‹ Philosophie de l'art (volume 2)Chapitre 23 sur 64 · II · texte numérisé non relu

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passionnée de la délivrance, un abandon continu de noire volonté, un soupir incessant vers Dieu, une pensée d amour sublime, parfois récompensée par l’extase et la vision de l’au-delà. Pendant quatorze siècles le modèle idéal a été l’anachorète ou le moine. Pour mesurer la puissance d’une pareille idée et la grandeur de la transformation qu’elle impose aux facultés et aux habitudes humaines, lisez tour à tour le grand poème chrétien et le grand poème païen, d’un côté la Divine Comédie , de l’autre ï Odyssée et V Iliade. — Dante a une vision, il est transporté hors de notre petit monde éphémère, dans les régions éternelles ; il en voit les tortures, les expiations, les félicités ; il est troublé d’angoisses et d’horreurs surhumaines ; tout ce qu’une imagination furieuse et raffinée de justicier et de bourreau peut inventer, il le voit, il le subit, il en défaille ; puis il monte dans la lumière; son corps n’a plus de poids; il s’envole, involontairement attiré par le sourire d’une dame rayonnante ; il entend les âmes qui sont des voix et des mélodies flottantes ; il voit des cœurs, une grande rose de lumières vivantes, qui sont des vertus et des puissances célestes; les paroles sacrées, les dogmes de la vérité théologique retentissent dans l’éther. Dans ces hauteurs brûlantes où la raison se fond comme une cire, le symbole et l’apparition, entrelacés, effacés l’un par l’autre, aboutissent à l’éblouissement mystique, et le poème tout entier, infernal ou divin, est un rêve qui commence par le cauchemar pour finir par le ravissement. — Combàu plus naturel et plus sain est le

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spectacle que nous présente Homère ! C’est la Troade, l’île d’Ithaque, les côtes de la Grèce; encore aujourd’hui on le suit à la trace, on reconnaît les formes des montagnes, la couleur de la mer, les sources jaillissantes, les cyprès, les aulnes où nichent les oiseaux de mer; il a copié la nature stable et subsistante ; partout, chez lui, on pose le pied sur le sol solide de la vérité. Son livre est un document d’histoire ; ses contemporains ont eu les mœurs qu’il décrit; son Olympe lui-même n’est qu’une famille grecque. Nous n’avons pas besoin de nous forcer et de nous exalter, pour retrouver en nous les sentiments qu’il exprime, ni pour imaginer le monde qu’il peint, combats, voyages, festins, discours publics, entretiens privés, toutes les scènes de la vie réelle, amitié, amour paternel et conjugal, besoin de gloire et d’action, colères, apaisements, goût des fêtes, plaisir de vivre, toutes les émotions et toutes les passions de l’homme naturel. Il se renferme dans le cercle visible qu’à chaque génération retrouve l’expérience humaine ; il n’en sort pas ; ce monde lui suffit, il est seul important ; Y au-delà n’est que le séjour vague des ombres vaines ; lorsque Ulysse, rencontrant Achille chez Hadès, le félicite d’être encore le premier parmi les ombres, celui-ci lui répond : « Ne me parle pas de la mort, glorieux Ulysse. « J’aimerais mieux être laboureur et servir pour un « salaire un homme sans héritage et qui aurait de la « peine à se nourrir, j’aimerais mieux cela que de « commander à tous les morts qui ont vécu. Mais plutôt « parle-moi de mon glorieux fils, dis-moi s’il a été le

« premier à la guerre. » — Ainsi, par delà le tombeau, c’est encore la vie présente qui le préoccupe. « L’âme « du rapide Achille s’éloigne alors, marchant à grands « pas dans la prairie d’asphodèles, joyeuse uarce que je « lui avais dit que son fils était illustre et brave. » — A toutes les époques de la civilisation grecque reparaît, avec diverses nuances, le même sentiment; leur monde est celui que le soleil éclaire ; le mourant a pour espoir et consolation la survivance en pleine lumière de ses fils, de sa gloire, de son tombeau, de sa patrie. « Le « plus heureux homme que j’aie connu, disait Solon « à Crésus, c’est Tellos d’Athènes; car, sa cité étant « prospère, il a eu des enfants beaux et bons* qui ont « eu tous des enfants et conservé leurs biens, lui vivant ; « ayant ainsi prospéré dans la vie, sa fin a été glorieuse ; « car, les Athéniens ayant combattu contre leurs voici sins d’Éleusis, il a porté aide, et il est mort en faisant « fuir les ennemis, et les Athéniens l’ont enseveli aux « frais de l’État à l’endroit où il est tombé, et ils l’ont « honoré grandement. » Au temps de Platon, Hippias, interprète de l’opinion populaire, dit de même : « Ce € qu’il y a de plus beau en tout temps, pour tout homme « et en tout lieu, c’est d’avoir des richesses, delà santé, « de la considération parmi les Grecs, de parvenir ainsi « à la vieillesse, et, après avoir rendu honorablement « les derniers devoirs à ses parents, d’être conduit soi- \ même au tombeau par ses descendants avec la même i magnificence. » Lorsque la réflexion philosophique fient à s’appesantir sur l'au-delà , il ne paraît point

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terrible, infini, disproportionné à la vie présente, aussi indubitable qu’elle, inépuisable en supplices ou en délices, comme un gouffre épouvantable ou comme une « gloire angélique. De deux choses, la mort est l’une, « disait Socrate à ses juges ; ou bien celui qui est mort « n’est plus rien et n’a aucune sensation d’aucune chose, « quelle qu’elle soit; ou bien, comme on le dit, la mort « se trouve être un changement, le passage de l’âme « qui va de ce lieu-ci en un autre lieu. Si, quand on « est mort, il n’y a plus de sensation, et si l’on est « comme en un sommeil où l’on n’a pas même de « songes, alors mourir est un merveilleux avantage; « car, à mon avis, si quelqu’un choisissait parmi ses « nuits une nuit pareille, une nuit où il a été si fort « assoupi qu’il n’a pas eu un songe, et mettait en regard « les autres jours et les autres nuits de sa vie, pour « chercher combien, parmi ces heures-là, il en a eu de « meilleures et de plus douces, il n’aurait pas de peine « à faire le compte, et je parle ici, non pas seulement « d’un particulier, mais du grand roi. Si donc la mort « est telle, je dis qu’elle est un gain ; car, de cette façon, « tout le temps après la mort n’est rien de plus qu’une « seule nuit. — Mais, si la mort est le passage en un « autre lieu, et si, comme on le raconte, en ce lieu-là « tous les morts sont ensemble, quel plus grand bien, « ô juges, pourrait-on imaginer que celui-là I Si un « homme, arrivant chez Hadès et délivré des prétendus « juges qu’on voit ici, trouvait là-bas de vrais juges, « ceux qui, dit-on, jugent là-bas, Minos, Rhadamanthe,

(( Éaque, Triptolème et tous ceux des demi-dieux qui « ont été justes dans leur vie, est-ce que ce changement « de séjour serait fâcheux? Vivre avec Orphée, Musée, <( Hésiode, Homère, à quel prix chacun de nous n’achète- « rait-il pas un pareil bien? Pour moi, si cela est vrai, « je veux mourir plusieurs fois. » Ainsi, dans l’un et l’autre cas, <( nous devons avoir bonne espérance en la « mort ». — Vingt siècles plus tard, Pascal, reprenant la même question et le même doute, ne voyait pour l’incrédule d’autre attente « que l’horrible alternative « d’être éternellement anéanti ou éternellement malheu-. « reux ». Un tel contraste montre le trouble qui, depuis dix-huit cents ans, a bouleversé l’âme humaine. La perspective d’une éternité bienheureuse ou malheureuse a rompu son équilibre; jusqu’à la fin du moyen âge, sous ce poids incommensurable, elle a été comme une balance affolée et détraquée, au plus bas, au plus haut, toujours dans les extrêmes. Quand, vers la Renaissance, la nature opprimée s’est redressée et a repris l’ascendant, elle a trouvé devant elle, pour la rabattre, la vieille doctrine ascétique et mystique, non seulement avec sa tradition et ses institutions maintenues ou renouvelées, mais encore avec le trouble durable qu’elle avait porté dans l’âme endolorie et dans l’imagination surexcitée. Encore aujourd’hui la discorde subsiste ; il y a, en nous et autour de nous, deux morales, deux idées de la nature et de la vie, et leur conflit incessant nous fait sentir l’aisance harmonieuse du jeune monde où les instincts naturels se déployaient intacts et droits sous une reli-

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gion qui favorisait leur pousse au lieu de la réprimer.

Si la culture religieuse a superposé chez nous aux inclinations spontanées des sentiments disparates, la culture laïque a enchevêtré dans notre esprit un labyrinthe d’idées élaborées et étrangères. Comparez la première et la plus puissante des éducations, celle que donne la langue, en Grèce et chez nous. Nos langues modernes, italien, espagnol, français, anglais, sont des patois, restes déformés d’un bel idiome qu’une longue décadence avait gâté et que des importations et des mélanges sont encore venus altérer et brouiller. Ils ressemblent à ces édifices construits avec les débris d’un temple ancien et avec d’autres matériaux ramassés au hasard; en effet, c’est avec des pierres latines, mutilées, raccordées dans un autre ordre, avec des cailloux du chemin et un plâtras tel quel, que nous avons fait la bâtisse dans laquelle nous vivons, d’abord un château gothique, aujourd’hui une maison moderne. Notre esprit y vit, parce qu’il s’y est fait; mais combien celui des Grecs se mouvait plus aisément dans la sienne! Nous ne comprenons pas de prime saut nos mots un peu généraux; ils ne sont pas transparents; ils ne laissent pas voir leur racine, le fait sensible auquel ils sont empruntés ; il faut qu’on nous explique des termes qu’autrefois l’homme entendait sans effort et par la seule vertu de l’analogie, genre , espèce , grammaire, calcul , économie, loi , pensée, conception, et le reste. Même dans l’allemand où cet inconvénient est moindre le fil conducteur manque. Presque tout notre vocabulaire philosophique

et scientifique est étranger; pour nous en bien servir, nous sommes obligés de savoir le grec et le latin; et le p*us souvent nous nous en servons mal. Ce vocabulaire technique a inséré quantité de ses mots dans la conversation courante et le style littéraire; d’où il arrive qu’aujourd’hui nous parlons et nous pensons avec des termes posants et difficiles à manier. Nous les prenons tout faits et tout accouplés; nous les répétons par routine ; nous les employons sans en mesurer la portée et sans en démêler la nuance ; nous ne disons qu’à peu près ce que nous voulons dire. Il faut quinze ans à un écrivain pour apprendre à écrire, non pas avec génie, car cela ne s’apprend pas, mais avec clarté, suite, propriété et précision. C’est qu’il a été obligé de sonder et d’approfondir dix ou douze mille mots et expressions diverses, d’en noter les origines, la filiation, les alliances, de rebâtir à neuf et sur un plan original toutes ses idées et tout son esprit. S’il ne l’a pas fait et qu’il veuille raisonner sur le droit, le devoir, le beau, l’État et tous les grands intérêts de l’homme, il tâtonne et trébuche ; il s’embarrasse dans les grandes phrases vagues, dans les lieux communs sonores, dans les formules abstraites et rébarbatives : voyez là-dessus les journaux et les discours des orateurs populaires; c’est surtout le cas des ouvriers intelligents, mais qui n’ont point passé par l’éducation classique; ils ne sont pas maîtres des mots ni, partant, des idées; ils parlent une langue savante qui ne leur est point naturelle; pour eux, elle est trouble : c’est pourquoi elle trouble leur esprit ; ils n’ont pas eu le temps

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de la filtrer goutte à goutte. Désavantage énorme et dont les Grecs étaient exempts. Il n’y avait pas de distance chez eux entre la langue des faits sensibles et la langue du pur raisonnement, entre la langue que parle le peuple et la langue que parlent les gens doctes; l’une continuait l’autre; il n’y a pas un terme, dans un dialogue de Platon, que ne sache un adolescent qui sort de son gymnase ; il n’y a pas une phrase, dans une harangue de Démosthènes, qui ne trouve pour se loger une case toute prête dans le cerveau d’un forgeron ou d’un paysan d’Athènes. Essayez de traduire en bon grec un discours de Pitt ou de Mirabeau, même un morceau d’Addisonou de Nicole, vous serez obligé de le repenser et de le transposer; vous serez conduit à trouver pour les mêmes choses des expressions plus voisines des faits et de l’expérience sensible1. Une lumière vive accroîtra la saillie de toutes les vérités et de toutes les erreurs ; ce qu’auparavant vous appeliez naturel et clarté vous semblera affectation et demi-ténèbres, et vous comprendrez, par la force du contraste, pourquoi chez les Grecs l’instrument de la pensée, étant plus simple, faisait mieux son office avec moins d’effort.

D’autre part, avec l’instrument, l’œuvre s’est compli-

1. Lire, à ce sujet, les écrits de Paul-Louis Courier qui a formé son style sur le grec. Comparer sa traduction des premiers chapitres d’Hérodote à celle de Larcher. Dans François le Champi, dans les Maîtres sonneurs , dans la Mare au Diable , George Sand a retrouvé en grande partie la simplicité, le naturel, la belle logique du style grec. Cela fait un singulier contraste avec le style moderne qu’elle emploie lorsqu’elle parle en son propre nom ou fait parler des personnages cultivés.

quée, et au delà de toute mesure. Outre les idées des Grecs, nous avons toutes celles qu’on a fabriquées depuis dix-huit cents ans. Dès nos origines, nous avons été surchargés par nos acquisitions. Au sortir de la barbarie brutale, à la première aube du moyen âge, l’esprit naïf et qui balbutiait à peine a dû s’encombrer des restes de l’antiquité classique, de l’ancienne littérature ecclésiastique, de l’épineuse théologie byzantine, de la vaste et subtile encyclopédie d’Aristote, encore raffinée et obscurcie par ses commentateurs arabes. A partir de la Renaissance, l’antiquité restaurée est venue surajouter toutes ses conceptions aux nôtres, parfois brouiller nos idées, nous imposer a tort son autorité, ses doctrines et ses exemples, nous faire Latins et Grecs de langue et d’esprit, comme les lettrés italiens du xve siècle, nous prescrire ses formes de drame et de style au xvne siècle, nous suggérer ses maximes et ses utopies politiques comme au temps de Rousseau et pendant la Révolution. Cependant le ruisseau élargi grossissait par une infinité d’afflux, par l’accroissement chaque jour plus vaste de la science expérimentale et de l’invention humaine, par les apports distincts des civilisations vivantes qui occupaient à la fois cinq ou six grands pays. Ajoutez, depuis un siècle, la connaissance répandue des langues et des littératures modernes, la découverte des civilisations orientales et lointaines, les progrès extraordinaires de l’histoire, qui a ressuscité devant nos yeux les mœurs et les sentiments de tant de races et de tant de siècles ; le courant est

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devenu un fleuve bigarré autant qu’énorme : voilà ce qu’un esprit humain est maintenant obligé d’engloutir, et il faut le génie, la patience, la longue vie d’un Goethe, pour y suffire à peu près. — Combien la source primitive était plus mince et plus limpide ! Au plus beau temps de la Grèce, « un jeune homme apprenait à lire, « écrire, compter1 2, à jouer de la lyre, à lutter et à faire « tous les autres exercices du corps* ». A cela se réduisait l’éducation « pour les enfants des meilleures « familles ». Ajoutons pourtant que, chez le maître de musique, on lui avait enseigné à chanter quelques hymnes religieux et nationaux, à répéter des morceaux d’Homère, d’Hésiode et des poètes lyriques, le pæan qu’il chantait à la guerre, la chanson d’Harmodius qu’il récitait à table. Un peu plus âgé, il écoutait sur l’Agora des discours d’orateurs, des décrets, des mentions de lois. Au temps de Socrate, s’il était curieux, il allait entendre les disputes et les dissertations des sophistes; il tâchait de se procurer un livre d’Anaxagore ou de Zénon l’Éléate; quelques-uns s’intéressaient aux démonstrations géométriques. Mais, en somme, l’éducation était toute gymnastique et musicale, et le petit nombre d’heures qu’ils employaient, entre deux exercices du corps, à suivre une discussion philosophique ne peut pas plus se comparer à nos quinze ou vingt ans d’études classiques et d’études spéciales, que leur vingt

1. Grammata. Comme les lettres servaient de chiffres, ce mot désigne les trois choses.

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