PREMIÈRE PARTIE
répondra à quelqu’une des idées essentielles de l’esprit humain et aux intérêts généraux de l’humanité. Les particularités d’une époque ne sont pas ce qui nous intéresse véritablement et d’une manière durable.
Si donc le sujet est emprunté aux époques reculées de l’histoire ou à quelque tradition éloignée, il faut que, par un effet de la culture générale des esprits, nous soyons familiarisés avec lui. C’est ainsi seulement que nous pouvons sympathiser avec une époque et des mœurs qui ne sont plus. Ainsi deux conditions essentielles : que le sujet offre le caractère général, humain; ensuite, qu’il soit en rapport avec nos idées.
L’art n’est pas destiné à un petit nombre de savants et d’érudits; il s’adresse à la nation tout entière. Ses œuvres doivent se faire comprendre et goûter par elles-mêmes, non à la suite d’une recherche difficile. Aussi les sujets nationaux sont les plus favorables. Tous les grands poèmes sont des poèmes nationaux. Les histoires bibliques ont pour nous un charme particulier, parce que nous sommes familiarisés avec elles dès notre enfance. Cependant, à mesure que les relations se multiplient entre les peuples, l’art peut emprunter ses sujets à toutes les latitudes et à toutes les époques. 11 doit même, quant aux traits principaux, conserver aux traditions, aux événements et aux personnages, aux mœurs et aux institutions leur caractère historique ou traditionnel ; mais le devoir de l’artiste, avant tout, est de mettre l’idée qui en fait le fond en harmonie avec l’esprit de son siècle et le génie propre de sa nation.
Dans cette nécessité est la raison et l’excuse de ce qu’on appelle anachronisme dans l’art. Quand l’anachronisme ne porte que sur des circonstances extérieures, il est indifférent.
DU BEAU DANS L.’ART
11 devient plus grave si l’on prêle aux personnages les idées, les sentiments d’une autre époque. Il faut respecter la vérité historique, mais aussi avoir égard aux mœurs et à la culture intellectuelle de son temps. Les héros d’Homère eux-mêmes sont plus civilisés que ne l’étaient les personnages réels de l’époque qu’il retrace ; et les caractères de Sophocle sont encore plus rapprochés de nous. Violer ainsi les règles de la réalité historique est un anachronisme nécessaire dans l’art. Enfin, un dernier anachronisme qui demande plus de mesure et de génie pour se faire pardonner, c’est celui qui transporte des idées religieuses ou morales d’une civilisation plus avancée à une époqüe antérieure et connue ; lorsque l’on donne, par exemple, aux anciens les idées des modernes. Quelques grands poètes l’ont osé à dessein ; peu y ont réussi.
La conclusion générale est celle -ci : « On doit exiger de « l’artiste qu’il se fasse le contemporain des siècles passés, « qu’il se pénètre de leur esprit. Car, si la substance de ces cc idées est vraie, elle reste claire pour tous les temps. Mais « vouloir reproduire avec une exactitude scrupuleuse l’élé- « ment extérieur de l’histoire avec tous ses détails et ses parce ticularités, en un mot toute cette rouille de l’antiquité, c’est « là l’œuvre d’une érudition puérile qui ne s’attache qu’à un « but superficiel. Il ne faut pas enlever à l’art le droit qu’il « a de flotter entre la réalité et la fiction. »
Cette première partie se termine par un examen des qualités nécessaires à Y artiste, telles que : Y imagination, le génie , Y inspiration, Voriginalitè , etc. L’auteur ne croit pas devoir s’étendre beaucoup sur ce sujet, qui lui paraît ne pouvoir donner lieu ici qu’à un petit nombre de règles générales ou à des observations psychologiques. La manière dont il traite
plusieurs points et en particulier de Y imagination, fait regretter qu’il n’ait pas cru devoir donner plus d’étendue à ces questions, qui occupent la place principale dans la plupart des traités d’esthétique : nous les retrouverons sous une autre forme dans la théorie des arts.