PREMIÈRE PARTIE
DU BEAU DANS L’ART
Dans une introduction étendue, Hegel pose les bases de la science du beau : il en définit l’objet, en démontre la légitimité, et en indique la méthode; il entreprend ensuite de déterminer la nature et le but de l’art. Sur chacun de ces points, tâchons de préciser sa pensée, et, s’il est besoin, de l’expliquer.
L’esthétique est la science du beau. Le beau se manifeste dans la nature et dans l’art ; mais la variété et la multiplicité des formes sous lesquelles s’offre la beauté dans le monde réel ne permettent pas de les décrire et de les classer systématiquement. La science du beau a donc pour objet principal l’art et ses œuvres; c’est la philosophie des beauxarts.
L’art est-il digne d’occuper la science? Non, sans doute, si on ne le considère que comme un amusement ou un délassement frivole. Mais il a une destination plus noble. Ce serait méconnaître même son véritable but que de voir en lui seulement un auxiliaire de la morale et de la religion. Bien qu’il serve souvent d’interprète aux idées morales et religieu-
DU BEAU DANS L’ART
ses, il conserve son indépendance. Son objet propre est de révéler la vérité sous des formes sensibles.
Vainement dirait-on qu’il produit ses effets par l’illusion. L’apparence, ici, est plus vraie que la réalité; les images qu’il met sous nos yeux sont plus idéales, plus transparentes et aussi plus durables que les existences mobiles et fugitives du monde réel. Le monde de l’art est plus vrai que celui de la nature et de l’histoire.
La science peut-elle soumettre à ses formules les créations libres de l’imagination? — L’art et la science, il est vrai, diffèrent par leurs procédés ; mais l’imagination a aussi ses lois; si elle est libre, elle n’a pas le droit d’être déréglée. Dans l’art, rien n’est arbitraire : le fond, c’est l’essence des choses ; la forme est empruntée au monde réel, et le beau est l’accord, l’harmonie des deux termes. Le philosophe retrouve dans les œuvres de l’art le fond éternel de ses méditations, les hautes conceptions de l’intelligence, les passions de l’homme et les mobiles de sa volonté. La philosophie n’a pas la prétention de fournir à l’art des recettes, mais elle peut lui donner d’utiles conseils; elle le suit dans ses procédés, lui signale les fausses voies où il peut s’égarer; elle seule peut fournir à la critique une base solide et des principes fixes.
Quant à la méthode à suivre, deux procédés se présentent exclusifs et opposés. L’un, empirique et historique, cherche à tirer de l’étude des chefs-d’œuvre de l’art des règles de critique et les principes du goût. L’autre, rationnel et à priori , remonte immédiatement à l’idée du beau et en déduit des règles générales. Aristote et Platon représentent ces deux méthodes. La première n’aboutit qu’à une théorie étroite, incapable de comprendre l’art dans sa généralité ; l’autre, s’isolant dans les hauteurs de la métaphysique, ne sait en descendre pour s’ap-