‹ Philosophie de l'art (volume 2)Chapitre 12 sur 64 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

LA RAGE

Tâchons d’abord de nous représenter exactement cette race, et, pour cela, observons le pays. Un peuple reçoit toujours l’empreinte de la contrée qu’il habite; mais cette empreinte est d’autant plus forte qu’au moment où il s’établit il est plus inculte et plus enfant. — Quand les Français allèrent coloniser l’île Bourbon ou la Martinique, quand les Anglais vinrent peupler l’Amérique du Nord et l’Australie, ils apportaient avec eux des armes, des instruments, des arts, des industries, des institutions, des idées, bref une civilisation ancienne et complète, par laquelle ils pouvaient maintenir leur type acquis et résister à l’ascendant de leur nouveau milieu. Mais, quand l’homme neuf et désarmé se trouve livré à la nature, elle l’enveloppe, elle le façonne, elle le moule, et l’argile morale, toute molle et flexible encore, se plie et se pétrit sous la pression physique contre laquelle son passé ne lui fournit pas d’appui. Les philologues nous montrent une époque primitive où les Indiens, les Perses, les Germains, les Celtes, les Latins, les Grecs avaient la même langue et le

même degré de culture; une époque moins ancienne où les Latins et les Grecs, déjà séparés de leurs autres frères, étaient encore unis entre eux1, connaissaient le vin, vivaient de pâturage tt de labourage, possédaient des barques à rames, avaient ajouté à leurs vieilles divinités védiques une divinité nouvelle, Hestia, Vesta, le foyer. Ce sont à peine les rudiments de la première culture; s’ils ne sont plus des sauvages, ils sont encore des barbares. A partir de ce moment les deux rameaux issus de la même souche commencent à diverger ; quand nous les retrouvons plus tard, leur structure et leurs fruits, au lieu d’être les mêmes, sont différents; mais l’un pousse en Italie, l’autre en Grèce, et nous sommes conduits à regarder les alentours de la plante grecque, pour chercher si l’air et le sol qui l’ont nourrie n’expliquent point les particularités de sa forme et la direction de son développement. v

!• Mommsen 2 Romische Geschichte , 1, 2t.

Jetons les yeux sur une carte. La Grèce est une péninsule en forme de triangle, qui, appuyée par sa base sur la Turquie d’Europe, s’en détache, s’allonge vers le midi, s’enfonce dans la mer, s’effile dans l’isthme de Corinthe pour former au delà une seconde presqu’île plus méridionale encore, le Péloponèse, sorte de feuille de mûrier qu’un mince pédoncule relie au continent. Joignez-y une centaine d’îles, avec la côte asiatique qui fait face : une frange de petits pays cousue aux gros continents barbares, et un semis d’îles éparses sur une mer bleue que la frange enserre, voilà la contrée qui a nourri et formé ce peuple si précoce et si intelligent. — Elle était singulièrement propre à cette œuvre. Au nord1 de la mer Égée, le climat est encore dur, semblable à celui de l’Allemagne du centre; la Roumélie ne connaît pas les fruits du Sud; point de myrtes sur sa côte. Le contraste est frappant, lorsque, descendant vers le midi, on entre en Grèce. Au 40e degré, en Thessalie, commencent les forêts d’arbres toujours verts; au 39e degré, en Phtiotide, l’air tiède de la mer et des côtes fait pousser le riz, le cotonnier, l’olivier. Dans l’Eubée et l’Attique on trouve déjà les palmiers. Ils abondent dans

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