PREMIÈRE PARTIE
vite libre, il leur fait subir l’empreinte de son intelligence et de sa volonté, et les approprie à son usage; l’idéal consiste à faire disparaître du domaine de l’art la misère et la nécessité, à révéler la liberté qui se déploie sans effort sous nos yeux et surmonte facilement les obstacles.
Tel est l’idéal considéré sous cet aspect. Ainsi les dieux du polythéisme eux-mêmes ont des vêtements et des armes; ils boivent le nectar et se nourrissent d’ambroisie. Le vêtement est une parure destinée à rehausser l’éclat des traits, à donner de la noblesse au maintien, à faciliter les mouvements, ou à indiquer la force, l’agilité. Les objets les plus éclatants, les métaux, les pierres précieuses, la pourpre et l’ivoire sont employés dans le même but. Tout concourt à produire l’effet de la grâce et de la beauté.
Dans la satisfaction des besoins physiques, l’idéal consiste surtout dans la simplicité des moyens ; au lieu d’être artificiels, factices, multipliés, ceux-ci émanent directement de l’activité de l’homme et de la liberté. Les héros d’Homère tuent eux-mêmes le bœuf qui doit servir au festin, et le font rôtir ; ils fabriquent leurs armes, préparent leur couche. Ce n’est pas, comme on croit, un reste de mœurs barbares, quelque chose de prosaïque ; mais on voit percer partout la joie de l’invention, le plaisir du travail facile et de l’activité libre se déployant sur les objets matériels. Toutestpropreet inhérent à sa personne, c’est un moyen pour le héros de se révéler la force de son bras, l’habileté de sa main; tandis que, dans une société civilisée, ces objets dépendent de mille causes étrangères, d’une fabrication compliquée où l’homme est lui-même converti en machine assujettie à des machines. Les choses ont perdu leur fraîcheur et leur vitalité ; elles restent inanimées, et ne sont plus des créations propres, directes de la personne
DU BEAU DANS L’ART. 37
humaine, où l’homme aime à se complaire et à se contempler lui-même.
Un dernier point relatif à la forme extérieure de ï idéal est celui qui concerne le rapport des œuvres d'art avec le public , c’est-à-dire avec la nation et l'époque pour lesquelles l’artiste ou le poëte composent leurs ouvrages. L’artiste doit-il, quand il traite un sujet, consulter avant tout l’esprit, le goût, les mœurs du public auquel il s’adresse, et se conformer à ses idées? C’est le moyen d’exciter l’intérêt pour des personnages fabuleux et imaginaires ou même historiques. Mais alors on s’expose à défigurer l’histoire et la tradition.
Doit-il, au contraire, reproduire avec une scrupuleuse exactitude les mœurs et les usages d’un autre temps, conserver aux faits et aux personnages leur couleur propre, leur costume original et primitif? Voilà le problème. De là deux écoles et deux modes de représentation opposés. Au siècle de Louis XIV, par exemple, les Grecs et les Romains ont été francisés; depuis, par une réaction naturelle, la tendance contraire a prévalu. Aujourd’hui le poëte doit avoir la science d’un archéologue et en montrer la scrupuleuse exactitude : observer avant tout la couleur locale et la vérité historique, est devenu l’objet principal et le but essentiel de l’art.
Le vrai, ici, comme toujours, est entre les deux extrêmes. Il faut maintenir, à la fois, les droits de l’art et ceux du public, garder les ménagements qui sont dus à l’esprit de l’époque, et satisfaire aux exigences du sujet que l’on traite. Voici les règles fort sages que trace l’auteur sur ce point délicat.
Le sujet doit être intelligible et intéressant pour le public auquel il s’adresse. Mais ce but, le poëte ou l’artiste ne l’atteindra qu’autant que, par son esprit général, son œuvre