont gens d’habitude !) à midi, quand je sors du Palais de Justice que mon digne ami Polydore Tournebourne qualifie irrévérencieusement « Palais d’injustice », je me rends chez un coiffeur de l’avenue de la Toison d’Or qui a nom Gustave, comme la plupart des coiffeurs, aux fins de me rafraîchir des procès et de la procédure en me faisant raser, brosser la tignasse et lotionner le crâne de plus en plus désert. Alors, s’il pleut, le sous-ordre en veston blanc acheté à la Vierge-Noire , me dit invariablement (lui et tous ses pareils se croient obligés de manifester ce dérivé de la solidarité humaine qu’est la Politesse) : Bien mauvais temps aujourd’hui ! — Et je réponds : Parce qu'il pleut? Vous connaissez bien mal la pluie, mon garçon.

Réfléchissons à cette allégation.

J’y réfléchis ce matin, parce que, ici aussi, dans ma solitude de fuyard en vacances, il pleut ! Il pleut et tout l’alentour a pris la gravité douce du mélancolique octobre, quoique nous soyons en août encore, et le thermomètre, dans cette région froide, ne marque plus que neut degrés. Alors, un peu frissonnant, je regarde les longues aiguilles de la pluie qui tombent par milliers, avec une musique câlinante, mettant un treillis gris léger sur le sombre vert des sapins, — épicéas aux rameaux pleureurs en franges, avec leurs fruits bruns écailleux pendant en clochettes, inspirateurs des pagodes chinoises comme les allées de hêtres le furent des nefs gothiques, — abiès aux rameaux dressés et aux fruits verts cylindriques, dressés aussi comme pour contredire leurs larmoyants et élégiaques voisins de forêt.

Nos joies et nos tristesses dérivent surtout de l’impression que nos âmes versatiles et sensibles se font de ce qui se passe autour de nous.

Le Bien et le Mal, le Plaisir ou la Souffrance existent-ils dans la vaste et harmonieuse Nature, ou, seulement en nous, par une déformation que fait notre conscience des phénomènes incessamment fourmillant dans l’Univers?

Cette conscience qui manque à l’arbre en sa croissance, comme elle manque à la mer en ses marées, comme elle manque au volcan en ses éruptions, gîte en nous, misérables, et transforme soit en joies dont les plus vives n’égalèrent jamais les cruautés du Sort, soit en maux d’une échelle effrayante par ses gradations, ce qui se passe autour de nous dans la colossale et supérieure agitation du Monde.

De là, nos bonheurs, nos plaisirs, nos jouissances ; de là aussi nos malheurs, nos soucis, nos ennuis. Nous subissons notre vie et ses hasards fastes ou néfastes dans l’ivresse ou l'angoisse d’une activité incessamment consciente d’elle-même.

Mais s’il est des maux et des joies qui se forment en nous malgré nous, il en est aussi qui semblent dépendre de notre Volonté et de l’action sur cette volonté de facteurs subtils.

Telle l’opinion que nous nous faisons de certains phénomènes par une vue ou une compréhension superficielle et insuffisante de ce qu’ils sont réellement.

Nous les jugeons laids et pénibles parce que nous n’en pénétrons que les vilains côtés et, en cela, nous suivons souvent des préjugés non contrôlés et de pauvres routines.

Quoi de plus ordinaire, parmi les habitants de notre zone tempérée de l’occident de l’Europe, que de soupirer après le climat uniforme de ce qu’on nomme, en une poétique exaltation « les pays dorés du soleil », et de dédaigner la variété savante de nos quatre saisons se déroulant en la succession tantôt charmante, tantôt tragique de leurs météores, mêlant l’idylle au drame, multipliant les aspects, les couleurs et les sensations ! En nul lieu de la terre ce spectacle n’est plus puissant, et il explique peut-être qu’un géographe (n’est-ce pas Elisée Reclus?) tenant compte du maximum possible des beaux jours et des intempéries sur notre planète non créée aux seules tins de nous plaire, ait pu dire aux Occidentaux gémissants : Malheureux! Mais vous êtes dans le Paradis terrestre!

Allez-y vivre dans ces « pays dorés du soleil » ! Allez subir l’ennui de leur uniformité et de leur chaleur, la prompte aridité de leur végétation, leur climat morbide. Ah! vous serez tôt corrigés de votre manie et vous comprendrez l’inanité de ces rêves du Lointain qui, parce qu’il est lointain, apparaît dépouillé de misères. Nulle photographie d'un paysage du Congo, n’a donné à qui la regarde, l’impres-

sion de chaleur étouffante y plombant l’Européen.

Il pleut beaucoup chez nous, c’est vrai. Le vent du Sud-Ouest, le seul vent de pluie qui nous amène les eaux de la vaste Atlantique transformées en nuages, y domine. Le cratère de la Martinique et ses terribles jeux électriques ont, peut-être, augmenté pour nous, et toute la terre, durant ces dernières années, « la traite des vaches célestes ». La coïncidence est singulière. Des feux souterrains n’ont-ils pas accentué la vaporisation de cet océan?

Si nous savions mieux nous chausser et mieux nous vêtir, moins penser aux inconvénients de ces humides conjonctures, ne parviendrionsnous pas à y voir les beautés de musique et de coloris que Verlaine a si délicieusement dégagées et chantées en des vers d’imitation verbale caressante?

Croyez-en, mes Frères, l’amant constant de la Nature que je me crois être, le promeneur fervent, le chercheur maniaque de charme là où d’habitude on affirme l’ennui, — dans les bois, dans les champs, dans les villes, — la pluie diffamée, la pluie calomniée, est belle et peut être traitée en amie. Elle est plus qu’un intermède rendant plus savoureux les jours de

soleil. Elle avive et métallisé si bien les tons de la peinture admirable qu’est l’écorce terrestre, elle chuchote si bien quand elle est fine, elle est si dramatique quand elle devient averse ou fait cortège aux orages, elle a cent formes, elle a cent allures.

Elle est un magnifique spectacle ! je le vois, je l’atteste, car elle est là, tombant devant ma fenêtre ouverte et, dans un instant, « bien chaussé, bien vêtu » je vais communier avec elle sous la voûte sombre et ruisselante des épicéas et des abiès, savourant par les oreilles et les yeux la double musicalité de l’eau céleste tombant régulière sur les cimes, et des gouttelettes tombant en perles lentes et interrompues des cimes sur le sol.

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