‹ Philosophie de l'art (volume 2)Chapitre 9 sur 64 · II · texte numérisé non relu

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que la conception ira se raffinant et s’affaiblissant; en ce moment elle est large et simple. L’homme en est capable parce qu’il est né dans une société croulante et qu’il a été élevé dans des tragédies vraies; comme Victor Hugo et George Sand, Rubens enfant, en exil, près de son père emprisonné, a entendu chez lui et autour de lui les retentissements d’une tempête et d'un naufrage. Après la génération active qui a pâti et créé vient la génération poétique qui écrit, peint ou sculpte. Elle exprime et amplifie les énergies et les désirs du monde fondé par ses pères. C’est pourquoi l’art flamand va glorifier en types héroïques les instincts sensuels, la grosse et grande joie, l’énergie rude des âmes environnantes, et trouver l’Olympe de Rubens dans l’auberge de Téniers.

Parmi ces peintres, il en est un qui semble effacer tous les autres; en effet, dans l’histoire de Fart aucun nom n’est plus grand, et il n’y en a que trois ou quatre aussi grands. Mais Rubens n’est point un génie isolé, et le nombre comme la ressemblance des talents qui l’entourent montre que la floraison dont il est la plus belle pousse est le produit de sa nation et de son temps. Avant lui, Adam Van Noort, son maître1 et le maître de Jordaens ; autour de lui, ses contemporains élevés dans d’autres ateliers, et dont l’invention est aussi spontanée que la sienne, Jordaens, Crayer, Gérard

i. Voyez l’admirable Pèche miraculeuse de Van Noort, à Saint- Jacques d’Anvers i%\ ele est effectivement de van Noort).

LES ÉPOQUES HISTORIQUES Zeghers, Rombouts, Abraham Jansens, Van Roosc; après luises élèves, VanThulden, Diepenbecke, Van den Iloecke, Corneille Schut, Boyermans, Van Dyck, le plus grand de tous, Jean Van Oost de Bruges; à côté de lui, de grands peintres d’animaux, de fleurs et d’accessoires, Snyders, Jean Fyt, le jésuite Seghers, et toute une école de graveurs célèbres, Soutman, Vorsterman, Bolswert, Pontius, Vischer; la même sève fait végéter toutes les branches, les petites comme les grandes ; comptez encore les sympathies environnantes et l’admiration nationale. Il est clair qu’un tel art est l’effet, non d’un accident individuel, mais d’un développement général, et la certitude devient complète lorsque, considérant l’œuvre elle-même, on remarque les concordances qui la relient à son milieu.

D’un côté elle reprend ou suit les traditions de Tltalie et se trouve du même coup catholique et païenne. Elle est commandée par les églises et les couvents ; elle représente des scènes delà Bible et de l’Évangile; le sujet est édifiant, et le graveur met volontiers, au bas de l’estampe, des sentences pieuses ou des rébus moraux. Pourtant, en fait, elle n’a rien de chrétien que son titre ; tout sentiment mystique ou ascétique en est exclu; ses madones, ses martyrs, ses confesseurs, ses Christs, ses apôtres, sont de superbes corps florissants, bornés à la vie présente; son paradis est un Olympe de dieux flamands bien nourris, qui ont du plaisir à remuer leurs membres; on y est grand, vigoureux, charnu, content, et l’on s’y étale magnifiquement et gaillarde-

ment, comme dans une fête nationale ou dans une entrée princière. Sans doute l’Église baptise d’une étiquette convenable cette dernière fleur de la vieille mythologie; mais ce n’est qu’un baptême, et souvent même il manque. Les Apollons, les Jupiters, les Castors, les Pollux, les Vénus, tous les anciens dieux revivent sous leur nom véritable dans les palais des rois et des grands qu’ils viennent décorer. C’est qu’ici, comme en Italie, la religion consiste en rites ; Rubens va tous les matins à la messe et donne un tableau pour avoir des indulgences ; après quoi, il rentre dans son poétique sentiment de la vie naturelle, et peint du même style une Madeleine débordante et une Sirène potelée ; sous le vernis catholique, les mœurs, la pratique, le cœur, l’esprit, tout est païen. — D’autre part; cet art est vraiment flamand ; tout s’y tient et part d’une idée mère qui est nationale et neuve ; il est harmonieux, spontané, original; en cela il se distingue du précédent qui n’était qu’un pastiche discordant. De la Grèce à Florence, de Florence à Venise, de Venise à Anvers, on peut suivre tous les degrés du passage. La conception de l’homme et de la vie va perdant en noblesse et gagnant en largeur. Rubens est à Titien ce que Titien est à Raphaël et ce que Raphaël esl à Phidias. Jamais la sympathie de l’artiste n’a saisi la nature avec un si franc et si universel embrassement. Les anciennes bornes, déjà plusieurs fois reculées, semblent arrachées, pour ouvrir la carrière infinie. Nul respect des convenances historiques ; il met ensemble des figrres allégo-

riques et des figures réelles, des cardinaux et un Mercure nu. Nul souci des convenances morales; il amène, dans le ciel idéal de la mythologie et de l’Évangile, des figures brutales ou malignes, une Madeleine qui est une nourrice, une Cérès qui coule à l’oreille de sa voisine un mot plaisant. Nulle crainte de choquer la sensibilité physique; il va jusqu’au bout de l’horrible, à travers les tortures de la chair suppliciée et tous les soubresauts de l’agonie hurlante. Nulle crainte de choquer la délicatesse morale; il fera de sa Minerve une mégère qui sait se battre, de sa Judith une bouchère accoutumée à saigner, de son Pâris un goguenard expert et un amateur friand. Pour traduire en paroles Tidée que crient tout haut ses Suzannes, ses Madeleines, ses Saint Sébastiens, ses Grâces, ses Sirènes, toutes ses kermesses divines ou humaines, idéales ou réelles, chrétiennes ou païennes, il faudrait des mots de Rabelais. Par lui, tous les instincts animaux de la nature humaine entrent sur la scène ; on les en avait exclus comme grossiers, il les ramène comme vrais; chez lui, comme dans la nature, ils se rencontrent avec les autres. Rien ne lui manque, excepté les très purs et les très nobles; il a sous sa main toute la nature humaine, sauf la plus haute cime. C’est pourquoi son invention est la plus vaste qu’on ait vue et comprend tous les types, cardinaux italiens, empereurs romains, seigneurs contemporains, bourgeois, paysans, vachères, avec les diversités innombrables que le jeu des forces naturelles imprime aux

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créatures, et plus de quinze cents tableaux ne suffisent pas à l’épuiser.

Par la même raison, dans la représentation du corps, il a compris plus profondément que personne le caractère essentiel de la vie organique; il surpasse ici les Vénitiens, comme ceux-ci surpassent les Florentins ; il sent encore mieux qu’eux que la chair est une substance coulante en voie de renouvellement continu ; et tel est plus qu’un autre le corps flamand, lymphatique, sanguin, vorace, plus fluide, plus rapidement en train de se faire et de se défaire que ceux dont la fibre sèche et la sobriété foncière maintiennent les tissus fixes. C’est pourquoi nul n’en a peint les contrastes avec un relief plus fort, ni manifesté aussi visiblement la destruction et la floraison de la vie, tantôt le mort lourd, flasque, vrai paquet d’amphithéâtre, tout vidé de sang et de substance, blafard, bleui, vergeté par son supplice, un caillot de sang à la bouche, les yeux vitreux, les pieds et les mains terreux, enflés, déformés, parce que la mort les a gagnés avant le reste, tantôt la fraîcheur des carnations vivantes, le beau jeune athlète épanoui et riant, la souplesse molle du torse ployant dans un corps adolescent bien nourri, les joues lisses et empourprées, la candeur placide d’une fillette dont nulle pensée n’a jamais accéléré le sang ou terni les yeux, les nichées de chérubins potelés et d’amours en goguette, la délicatesse, les plis, le rose délicieux et fondant de la peau enfantine qui semble un pétale de fleur humide de rosée et imprégné par la lumière du matin. Pareillement, dans

la représentation de l’action et de l’âme, il a senti plus vivement que personne le caractère essentiel de la vie animale et morale, je veux dire le mouvement instantané que les arts plastiques sont obligés de saisir au vol. En cela encore il surpasse les Vénitiens, comme ceux-ci surpassent les Florentins. Personne n’a donné aux figures un tel élan, un geste si impétueux, une course si abandonnée et si furieuse, une agitation et une tempête si universelles de tous les muscles enflés et tordus par un seul effort. Ses personnages sont parlants ; leur repos lui-même est suspendu au bord de l’action; oc sent ce qu’ils viennent de faire et ce qu’ils vont faire. Le présent en eux est imprégné du passé et gros de l’avenir; non seulement tout leur visage, mais toute leur attitude conspire à manifester le flot coulant de leur pensée, de leur passion, de tout leur être ; on entend le cri intérieur de leur émotion ; on pourrait dire les paroles qu’ils prononcent ; les plus fugitives et les plus fines nuances du sentiment sont chez Rubens : à cet égard, il est un trésor pour le romancier et le psychologue; il a noté les délicatesses fuyantes de l’expression morale aussi bien que la mollesse rebondie de la pulpe sanguine ; nul n’est allé plus loin dans la connaissance de l’organisation vivante et de l’animal humain. — Muni de ce sentiment et de cette science, il a pu, conformément aux espérances et aux besoins de sa nation renouvelée, amplifier les puissances qu’il trouvait autour de lui et en lui-même, toutes celles qui fondent, entretiennent ou manifestent la vie débordante et triom-

pliante fune part, les ossatures gigantesques, les tailles et les carrures herculéennes, les muscles rouges et colossaux, les têtes barbues et truculentes, les corps surnourris, regorgeant de suc et de sève, le luxurieux étalage de la chair rosée et blanche; d’autre part, les instincts bruts qui portent la créature humaine à la mangeaille, à la boisson, à la bataille, à la jouissance, la fureur sauvage du combattant, l’énormité du Silène ventru, la sensualité gaillarde du Faune, l’abandon de la belle créature sans conscience et grasse de son péché, la rudesse, l’énergie, la large joie, la bonhomie native, la sérénité foncière du type national. — Il agrandit encore ces effets par l’arrangement qu’il leur donne et par les accessoires dont il les entoure, magnificence des soies lustrées, des simarrcs chamarrées et des brocarts d’or, assemblage des corps nus, des costumes modernes et des draperies antiques, invention inépuisable d’armures, d’étendards, de colonnades, d’escaliers vénitiens, de temples, de dais, de navires, d’animaux, de paysages toujours nouveaux et toujours grandioses, comme si, par delà la nature ordinaire, il avait la clef d’une nature cent mille fois riche et qu’il puisse y puiser à l’infini de ses mains de magicien, sans que jamais ce libre jeu de sa fantaisie aboutisse aux disparates, mais au contraire avec un jet si vif et une prodigalité si naturelle, que ses œuvres les plus compliquées semblent un épanchement irrésistible d’une cervelle trop pleine. Comme un dieu indien qui est de loisir, il soulage sa fécondité en créant des mondes, et, depuis les incomparables

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pourpres froissées et reployées de ses simarres jusqu’aux blancheurs neigeuses de sés chairs ou la soie pâle de ses chevelures blondes, il n’y a pas un ton dans une de ses toiles qui ne soit venu se poser de lui-même en lui faisant plaisir.

Il n’y a qu’un Rubens en Flandre, comme il n’y a qu’un Shakespeare en Angleterre. Si grands que soient les autres, il leur manque une portion de son génie; Crayer n’a point ses audaces ni ses excès ; il peint, avec des réussites délicieuses de coloris frais et moelleux, la beauté calme1, affectueuse et heureuse. Jordaens n’a point sa grandeur royale et son fonds de poésie héroïque; il peint, avec un coloris vineux, des colosses trapus, des foules entassées et des plébéiens tapageurs. Van Dyck n’a point, comme lui, l’amour de la force et de la vie prises en elles-mêmes; plus délicat, plus chevaleresque, né avec un fonds de sensibilité et même de mélancolie, élégiaque dans ses tableaux d’église, aristocratique dans ses portraits, il peint, avec un coloris moins éclatant et plus touchant, des figures nobles, tendres, charmantes, dont l’âme généreuse et fine a des douceurs et des tristesses que son maître ne connaissait point2. — Son œuvre est le premier signe du changement qui va se faire; après 1660, il est déjà notable. La génération dont l’énergie et les espérances avaient inspiré le grand rêve pittoresque s’éteint, homme par

1. Voyez à Gand sa Sainte Rosalie; à Bruges, son Adoration des Bergers ; à Rennes, son Lazare.

cl. Voyez notamment ses tableaux d’église à Malines et à Anvers.

homme ; seuls, Crayer et Jordaens, à force de vivre, soutiennent l’art encore pendant vingt ans. La nation, un instant redressée, retombe ; sa renaissance n’aboutit pas. Les archiducs souverains, par lesquels elle était devenue un État indépendant, ont fini en 1633; elle rentre parmi les provinces espagnoles, sous un gouverneur envoyé de Madrid. Le traité de 1648 lui ferme l’Escaut et achève de ruiner son commerce. Louis XIY la démembre, et, à trois reprises, emporte d’elle un morceau. Quatre guerres successives la foulent pendant trente ans; amis, ennemis, Espagnols, Français, Anglais, Hollandais, vivent sur elle; les traités de 1715 font des Hollandais ses fournisseurs et ses garnisaires. À ce moment, devenue autrichienne, elle refuse le subside, mais les doyens des États sont mis en prison, et le principal, Anneessens, meurt sur l’échafaud ; c’est le dernier et faible écho de la grande voix des Artevelde. Désormais le pays est une simple province où les gens vivotent et ne s’occupent plus qu’à vivre. — En même temps, et par contre-coup, rimagination nationale baisse. L’école de Rubens dégénère; avec Boyermans, Van Herp, Jean-Erasme Quellin, le second Van Oost, Deyster, Jean Van Orley, on voit l’originalité et l’énergie disparaître ; le coloris s’affaiblit ou devient mignard ; les types amincis tournent à l’élégance; les expressions sont sentimentales ou doucereuses ; sur les grandes toiles, les personnages, au lieu de tout couvrir, sont clairsemés ; on fait des remplissages avec des architectures ; la veine est usée ; on peint de pratique, ou l’on imite les maniéristes de l’Italie. Quel-

ques-uns passent à l’étranger : Philippe de Champagne est directeur de l’Académie des beaux-arts à Paris, devient Français d’esprit et de patrie, bien plus, spiritualiste, janséniste, peintre consciencieux et savant d’âmes graves et réfléchies ; Gérard de Lairesse se fait disciple des Italiens, classique, académique, peintre érudit du costume et des vraisemblances historiques et mythologiques. La raison raisonnante prend l’empire dans les arts; elle l’avait déjà pris dans les mœurs. — Deux tableaux du musée de Gand manifestent à la fois cette altération de la peinture et cette altération du milieu. Tous deux représentent des entrées princières, l’une en 1666, l’autre en 1717. Le premier, d’un beau ton rougeâtre, montre les derniers hommes de la grande époque, leur prestance cavalière, leur forte carrure, leur aptitude à Faction corporelle, leurs riches costumes décoratifs, leurs chevaux à grande crinière, ici des nobles, parents des seigneurs de Van Dyck, là des piquiers en buffle et en cuirasse, parents des soldats de Wallenstein; bref, les derniers restes de l’âge héroïque et pittoresque. Le second, d’un ton froid et pâle, montre des gens affinés, adoucis, francisés, en perruques, des gentilshommes qui savent saluer, des femmes du monde qui songent à leur maintien; bref, l’importation des mœurs de salon et des bienséances étrangères. Dans les cinquante années qui séparent le second du premier,

1 esprit et l’art national ont disparu.

Pendant que les provinces du Sud, désormais sujettes et catholiques, suivaient dans l’art la voie de l’Italie et représentaient sur la toile l’épopée mythologique du grand corps héroïque et nu, les provinces du Nord, devenant libres et protestantes, développaient dans un autre sens leur vie et leur art. Le climat y est plus pluvieux et plus froid, et, partant, la présence du nu est plus rare et moins sympathique. La race germanique y est pure, et, partant, î’esprit est moins enclin à goûter l’art classique, tel que la Renaissance italienne l’a conçu. La vie y est plus difficile, plus laborieuse, plus frugale, et, partant, l’homme, habitué à l’effort, au calcul, au gouvernement méthodique de lui-même, a plus de peine à comprendre le beau rêve de la vie sensuelle ou librement épanouie. Figurons-nous le bourgeois hollandais qui rentre chez lui, après avoir travaillé tout le jour à son comptoir. Sa maison n’a que de petites chambres, presque semblables aux cabines d’un navire ; on serait fort embarrassé d’y accrocher les grands tableaux qui ornent les salles d’un palais italien ; ce dont le maître a besoin, c’est de propreté et de confortable : il les â, cela lui suffit; il ne tient pas à la décoration. — Selon les ambassadeurs vénitiens1, « ils sont si modérés, 1. Motley, United Netherl and .IV. 551. Rotation deContarini, 1609.

« qu’on ne voit chez les plus riches ni luxe ni pompe « extraordinaire.... Ils ne font point usage de servi- « teurs, d’habits de soie; très peu d’argenterie, point « de tapisseries dans les maisons; tout le ménage est « très mince et très limité.... Tous conservent chez eux « et dehors, dans l’habillement et le reste, la vraie « modération d’une modeste fortune, sans qu’on y voie « de superflu. » Quand le comte de Leicester vint commander pour Élisabeth en Hollande, quand Spinola vint traiter de la paix pour le roi d’Espagne, leur magnificence monarchique fit contraste et presque scandale. Le chef de la république, le héros du siècle, Guillaume d’Orange le Taciturne portait une vieille robe qui eût paru râpée à un étudiant, un pourpoint déboutonné tout pareil, et un gilet de laine comme les bateliers. Au siècle suivant, l’adversaire de Louis XIV, le grandpensionnaire Jean de Witt, n’avait qu’un domestique ; tout le monde pouvait l’aborder ; il imitait son glorieux prédécesseur, qui vivait de pair à compagnon avec « les « brasseurs et les bourgeois ». Aujourd’hui encore on retrouve dans les moeurs maint indice de la sobriété antique. Il est clair que, dans des caractères semblables, il n’y a guère de place pour les instincts décoratifs ou voluptueux, qui ont établi ailleurs en Europe la parade seigneuriale et fait comprendre la poésie païenne des beaux corps.

* En effet, ce sont les instincts contraires qui prennent l’ascendant. Allégée du contrepoids que lui faisaient les provinces du Midi, la Hollande, à la fin du xvie siècle,

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penche tout d’un coup, et avec une force extraordinaire, du cô^é où son naturel l’entraînait. On voit apparaître avec un éclat magnifique les facultés et les inclinations primitives; elles ne naissent pas, elles se montrent. Cent cinquante années auparavant, les bons observateurs les avaient démêlées : « La Frise est libre, « disait le papeÆneas Sylvius1, vit selon ses coutumes, « ne supporte pas d’obéir aux étrangers, ne souhaite « pas commander à d’autres. Le Frison ne fait pas dif- « ficulté de s’offrir , à la mort pour la liberté. Cette « nation, fière et exercée aux armes, grande et robuste « de corps, calme et intrépide par l’âme, se glorifie « d’être libre, quoique Philippe, le duc de Bourgogne, « se dise seigneur du pays. Ils haïssent la morgue féo- « dale et militaire, ne tolèrent pas l’homme qui veut « lever la tête au-dessus des autres. Leurs magistrats « sont annuels, élus par eux, tenus d’administrer avec « équité la chose publique.... Ils punissent très sévère- « ment l’impudicité chez les femmes.... Ils ont peine à « accepter un prêtre sans épouse; c’est par crainte « qu’il ne corrompe la femme d’autrui, car ils estiment « que la continence est très difficile et au-dessus de la « nature. » Toutes les conceptions germaniques de l’État, du mariage, de la religion, sont ici en germe et annoncent la floraison finale, qui est le protestantisme et la république. Mis à l’épreuve par Philippe II, ils firent d’avance le sacrifice « de leurs biens et de le

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«r vies ». Un petit peuple de marchands perdu sur un tas de boue, à l’extrémité d’un empire plus vaste et plus redouté que celui de Napoléon, résista, subsista, grandit sous le poids du colosse qui voulait l’écraser. Tous leurs sièges sont admirables ; des bourgeois, des femmes, aidés par quelques centaines de soldats, arrêtent devant leurs murailles ruinées une armée complète, les meilleures troupes de l’Europe, les plus grands généraux, les plus savants ingénieurs; et ce reste d’exténués, après avoir mangé pendant quatre et six mois des rats, des feuilles et du cuir bouilli, décide, plutôt que de se rendre, qu’on sortira en carré, les infirmes au centre, pour se faire tuer sur les retranchements de l’ennemi. Il faut avoir lu le détail de cette guerre pour savoir jusqu’où peuvent aller la patience, le sang-froid, l’énergie de l’homme1. Sur mer, un vaisseau hollandais se [faisait sauter plutôt que d’amener pavillon, et leurs voyages de découverte, de fondation et de conquête, à la Nouvelle-Zemble, dans l’Inde, au Brésil, par le détroit de Magellan, sont aussi beaux que leurs combats. Plus on demande à la nature humaine et plus elle donne; ses facultés s’exaltent à l’œuvre, et l’on n’aperçoit plus de limites à sa puissance de faire et de souffrir. — Enfin, en 1609, après trente-sept ans de guerre, la partie est gagnée; l’Espagne reconnaît leur indépendance, et pendant tout le xvne siècle ils vont jouer en Europe 1 un des premiers rôles. Personne

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