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NOUVEL ORGANISME. - LES AFFINITÉS

En ce moment, le monde de la politique s'écroule, le monde du travail se crée.

Sénat, Chambre, conseils municipaux et généraux, présidence de la république, ministères, conseil d'État, tous ces rouages d'une société usée, s'arrêtent ; ils ont fait leur temps, ils ne comptent plus dans la vie publique ; si quelque chose se fait encore, c'est sans eux ou malgré eux.

Ces corps majestueux, devenus de véri-

tables superfétations, n'ont plus de base ; ils s'effondreront au premier choc.

Quel signe des temps, quand on entend le campagnard inculte, celui qui dans son ignorance assommerait un anarchiste, appeler les ânes des ministres et les cochons des sénateurs ; quand on voit l'ouvrier des villes, tout enclin qu'il est à politicailler, poursuivre de ses lazzis les députés, les vingt-cinq francs î

La politique, vieille prostituée qui voudrait, mais ne peut, se faire passer pour vierge !

Tant que le régime des castes, aboli nominalement par la grande révolution, subsiste, la bourgeoisie étant implicitement considérée comme le centre et le cœur de la nation, les institutions bourgeoises ont leur raison d'être. Mais voilà que le prolétariat, de plus en plus nombreux et conscient, refoule à son tour la bourgeoisie

comme celle-ci a refoulé la noblesse. Les

institutions de la bourgeoisie ne peuvent convenir au prolétariat, elles tomberont

avec' la classe dont elles sont l'émanation.

Les bourgeois, qui vivent sans travailler, font des avocats, qui vendent leurs paroles et qui font des députés, lès députés font des sénateurs et des ministres. Les prolétaires, qui n'ont ni temps, ni argent, ni instruction, n'entrent guère dans cet Olympe; quand ils y entrent, c'est pour s'y corrompre.

Et cela se comprend : pris dans l'engrenage, députés, sénateurs, ministres sont obligés de subir l'impulsion qui régit leur milieu. Les voilà, malgré leurs résolutions primitives, obligés de vivre au jour le jour d'intrigues, de parlottages, de cabalQ3 de couloirs, de subordonner leurs projets à des coalitions de groupes. Les affaires sérieuses sont délaissées, abandonnées à des secrétaires, à des bureaux et, en route, tout s'arrête, se déforme *.

1. Une preuve entre mille de celte impuissance, c'est la situation d'annihilement pénible même pour leurs adversaires dans laquelle se sont trouvés trois leaders socialistes considérés comme de hautes valeurs : Granger, Lafargue et Guesde. Le premier,

Ce sont les groupements ouvriers, syndicats, corporations, qui briseront un jour la puissance de la bourgeoisie. Mais troquer un despotisme contre un autre serait une véritable duperie ; rien n'est plus oppressif que ces parvenus si humbles à leurs débuts. Remplacer l'autorité d'un parlement par celle d'un conseil syndical ne peut être l'idéal des prolétaires désireux de s'émanciper ; si ceux-ci laissent quelques délégués s'ériger en maîtres, ils sont perdus: le petit pouvoir grandira, le temps consacrera les usurpations et une hiérarchie nouvelle viendra détruire l'égalité sociale.

Dans la peau de tout Français, a-t-on

organisateur puissant et chef du vieux parti blanquiste, se retira de la vie politique, écœuré. Le second, savant nourri, se fit ramasser d'importance par le clérical de Mun, et Guesde, l'infatigable importateur et propagandiste du marxisme en France ne parut au parlement que pour s'y faire souffler son prestige par l'ex-centre gaucher Jaurès, bel orateur sans convictions, et abdiquer la direction de son parti aux mains du radical-socialiste Miljerand» chef désigné du futur cabinet socialiste (1897).

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dit, il y a un fonctionnaire qui sommeille.

Dans la peau de combien de révoltés n'y at-il pas un oppresseur du lendemain ? Or il s'agit non de déplacer l'oppression, mais de la détruire.

Le groupement des efforts est nécessaire pour la lutte, il est nécessaire aussi pour assurer au lendemain le fonctionnement de la machine sociale.

Mais comment doit - s'effectuer ce groupement? -- Suivant les nécessités, disent les autoritaires. Suivant les affinités, répondent les anarchistes.

Il faut se garder d'être absolu et de se payer de mots.

Les nécessités ne se violentent pas, cela est de toute évidence, mais si, sous prétexte de nécessité, les éléments les plus divers viennent s'agglomérer, on n'a qu'un je ne sais quoi hybride, sujet à des déchirements perpétuels, tiraillé dans tous les sens et incapable d'efforts.

Les groupements opérés à la diable se dissolvent rapidement ; seuls, les groupe-

ments. basés sur la communauté de but, la sympathie et l'étroite solidarisation des intérêts résistent au temps et aux obstacles.

C'est ce qui explique pourquoi Vunion des révolutionnaires des différentes écoles, souhaitée pourtant par un grand nombre, a toujours été impossible, chacun voulant tirer de son côté dans le sens de ses idées et de ses préférences théoriques, tandis que l'union de certains petits groupes, fondée sur l'entente absolue et l'amitié, a toujours été inébranlable.

Certes, le bouleversement révolutionnaire amènera des coalitions disparates, des alliances singulières, mais cas coalitions et ces alliances se dissiperont avec les événements qui leur auront donné naissance et l'individu reprendra sa liberté pour s'associer à ceux dont le caractère et le genre de vie lui plairont davantage.

Le groupement corporatif est aujourd'hui une nécessité, mais il est à souhaiter qu'il ne soit que transitoire ; il porte en lui le germe d'une autorité dangereuse si on u-e

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l'arrête à temps. L'humanité, au seuil du xx'' siècle, ne peut retourner an système social du moyen-âge. Dès maintenant, les groupes ouvriers doivent prendre en main la direction de leurs affaires et n'abandonner à leurs commissions et délégations syndicales que les questions de détail et de coordination, impossibles à traiter dans des assemblées générales. Pendant la période révolutionnaire, les plus conscients auront à veiller à ce que, sous prétexte de bon ordre et de division du travail, un nouveau fonctionnarisme ne vienne pas remplacer l'ancien. Du reste, la socialisation des forces productrices aura pour effet de multiplier prodigieusement la richesse mise à la portée de tous; dans une telle société, toute réglementation devient superflue, les associations autoritaires céderont la place aux groupements libres qui seront la base de la commune anarchiste.

DÉVELOPPEiVIEiST DE L'HUMANITÉ

Dans le présent, l'avenir est en germe :

à l'époque où la terre, à l'état de vapeur brûlante, flottait dans Tespace, -elle contenait déjà tous les éléments de sa future vie géologique.

Que de phases parcourues! de millions d'années et de siècles qui s'effacent comme une lueur au tableau noir de l'éternité i

Arrière les cosmogonies primitives! arrière les Védas, l'Iliade, la Bible! voici l'épopée selon Darwin, le livre de la nature et de l'humanité.

Le globe de feu s'est refroidi, les vapeurs se sont condensées, l'astre lumineux est mort, une planète s'est formée, et les vagues de flamme deviennent les flots d'un océan sans bornes.

Dans les eaux profondes, s'élaborent des organismes. Quelle est cette gelée amorphe * qui tremble au soleil sur le rivage? Eh! doucement, cette matière que vous dédaignez, c'est la première ébauche des créatures vivantes qui, de modificationsen modifications aboutiront à vous, ô homme orgueilleux!

là où commence le mouvement commence aussi la vie.

Des successives combinaisons de la matière incréée, surgiront peu à peu végétaux,

1. Le Bathybius, considéré comme la forrac primitive et la plus rudimenlaire delà matière animée. C'est une masse gélatineuse de dimensions extrêmement variables. On Ta dragué dans le nord de T Atlantique par des fonds de 4 à 8 mille mètres, maison peut le rencontrer à la surface et nous-môme avons trouvé sur le rivage d'Oubaldhe (nord de la Nouvelle Calédonie)un organisme protoplasmique tout à fait analogue au bathybius.

zoophytes, poissons, reptiles, oiseaux, mammifères. La chaîne des êtres se ramifie, s'étend et se perfectionne. Humbles lichens des premiers âgesl vous êtes parents des superbes fougères et des palmiers de la période houillère, de nos chênes et de nos sapins.

Ptérodactyles, ancêtres de nos chauves-souris I ichtyosaures, vénérables pères de nos crocodiles i singe, précurseur de l'homme l

Eh ! oui, en dépit de la Bible qui, considérant comme étrangères les unes aux autres toutes les parties de l'univers, admet à chaque instant Tintervention d'une force créatrice faisant quelque chose avec rien, tout se passe le plus simplement du monde :

tout se transforme et rien ne se crée parce que rien ne se détruit, — la mort n'est que le point de départ d'une forme nouvelle. De l'homme au ciron, du rocher à la fleur, de l'Océan au nuage, toutes les parties de Téternelle matière se relient, sont solidaires les unes des autres.

Partout et toujours contre la force d'inertie, — force de réaction, — agit la force

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de mouvement, — force de progrès. Au moral, à l'intellectuel, au physiologique, comme au physique, — car, au fond tous ces mondes n'en font qu'un seul, dominé par les mêmes lois, — le même combat se livre. La réaction, c'est le sol refusant à l'arbre sa sève, l'écorce emprisonnant le bourgeon, l'animal subissant son sort avec résignation, l'homme cherchant des modèles dans le passé. Le progrès, c'est la vie , circulant partout, se communiquant du sol à la plante, faisant jaillir des vieilles prisons rompues les germinations nouvelles, aiguillonnant la créature organisée et lui donnant de nouvelles armes pour le combat de la vie; c'est l'homme rejetant bien loin son restant d'animalité et, sans rougir de son origine, cherchant l'idéal dans la négation du passé.

Dans sa marche ascendante, le progrès décrit une immense spirale ; à chaque instant, des obstacles semblent devoir le ramener à son point de départ ; mais, après ces reculs, il acquiert une nouvelle impulsion

grâce à laquelle il renverse tout ce qui semblait devoir l'enrayer.

Derniers venus et, par cela même, les plus élevés dans l'échelle des êtres, les anthropoïdes * ont essaimé : leur progéniture couvre toute la partie centrale de l'ancien continent. Des rivages de l'Océan Indien, des plateaux de l'Iran et du Thibet, des familles se mettent en marche dans tous les sens, et, à chaque étape de l'émigration, les sédentaires se fixent, le climat, la nourriture, les habitudes les différencient, chaque variété animale devient la souche de plusieurs variétés humaines.

En s'éloignant des forêts, les quadrumanes sont devenus peu à peu des bimanes, leur torse s'est redressé, ils marchent à demicourbés, les genoux infléchis. Les nuits sont

i . n est admis par la plupart des savants matérialistes, partisans des théories darwiniennes, que les hommes descendent, non pas des variétés de singes que nous connaissons actuellement, mais biea d'une souche de singes anthropoïdes (anthropos homme, éidos forme), d'où sont parties en se différenciant de plus en plus les espèces humaine et simienne.

fraîches dans la vallée, ils s'abritent sous des monceaux de branches, ébauche de la cabane humaine. Les vivres sont rares sur la montagne, et les montagnards deviennent industrieux, chasseurs, carnivores et cannibales.

L'Inde, cette terre antique entre toutes, a conservé le souvenir de la parenté homosimienne. Dans ses villes et dans ses temples, les singes sont accueillis comme des frères et vénérés comme des ancêtres. Et le plus grand poème de l'Inde, le Ramayanâ, consacre dans Tembrassadie de Rama et du singe Hanouman l'universel lien de tous les êtres vivants.

Avec le langage articulé, l'humanité s'est élaborée. Quel est cet être noir et velu, couchant dans les cavernes et affrontant les fauves une hache de pierre à la main? C'est l'homme préhistorique, sauvage au crâne déprimé et aux mâchoires épaisses, qui dévore crue et sanglante la chair de ceux de son espèce. C'est le règne de la violence et de la force aveugle.

La loi du combat pour la vie crée des luttes incessantes : malheur à ceux qui s'endorment! l'adversaire, fauve ou homme, est là qui les guette. Le premier art de l'humanité naissante est l'art de faire des flèches et des haches de silex.

Un commencement de vie sociale s'ébauche : les familles se groupent, deviennent tribus, les fonctions se différencient : au mâle la guerre et la chasse, à sa compagne les soins de l'intérieur; l'esclavage, — domestication de l'homme plus profitable que celle des animaux, — remplace le carnage et l'anthropophagie : l'exploitation humaine commence.

Avec la main-d'œuvre de l'esclavage, la culture reçoit une impulsion, le commerce se propage. La bête humaine de l'âge paléolithique * a disparu ; des Callots inconnus

4. Paleos ancienne, lithos pierre (âge de la pierre brute). Les étapes de Thumanité antérieures aux temps historiques ont été divisées en :âge de la pierre brute, âge de la pierre polie (néolithique), âge du bronze, âge du fer.

gravent sur leurs instruments de corne l'image des mammouths et des rennes.

Les habitudes sont devenues des lois et les lois, partout, consacrent Tempire de la force; la femme sera la propriété de son mari parce qu'elle est plus faible que lui; la même disposition subsiste chez les sauvages australiens et dans le droit romain qui nous régit encore.

La plupart des lois sont la consécration de vieilles habitudes : les habitudes du passé ne peuvent convenir à l'avenir : donc plus de lois.

Cette brute, qui nous lègue des lois, se crée et nous crée aussi une religion. Ignorant la physique comme tout le reste, elle invente un dieu par peur du tonnerre. Et des intrigants, des astucieux, des poètes font parler ce dieu , s'en emparent pour créer leur domination : origine des castes.

La première idée métaphysique fut la destruction de l'égalité humaine.

Cela est si vrai que tous les grands mouvements sociaux donnant des résult.its éman-

cipateurs se matérialisent de plus en plus.

Le bouddhisme et le christianisme, populaires à leur origine, se stérilisent au contact des théologiens. L'islamisme, mêlant aux élucubrations religieuses un matérialisme sensuel, soulève tout l'ancien monde et refoule le christianisme. Plus hardi que Wicleff, Jean Huss et Ziska, le chef de paysans Munzer parle tout haut d'égalité et de communisme ; complétée par lui, la Réforme est la révolution des cerveaux contre le dogme et des pauvres serfs contre les riches évêques. La révolution anglaise est la dernière où l'idée religieuse joue un rôle important; 89 est un mouvement purement politique conduit par la société civile agissant pour son propre compte. Et, aujourd'hui plus que jamais, les nuages de la métaphysique se dissipent : la révolution sociale sera celle des estomacs vides contre les estomacs pleins.

Depuis sa naissance, l'humanité est en révolte contre elle-même, et c'est cette perpétuelle révolte qui est le plus grand fac-

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teurdu progrès, — progrè&dièreinent acheté mais enfin progrès I Tous ces soulèvements, ces guerres fusionnent les peuples, rompent les barrières derrière lesquelles se retranchaient les vieilles races. Mis violemment en contact, Aryas, Touraniens, Sémites, Chamites, Négritos entrent mélangés dans le grand tourbillon qui emporte l'humanité.

Après le heurt brutal, le repos se rétablit peu à peu, les forces tendent à s'équilibrer jusqu'à ce qu'une force nouvelle survienne qui changera l'ordre de choses. Dans l'Asie, fourmilière de peuples et berceau des religions, des castes naissent des races superposées : soudras et vaycias, descendants des vaincus, vous travaillerez pour entretenir dans leur superbe abondance les brahmanes et les kchatryas. Des despotes, bientôt divinisés, ont conquis vos ancêtres, il vous faut porter le joug en attendant que, dans des siècles et des siècles, le démocrate Bouddha tente d'émanciper vos descendants.

18i PHILOSOPHIE DE L'ANARCHIE

Mais, pendant que les Indiens adorent autant de dieux qu'ils eurent de tyrans, que les Perses vénèrent le soleil et les Chinois leurs dragons ; pendant que les pasteurs de Chaldée et d'Egypte fondent l'astronomie, que des Phéniciens affrontent la pleine mer pour se procurer non'plus des armes de pierre mais des métaux, et que les conquérants de Ninive et d'Assur étayent sur d'épouvantables holocaustes leur puissance de roisdieux; pendant que des hordes de barbares mugissent aux portes du jeune monde, un:

peuple divinise la nature. Hardis, riants et mobiles comme les flots de cette Méditerranée au bord de laquelle ils viennent s'asseoir, les Grecs, race vivifiée par des éléments étrangers, échappent à l'atmosphère^ de servitude qu'on respire partout. En placer de ces énormes divinités monolithiques qui»

attristent et qui écrasent, ils mettent desi arbres, des ruisseaux, des fleurs; les dieux: que, par une aberration commune à toutes l'antiquité, ils se donnent, ont, au moins,r forme humaine et l'œil, fatigué par lesblocsî

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assyriens, par les monstrueuses Trinjourtis indiennes aux milliers de bras et de têtes, se repose sur la Vénus de Milo et l'Apollon de Praxitèle.

A une époque où tout était barbarie on monocratie, les Grecs tirent entendre cette parole qui les rendit le premier peuple de l'antiquité : « Liberté. »

Dans la pratique, ce furent des marchands astucieux et pillards, plus jaloux de leur indépendance que respectueux de celle de leurs voisins, entretenantd'ailleurs soigneusement cette plaie que leur avaient léguée leurs pères de l'âge préhistorique : l'esclavage. Mais ils favorisèrent l'éclosion de la pensée, vivifièrent l'art en le popularisant et, à l'encontre des Latins centralisateurs, s'inspirèrent souvent de cette idée qui, mieux comprise, deviendra le mot d'ordre de l'avenir : Autonomie, Fédération. Enfin, plusieurs de leurs philosophes* entrevirent, sous une forme peu séduisante, il est vrai,

i. Miuos, Lycurguc, Platon.

cette solidarisation des intérêts humains :

le communisme.

Le communisme s'ébauche surtout chez les barbares du nord. Le mark germanique et le clan celtique sont la forme rudimentaire d'association que nous retrouvons aujourd'hui dans le mir russe : groupement de familles apparentées, possédant en commun les terres en friche, forêts, marais, pacages et répartissant périodiquement entre elles les terres arables. La propriété n'est plus accaparée par un seul maître comme chez les patriarches sémites et les chefs de famille latins : elle est accessible à tous. Pas de inalheureux réduits au désespoir par des créanciers impitoyables comme Rome : la bonne et la mauvaise fortune se font ressentir pour tous. Que la récolte soit abondante et tous sont en liesse; qu'une irruption de la mer détruise les champs et les voici tous en route, familles, clans, tribus, entraînant des flots de barbares sur les fertiles pays du midi.

Cependant, la conquête romaine met en

communication toutes ces races. La fusion de tant d'éléments divers se prépare mais elle portera un coup terrible au vieux monde. L'art grec et le luxe asiatique ont tué la simplicité primitive des Latins; l'avidité des marchands carthaginois s'est communiquée aux enfants de I^omulus. Mais voici venir le véritable ennemi, ennemi d'autant plus dangereux qu'il a débuté inaperçu. Drainant tous les espoirs de révolte, toutes les aspirations confuses, toutes les amertumes philosophiques, le christianisme passe d'Orient en Europe. 11 appartenait à cette forte race juive qui avait réalisé la centralisation des dieux en un seul et qui devait, dix-huit siècles plus tard, réaliser celle des capitaux, d'abattre la puissance de Rome, cette centralisatrice politique par excellence. Prêcheurs nazaréens et disciples de Platon se coalisent contre les anciennes divinités.

En deux siècles, le christianisme s'est infiltré en Afrique, en Grèce, et Italie et a poussé des racines en Gaule. Le peuple immense des esclaves, qui avait cherché en

vain son affranchissement dans la révolte, en Italie avec Spartacus, en Sicile avec Eunus et Athénion, tressaille. Ah! que leur importent, à ceux-là, les subtilités théologiques ! les prêcheurs d'Evangile leur crient : c( Egalité ! » donc Liberté I Allons, tous debout! et lesBagaudes chrétiens se soulèvent avec^lianus et Araandus. Mais, que veut dire ceci ? d'autres chrétiens marchent contre eux avec César Maximien ; Maurice, Victor, Candide, Exupère et tous ceux de la légion thébéenne sont là pour les combattre? Ehl oui, les grands chefs du christianisme ont baisé les genoux de César, l'assurant qu'ils ne vo niaient en rien compromettre son autorité : leur royaume n'est pas de ce monde. Eternelle lâcheté des novateurs qui n'osent pas aller jusqu'au bout dans la voie de la révolte! lâcheté qui n'empêchera pas César de faire mettre à mort ces soldats chrétiens dont il se défie et qui tendent le cou docilement. Robespierre le mystique devait, lui aussi, tendre le cou en place de Révolution quinze cents ans plus tard, après

avoir immolé à ses meurtriers les meilleurs amis du peuple.

Le christianisme a déjà jeté son cri désolant : « Résignation I » cri funèbre qui retentira dans toute la nuit du moyen-âge et courbera les déshérités jusqu'au jour où une autre voix, celle de la conscience humaine, leur criera : « Révolte! » Trahissant Tespoir des masses opprimées, il s'allie aux Césars, persécuteurs de la veille, fait la courbette aux Barbares, dominateurs de demain.

Cette rencontre du christianisme et des barbares fut un des plus grands événements historiques. Sans le christianisme, les Barbares eussent trouvé l'empire romain plus compact, plus apte à se défendre; sans les Barbares, le christianisme, diversement interprété par les philosophes, déjà sophistiqué par la foule des docteurs et des évoques, eût périclite ou végété modestement jusqu'au jour où sa fusion avecle paganisme se serait accomplie. Mais voici que tout un monde de sauvages ignorants et crédules se

précipite sur l'Europe. Et, à mesure que le

danger s'approche, les Césars de baisser le ton ; les évoques chrétiens de jouer double jeu, comprenant qu'entre les deux parties, Romains et Barbares, ils auront le rôle d'arbitres, c'est-à-dire de maîtres. Et les voilà, zélés défenseurs de l'empire avec les empereurs, zélés convertisseurs avec les Barbares.

Ils arrivèrent à leurs fins : ils éliminèrent d'abord le César, poussant l'imbécile Constantin dans Byzance et s'installant solidement à Rome. Puis, ils s'attachèrent à diviser ' politiquement lesBarbares; les ayant divisés, ils les annulèrent et fondèrent leur royaume temporel, royaume suzerain de tous les autres.

Les deux plus grands mouvements sociaux de l'antiquité, le bouddhisme et le christianisme, commencés par la révolte, continués par la philosophie, s'étaient terminés en autocratie. Mais, moins humains

1. Ce qui était facile; aux rivalités de langues et de races, se joignirent les rivalités religieuses ; catholicisme, arianisme, priscillianisme, etc.

que les prêtres asiatiques, les pontifes romains firent peser sur l'Europe la plus détestable des tyrannies, celle des consciences. Au milieu de tous ces événements, l'esclavage ne s'était qu'insensiblement modifié. Placés entre leurs maîtres dégénérés et les hordes barbares, les esclaves, qui étaient le nombre, eussent pu, avec un peu de vigueur, écraser complètement les premiers et arrêter les seconds ou tout au moins traiter avec eux. Moment solennel dans l'histoire et qui semble se représenter à cette heure où, entre le vieux monde latin et le monde germain, prêts à s'exterminer, se dresse le socialisme international! Mais l'esclavage avait avachi cette multitude et, plus que l'esclavage, le christianisme, parlant sans cesse de soumission et d'humilité lui avait ôté tout ressort. Elle subit presque ' sans résistance le jougdes conquérants. Une hideuse fusion de la barbarie gothique et ' de la pourriture romaine se fit dans les ténèbres du moyen-âge et, sur toute cette nuit, l'Eglise étendit son règne.

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Ue l'Océan Indien à l'Océan Altantique, toute cette grande race aryenne initiatrice du progrès humain, halète sous le talon du prêtre. Où donc s'est réfugiée la vie ? Peutêtre dans ce mystérieux continent entrevu par Platon sous le nom d'Atlantide, que les Islandais découvriront au x*' siècle * pour l'abandonner bientôt et que Colomb mettra au jour en 1492 : TAmérique. Moins barbares que les hommes du vieux monde, les Peaux-Rouges vivent libres par tribus, se fédèrent et n'adorent que la nature. Des races intelligentes et fortes s'établissent au Mexique, au Pérou, y créent des villes, y font fleurir la civilisation, une civilisation qui n'est pas mercantile et qui coûte peu de sang. Aztèques, Mayas, Incas, hâtezvous de vivre votre vie libre : les jours de deuil ne sont pas loin.

\. L'Amérique sepleutrionalo fut découverte par Eric le Rouge en 970. Les Islaadais j formèrent quelques établissements qu'ils abandonnèrent. l\ paraît que cette découverte n'était pas connue de Colomb lorsqu'il partit, en 1492, à la recherche d'un nouveau monde.

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Car le vieux monde se remue. Le christianisme est attaqué : Mahomet a entrepris la fusion des croyances * ; ses disciples conquièrent l'Arabie, la Perse, l'Asie mineure, partie de l'Inde et de la Chine, tout le nord de l'Afrique et passent en Europe. Les deux religions sont aux prises. Et, pendant que, de l'Orient, il arrive toujours des fanatiques, du nord, il descend toujours des Barbares ^ Foulés par les prêtres, par les conquérants de toutes races, les serfs, esclaves des champs, se révoltent enfin et, en France, en Germanie, dans les Flandres, les châteaux brûlent. Les habitants des cités suivent l'exemple, ils se révoltent aussi et proclament la commune. Sera-ce la délivrance? Non, car la révolte, pour être féconde, doit être consciente et la foi a tué toute intelligence. Que d'efforts et de sang il faudra encore pour arracher aux tyrans

\. La religion formulée par Mahomet dans le Coran est une fusion du christianisme, du judaïsme et même du sabéisme.

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