Entre autres, la prise de Bois>le-Duc par Heraugière et
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PIÎlLOSOPillE DE L’ART
ne les fera plier, ni l’Espagne pendant une seconde guerre de vingt-sept ans, ni Cromwell, ni Charles II, ni l’Angleterre unie à la France, ni la nouvelle et formidable puissance de Louis XIV ; après trois guerres, ils verront ses ambassadeurs venir humblement et inutilement les implorer à Gertruydenberg, et leur grandpensionnaire Heinsius sera l’un des trois potentats qui alors mèneront l’Europe. — À l’intérieur, leur gouvernement est aussi bon que leur rang extérieur est haut. Pour la première fois dans le monde, la conscience est libre, et le citoyen est respecté dans tous ses droits. Leur État est une société de provinces volontairement unies, qui, chacune chez soi, maintiennent, avec une perfection jusqu’alors inconnue, la sécurité publique et l’indépendance des individus : « Ils aiment tous la « liberté, dit Parival en 1660; il n’est pas permis « chez eux de battre ni de gourmander personne, et les « servantes ont tant de privilèges que les maîtres eux- « mêmes ne les osent pas frapper. » Et, plein d’admiration, il insiste à plusieurs reprises sur ce merveilleux respect de la personne humaine. « Il n’y a point aujour- « d’hui de province en tout le monde qui jouisse de <( tant de liberté que la Hollande, avec une si juste « harmonie que les petits ne peuvent être gourmandés « par les grands, ni les pauvres par les riches et opu- « lents.... Sitôt qu’un seigneur a amené dans ce pays-ci « quelques serfs ou esclaves, ils sont libres; oui, et « l’argent qu’il a donné en les achetant est perdu.... « Les villageois, ayant payé ce qu’ils doivent, sont aussi
« libres que les citadins.... Surtout, un chacun est roi « dans sa maison, et c’est un crime très dangereux « d'avoir violenté un bourgeois en son logis. » Chacun peut sortir du pays quand il veut, avec l’argent qu’il veut. Jour et nuit, les chemins sont sûrs, même pour un homme qui voyage seul. Défense au maître de retenir un domestique malgré lui. Personne n’est recherché pour sa religion. Liberté de parler de tout, « même des « magistrats », et d’en médire. Égalité foncière : « Ceux « qui possèdent les offices doivent plutôt se faire aimer <( par une communication ouverte, que se préférer aux « autres par une humeur altière. » A une telle nation, la prospérité ne peut faire défaut ; quand l’homme est à la fois énergique et juste, tout le reste lui est donné par surcroît. Amsterdam n’avait que 70 000 habitants au commencement de la guerre de l’Indépendance ; en 1618 elle en a 300000. Les ambassadeurs vénitiens écrivent qu’à toute heure du jour le fourmillement des habitants est celui d’une foire; son étendue s’accroît des deux tiers; l’espace que peut recouvrir un pied d’homme y est payé un ducat d’or. La campagne vaut la ville. Nulle part le paysan n’est si riche et si habile à tirer parti du sol : un village possède 4000 vaches ; un bœuf pèse 2000 livres; un fermier offre sa fille au prince Maurice avec 100000 florins de dot. Nulle part l’industrie et les fabriques ne sont si parfaites : toiles, miroirs, raffineries de sucre, porcelaines, poteries, étoffes riches de satin, de soie et de brocart, manufactures de fer, d’agrès de navires ; ils fournissent à l’Europe la
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noitié de son luxe et presque tous ses transports.. Mille navires vont chercher les matières brutes dans la Baltique, huit cents pêchent le hareng; de grandes Compagnies ont le monopole du commerce avec l’Inde, la Chine, le Japon; Batavia est le centre d’un empire hollandais. A ce moment1, la Hollande est sur les mers et dans le monde ce que l’Angleterre était sous Napoléon. Elle a 100000 matelots; en temps de guerre, elle pourrait armer 2000 navires; cinquante ans plus tard, elle tiendra tête à toutes les flottes unies de la France et de l’Angleterre; d’année en année, on voit s’élargir le grand courant de ses prospérités et de ses succès.
Mais la source est encore plus belle que le courant; car, ce qui l’entretient, c’est une surabondance de courage, de raison, d’abnégation, de volonté et de génie : « Ces peuples, disent les ambassadeurs vénitiens, « sont si enclins à l’industrie et au travail qu’il n’est « aucune chose si difficile ‘qu’ils* n’entreprennent d’en « venir à bout.... Ils sont nés pour travailler et se « priver, et tous travaillent, qui d’une façon, qui d’une « autre. » Beaucoup produire, peu consommer, c’est ainsi que s’accroît une fortune publique. « Les plus « pauvres, dans leurs petites et humbles habitations», ont toutes les choses nécessaires. Les plus riches, dans leurs grandes maisons, évitent le superflu et la parade; personne ne manque, personne n’abuse, tout le monde fait œuvre de ses mains ou de son esprit. « On fait ici profit
LES ÉPOQUES HISTORIQUES « de tout, dit Parival; il n’y a pas jusqu’à ceux qui « tirent les ordures du fond des canaux. . . qui ne gagnent « un demi-écu par jour. Les enfants même, qui « apprennent leur métier, gagnent presque d’abord leur « pain. — Ils sont si ennemis du mauvais gouvernement « et de l’oisiveté, qu’il y a des endroits où les magistrats « font enfermer les oisifs et vagabonds et ceux qui ne « gouvernent pas bien leurs affaires, étant suffisant que « leurs femmes ou d’autres de leurs parents se plaignent « aux magistrats, et, dans ces endroits, ils sont forcés « de travailler et de gagner leur vie, encore qu’ils ne le a veuillent pas. » Les couvents ont été transformés en hôpitaux, en asiles, en orphelinats, et les anciens revenus des moines oisifs nourrissent les invalides, les vieillards, les veuves et les enfants des soldats et des marins qui ont péri à la guerre. L’armée est si bonne, qu’un simple gendarme pourrait être capitaine dans une armée italienne, et qu’un capitaine italien n’y serait pas admis comme simple gendarme. — Pour la culture et l’instruction, comme pour l’art d’organiser et de gouverner, ils sont en avance de deux siècles sur le reste de l’Europe. On trouve à peine chez eux un homme, une femme, un enfant, qui ne sache lire et écrire1. Dans chaque village est une école publique. Dans une famille bourgeoise, tous les garçons entendent le latin, et toutes les filles le français. Quantité de gens écrivent et parlent plusieurs langues modernes. Ce n’est pas simple précaution, babi-
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tude d’approvisionnement, calcul d’utilité; ils sentent aussi la dignité de la science. Leyde, à qui les États Généraux proposent une récompense après sa défense héroïque, demande une Université; à tout prix, on y attire les plus grands savants de l’Europe; les États écrivent et font écrire par Henri IV à Scaliger pauvre et précepteur, pour qu’il vienne honorer la ville de sa présence ; on ne lui demande pas de leçons ; il suffit qu’il vienne : il conversera avec les érudits, les dirigera, et fera participer la nation à la gloire de ses écrits. Sous ce régime, Leyde devient l’école la plus renommée de l’Europe ; elle a deux 'mille étudiants ; la philosophie, chassée de France, s’y réfugie; pendant le xvne siècle, la Hollande est le premier des pays pensants. Les sciences positives y trouvent leur sol natal ou leur patrie d’emprunt. Scaliger, Juste Lipse, Saumaise, Meursius, les deux Heinsius, les deux Dousa, Marnix de Sainte-Aldegonde, Hugo Grotius, Snellius, y guident l’érudition, le droit, la physique, les mathématiques. Les Elzevirs impriment. Lindshoten et Mercator instruisent les voyageurs et font la géographie. Hooft, Bor et Van Meteren écrivent l’histoire de la nation. Jacob Cats lui donne sa poésie. La théologie, qui est la philosophie du temps, reprend avec Arminius et Gomar la question de la grâce, et agite jusque dans les moindres villages l’esprit des paysans et des bourgeois. Enfin, en 1619, le synode de Dordrecht est le concile œcuménique de la Réforme. — A cette primauté de l’intelligence spéculative joignez celle du génie pratique; depuis Barnevelt jusqu’aux de Witt,
depuis le Taciturne jusqu’à Guillaume III, depuis Heemskerck, l’amiral, jusqu’à Tromp et Ruyter, une suite d’hommes supérieurs conduisent la guerre et les affaires. — C’est dans ces circonstances que paraît l’art national. Tous les grands peintres originaux naissent dans les trente premières années du xvne siècle, quand la Hollande est fondée, quand les suprêmes dangers sont écartés, quand la victoire finale est assurée, quand l’homme, sentant les grandes choses qu’il a faites, montre à ses enfants la carrière ouverte par son grand cœur et ses fortes mains. Ici, comme ailleurs, l’artiste est le fils du héros. Les facultés qui se sont employées à créer un monde réel débordent au delà, maintenant que l’œuvre est accomplie, et s’emploient à créer un monde imaginaire. L’homme a trop fait pour se remettre à lecole; devant lui, autour de lui, c’est son action qui peuple le champ ouvert à sa vue ; elle est si glorieuse et si féconde qu’il peut longuement l’admirer et la contempler ; il ne subordonne plus sa pensée à une pensée étrangère ; ce qu’il cherche et ce qu’il découvre, c’est son sentiment propre ; il ose s’y confier, le suivre jusqu’au bout, ne pas imiter, tout tirer de lui-même, inventer sans autre guide que les sourdes préférences de ses sens et de son cœur. Ses puissances intimes, ses aptitudes foncières, ses instincts primitifs et héréditaires, sollicités et fortifiés par l’épreuve, continuent d’agir après l’épreuve, et, après avoir fait une nation, font un art.
Considérons cet art ; il manifeste, par des couleurs et
des formes, tous les instincts qui viennent de se montrer dans les actions et les œuvres. — Tant que les sept provinces du Ford et les dix provinces du Midi n’avaient formé qu’une nation, elles n’avaient eu qu’une école, Engelbrecht, Lucas de Leyde, Jean Schoreel, le vieil Heemskerck, Corneille de Harlem, Bloemaert, Goltzius, peignent dans le même style que leurs contemporains de Bruges et d’Anvers. Il n’y a point encore d’école hollandaise distincte, parce qu’il n’y a point encore d’école belge distincte. Au moment où commence la guerre de l’Indépendance, les peintres du Nord travaillaient à se faire Italiens comme les maîtres du Midi. — Mais, à partir de 1600, tout change, dans la peinture comme dans le reste. La sève nationale qui afflue donne l’ascendant aux instincts nationaux. Plus de nus; le corps idéal, le bel animal humain qui vit en plein soleil, la noble symétrie des membres et de l’attitude, le grand .tableau allégorique ou mythologique, ne conviennent pas au goût germanique. D’ailleurs, le calvinisme qui règne les exclut de ses temples, et, dans ce peuple de travailleurs économes et sérieux, on ne trouve point la représentation seigneuriale, l’épicurisme étalé et grandiose, qui, ailleurs, dans les palais, près des argenteries, des livrées et des meubles de luxe, appellent le tableau sensuel et païen. Quand Amélie de Solm voudra élever un monument de ce style à son mari lé stathouder Frédéric-Henri, elle sera obligée de faire venir à l’Orangesaal des peintres flamands, Van Thulden et Jordaens. Pour ces imaginations réalistes et parmi ces mœurs
républicaines, dans ce pays où un cordonnier armateur peut se trouver vice-amiral, le personnage intéressant est le citoyen, un homme de chair et d’os, non pas habillé ou déshabillé à la grecque, mais avec son costume et son attitude ordinaires, tel magistrat qui gouverne bien, tel officier qui s’est bravement battu. H n’y a qu’un emploi pour le style héroïque : ce sont les grands portraits qui décorent les hôtels de ville et les établissements publics, en commémoration des services rendus. Et, de fait, on voit naître ici un genre nouveau de pein ture, le vaste tableau qui comprend cinq, dix, vingt, trente portraits en pied de grandeur naturelle, administrateurs d’hôpital, arquebusiers qui vont au tir, syndics assemblés autour d’une table, officiers qui portent un toast dans un banquet, professeurs qui démontrent à l’amphithéâtre, tous groupés autour d’une action conforme à leur état, tous figurés avec les habits, les armes, les bannières, les accessoires et les alentours que fournissait leur vie réelle, véritable tableau d’histoire, le plus instructif et le plus expressif de tous, où Franz Hais, Rembrandt, Govaert Flinck, Ferdinand Bol, Théodore de Keyser, Jean Ravenstein, ont représenté l’âge héroïque de leur nation, où les têtes sensées, énergiques, loyales, ont la noblesse de la force et de la conscience, où le beau costume de la Renaissance, les écharpes, les justaucorps de buffle, les fraises, les collerettes ouvragées, le pourpoint et le manteau noirs entourent de leur sérieux et de leur éclat la solide prestance des corps résistants et l’expression franche
des physionomies, où l’artiste, tantôt par la mâle simplicité de ses moyens, tantôt par la sincérité et la puissance de sa conviction, devient l’égal de 'ses héros.
Telle est la peinture publique ; reste la peinture privée, celle qui orne les maisons des particuliers et qui, par ses dimensions comme par ses sujets, s’accommode à la condition et au caractère de ses acheteurs.
« 11 n’y a si pauvre bourgeois, dit Parival, qui ne « veuille en être bien pourvu. » Un boulanger paye six cents florins une seule figure par Van der Meer de Delft. Avec la propreté et l’agrément de l’intérieur, c’est là leur luxe; « ils n’y plaignent pas l’argent, « qu’ils épargnent plutôt sur leur dépense de bouche. » Ici reparaît l’instinct national, tel qu’il s’était montré à la première époque, dans les Van Eyck, Quentin Massys et Lucas de Levde. Et c’est bien l’instinct national ; il est si intime et si vif, que, même en Belgique, près de la peinture mythologique et décorative, il coule chez les Breughel et les Teniers, comme un petit ruisseau à côté d’un large fleuve. — Ce qu’il exige et ce qu’il provoque, c’est la représentation de l’homme réel et de la vie réelle, tels que les yeux les voient : bourgeois, paysans, bétail, échoppes, auberges, appartements, rues et paysages. On n’a pas besoin de les transformer pour les ennoblir; il leur suffit d’être, pour être dignes d’intérêt. La nature par elle-même, quelle quelle son, humaine, animale, végétale, inanimée, avec ses irrégularités, ses trivialités, ses lacunes, a raison d’être comme elle est; dès qu’on la comprend, on l’aime et on
jouit de la voir. L’art a pour but, non de l’altérer, mais de l’interpréter; à force de sympathie, il la rend belle. Ainsi entendue, la peinture peut représenter la ménagère qui file dans sa chaumière, le menuisier qui pousse son rabot sur son établi, le chirurgien qui panse le bras d’un rustre, la cuisinière qui embroche sa volaille, la dame riche à qui l’on donne à laver, tous les intérieurs, depuis le taudis jusqu’au salon, tous les types, depuis la trogne enluminée du gros buveur jusqu’au sourire calme de la demoiselle bien apprise, toutes les scènes de la vie élégante ou rustique, une partie de cartes dans une salle tapissée de fleurons d’or, une ripaille de paysans dans une auberge nue, des patineurs sur un canal glacé, des vaches à l’abreuvoir, des barques sur la mer, et toute l’infinie diversité du ciel, des terrains, de IVau, de la nuit et du jour. Terburg, Metzu, Gérard Dow, Van der Meer de Delft, Adrien Brouwer, Schalken, Franz Mieris, Jean Steen, Wouwermans, les deux Van Ostade, Wynants, Guyp, Van der Neer, Ruysdael, Hobbema, Paul Potter, Backhuysen, les deux Van de Velde, Philippe de Kœnig, Van der Heyden, combien en citerais-je ! Il n’y pas d’école où les talents originaux soient si nombreux ; lorsque l’art a pour domaine, non une cime bornée, mais toute la large étendue de la vie, il offre à chaque esprit un champ distinct; l’idéal est étroit et ne se laisse habiter que par deux ou trois génies ; le réel est immense et fournit des places à cinquante talents. — Une paisible et heureuse harmonie se dégage de
toutes ces œuvres ; on se repose à les regarder ; l’âme de l’artiste, comme celle de ses personnages, est en équilibre; on serait bien et à l’aise dans son tableau. On voit qu’il n’imagine pas au delà ; il semble qu’il soit, comme ses figures, content de vivre ; la nature lui paraît bonne ; tout ce qu’il songe à lui ajouter, c’est un arrangement, un ton près d’un ton, un effet de lumière, un choix d’attitudes ; devant elle, il est comme un Hollandais heureux et marié devant sa femme; il ne la souhaite point autre ; il l’aime par habitude de cœur et concordance intime ; tout au plus, tel jour de fête, il lui demandera de mettre sa robe rouge, au lieu de sa robe bleue. Il ne ressemble pas à nos peintres, observateurs raffinés, remplis par les livres et les journaux de philosophie et d’esthétique, qui peignent le paysan et l’ouvrier comme le Turc et l’Arabe, c’est-à-dire à titre d’animal curieux et de spécimen intéressant, qui portent dans leurs paysages des délicatesses, des raffinements et des émotions de citadins et de poètes, pour en dégager la vie sourde et le rêve silencieux. Il est bien plus naïf; l’excès de la vie cérébrale ne l’a point détraqué ni surexcité ; comparé à nous, c’est un artisan; quand il entre dans la peinture, il n’a que des intentions pittoresques ; il est moins touché par le détail inattendu et frappant que par les grands traits généraux et simples. À cause de cela, son œuvre, plus saine et moins poignante, s’adresse à des âmes moins cultivées et fait plaisir à plus d’hommes. — Parmi tous ces peintres, deux seulement, Ruysdael, par une finesse
d’âme et une supériorité d’éducation singulières, Rembrandt surtout, par une structure d’œil particulière et une sauvagerie extraordinaire de génie, ont poussé au delà de leur nation et de leur siècle, jusqu’aux instincts communs qui relient les races germaniques et conduisent aux sentiments modernes. Celui-ci, collectionneur, solitaire, entraîné par le développement d’une faculté monstrueuse, a vécu, comme notre Balzac, en magicien et en visionnaire, dans un monde construit par lui-même et dont seul il avait la clef. Supérieur à tous les peintres par la délicatesse et l’acuité natives de ses perceptions optiques, il a compris et suivi dans toutes ses conséquences cette vérité, que pour l’œil toute l’essence d’une chose visible est dans la tache , que d’ailleurs la plus simple couleur est infiniment complexe, que toute sensation visuelle est un produit de ses éléments et, en outre, de ses alentours, que chaque objet dans le champ visuel n’est qu’une tache modifiée par d’autres taches, et qu’ainsi le principal personnage d’un tableau est l’air coloré, vibrant, interposé, dans lequel les figures sont plongées comme les poissons dans la mer. Il a rendu cet air palpable, il en a montré la vie fourmillante et mystérieuse ; il y a fait entrer la lumière de son pays, lumière débile et jaunâtre, comme celle d’une lampe dans une cave; il a senti le douloureux combat qu’elle livre à l’ombre, la défaillance des rayons plus rares qui vont mourir dans les profondeurs, les tremblotements des reflets qui s’accrochent en vain aux parois luisantes, et toute cette
population vague des demi-ténèbres, qui, invisible au regard ordinaire, semble, dans ses tableaux et ses estampes, un monde sous-marin entrevu à travers l’abîme des eaux. Au sortir de cette obscurité, la pleine lumière a été pour ses yeux une pluie éblouissante ; il l’a sentie comme un flamboiement d’éclairs, comme une illumination magique, ou comme une gerbe de dards. En sorte qu’il a trouvé dans le monde inanimé le drame le plus complet et le plus expressif, tous les contrastes, tous les conflits, ce qu’il y a de plus accablant et de plus mortellement lugubre dans la nuit, ce qu’il y a de plus fuyant et de plus mélancolique, dans l’ombre ambiguë, ce qu’il y a de plus violent et de plus irrésistible dans l’irruption du jour. — Cela fait, il n’a eu qu’à poser sur le drame naturel le drame humain ; un théâtre ainsi construit désigne lui-même ses personnages. Les Grecs et les Italiens n’avaient connu de l’homme et de la vie que les pousses les plus droites et les plus hautes, la fleur saine qui s’épanouit dans la lumière; il en a vu la souche, tout ce qui rampe et moisit dans l’ombre, les avortons déformés et rabougris, le peuple obscur des pauvres, la juiverie d’Amsterdam, la populace fangeuse et souffrante d’une grande ville et d’un mauvais climat, le gueux bancal, la vieille idiote bouffie, le crâne chauve de l’artisan usé, la face blême du malade, toute la foule grouillante des passions mauvaises et des misères hideuses qui pullulent dans nos civilisations comme des vers dans un arbre pourri. Une fois sur cette voie, il a pu
comprendre la religion de la douleur, le christianisme véritable, interpréter la Bible comme aurait fait un lollard, retrouver le Christ éternel, présent aujourd’hui comme autrefois, aussi vivant dans un cellier ou une auberge de Hollande que sous le soleil de Jérusalem, le consolateur et le guérisseur des misérables, seul capable de les sauver, parce qu’il est aussi pauvre et encore plus triste qu’eux. Lui -même, par contre-coup, il a senti la pitié; à côté des autres qui semblent des peintres d’aristocratie, il est peuple ; du moins, il est le plus humain de tous ; ses sympathies plus larges embrassent la nature plus à fond ; aucune laideur ne lui répugne, aucun besoin de joie ou de noblesse ne lui dissimule aucun bas-fond de la vérité. — C’est pourquoi, libre de toute entrave et guidé par la sensibilité excessive de ses organes, il a pu représenter dans l’homme, non seulement la charpente générale et le type abstrait qui suffisent à l’art classique, mais encore les particularités et les profondeurs de l’individu, les complications infinies et indéfinissables de la personne morale, toute cette empreinte mouvante qui concentre en un moment sur un visage l’histoire entière d’une âme, et que Shakespeare seul a vue avec une aussi prodigieuse lucidité. En cela, il est le plus original des artistes modernes, et il forge l’un des bouts de la chaîne dont les Grecs ont fondu l’autre bout ; tous les autres maîtres, Florentins, Vénitiens, Flamands, sont dans l’entre-deux, et, quand aujourd’hui notre sensibilité surexcitée, F*>tre curiosité acharnée à la poursuite
des nuances, notre recherche impitoyable du vrai, notre divination des lointains et des dessous de la nature humaine, cherchent des précurseurs et des maîtres, c’est chez lui et chez Shakespeare que Balzac et Delacroix pourraient en trouver.
Une pareille floraison est passagère ; car la sève qui la produit s’épuise à sa production. Vers 1667, après les défaites navales de l’Angleterre, de légers indices montrent l’altération naissante des mœurs et des sentiments qui avaient suscité l’art national. Le bien-être est trop grand. Déjà, en 1660, Parival, parlant de leur prospérité, s’extasie à tous ses chapitres ; les Compagnies des Grandes-Indes et des Petites-Indes donnent à leurs actionnaires des dividendes de 40 et de 45 pour 100. Les héros deviennent des bourgeois ; Parival note chez eux, au premier rang, la soif du gain. De plus, « ils « haïssent les duels, batteries et querelles, et disent « communément que les gens riches ne se battent pas. » Ils veulent jouir, et les maisons des grands, que les ambassadeurs vénitiens, au commencement du siècle, trouvaient si simples et si nues, deviennent luxueuses ; chez « les principaux bourgeois », on trouve des tapisseries, des tableaux de prix, « de la vaisselle d’or et d’argent ». Les riches intérieurs de Terburg et de Metzu nous montrent l’élégance nouvelle, les robes de soie pâle, les corsages de velours, les bijoux, les perles, les tentures gaufrées d’or, les hautes cheminées à colonnes de marbre. L’antique énergie se relâche. Quand Louis XIV, en 1672, envahira le pays, il ne trouvera
point de résistance. Ils ont négligé l’armée; leurs troupes se débandent ; leurs villes se rendent du premier coup ; quatre cavaliers français prennent Muyden, qui est la clef des écluses; les États Généraux implorent la paix à toutes conditions. En même temps le sentiment national s’affaiblit dans les arts ; le goût s’altère ; Rembrandt, en 1669, meurt pauvre, presque à l’insu de tous ; le luxe nouveau prend ses modèles à l’étranger, en France et en Italie. — Déjà, pendant la belle époque, quantité de peintres étaient allés à Rome pour peindre des figurines et des paysages ; et Jean Roth, Rerghem, Karel Dujardin, vingt autres, Wouwermans lui-même, faisaient, à côté de l’école nationale, une école demiitalienne. Mais cette école était spontanée et naturelle , parmi les montagnes, les ruines, les fabriques et les guenilles d’outre monts, la blancheur vaporeuse de l’air, la bonhomie des figures, la mollesse des carnations, la gaieté et la belle humeur du peintre, marquaient la persistance et la liberté de l’instinct hollandais. — Au contraire, à ce moment, on \o;j cet instinct faiblir sous l’invasion de la mode. Sur la Kaisergracht et sur la Heeregracht s’élèvent de grands hôtels en style Louis XIV, et le peintre flamand qui a fondé l’école académique, Gérard de Lairesse, vient de les décorer de ses doctes allégories et de ses mythologies hybrides. — Il est vrai que l’art national ne cède pas tout d’un coup l’empire ; il se prolonge par une suite de chefs-d’œuvre jusqu’aux premières années du xvme siècle ; en même temps, le sentiment national, réveillé par l’humiliation
et le danger, provoque une révolution populaire, des sacrifices héroïques, l’inondation du pay^, et tous les succès qui vont suivre. Mais ces succès eux-mêmes achèvent de ruiner l’énergie et l’enthousiasme que ce retour passager avait produits. Pendant toute la guerre de la succession d’Espagne, la Hollande, dont le stathouder est devenu roi d’Angleterre, est sacrifiée à son alliée; après le traité de 1713, elle perd la primauté maritime, tombe au second rang et ensuite plus bas ; bientôt le grand Frédéric dira qu’elle est traînée à la remorque par l’Angleterre, comme une chaloupe par un vaisseau de ligne. La France la foule pendant la guerre de la succès- * sion d’Autriche ; plus tard, l’Angleterre lui impose le droit de visite et lui prend la côte de Coromandel. A la fin, la Prusse vient chez elle accabler le parti républicain et rétablir le stathoudérat. Comme tous les faibles, elle est rudoyée par les forts, puis, après 1789, conquise et reconquise. Ce qui est pis, elle s’y résigne et se contente d’être une bonne maison de commerce et de banque. Déjà en 1723, son historien, un réfugié, Jean Leclerc raillait platement les vaillants marins qui, pendant ta guerre de l’Indépendance, se faisaient sauter plutôt que d’amener leur pavillon1. En 1732, un autre historien déclare que <( les Hollandais ne songent plus qu’à « amasser des richesses ». Après 1748, on laisse tomber l’armée et la flotte. En 1787, le duc de Brunswick sou-
1. « Ce bon capitaine était de ceux qui mouraient de peur de t mourir. Si Dieu pardonne à ces gens-là, c’est comme à de*
« gens hors de sens. »
LES ÉPOQUES HISTORIQUES met le pays presque sans coup férir. Quelle distance entre ces sentiments et ceux des compagnons du Taciturne, de Ruyter et de Tromp ! — C’est pourquoi, par une concordance admirable, on voit l’invention pittoresque finir avec l’énergie active. Dix ans après le commencement du xvme siècle, tous les grands peintres sont morts. Depuis une génération déjà, la décadence se manifeste dans le style plus pauvre, l’imagination plus restreinte, le fini plus minutieux, chez Franz Mieris, Sehalken et les autres. Un des derniers, Adrien Van der Werf, par sa peinture froide et polie, par ses mythologies et ses nudités, par ses carnations d’ivoire, par son retour impuissant vers le style italien, témoigne que les Hollandais ont oublié leurs goûts natifs et leur génie propre. Ses successeurs ressemblent à des hommes qui veulent parler et n’ont rien à dire ; élevés par des maîtres ou des pères illustres, Pierre Van der Werf, Henri Van Limborch, Philippe Van Dyck, Mieris le fils, Mieris le petit-fils, Nicolas Verkolie, Constantin Netscher, répètent la phrase qu’ils ont entendue, mais en automates. Le talent ne survit que chez les peintres d’accessoires et de fleurs, Jacques de Witt, Rachel Ruysch, Van Huysum, dans un petit genre qui exige une moindre invention et dure quelques années encore, semblable à une broussaille tenace, sur une terre desséchée où tous les grands arbres sont morts. Il meurt à son tour, et le sol reste vide. Dernière preuve de la dépendance qui attache l’originalité individuelle à la vie sociale, et proportionne les facultés inventives de l’artiste aux énergies actives de la nation.