CHAPITRE II
LE MOMENT
Il faut maintenant faire un pas de plus et considérer un nouveau caractère de la civilisation grecque. — Non seulement un Grec de l’ancienne Grèce est grec, mais encore il est ancien; il ne diffère pas seulement de l’Anglais ou de l’Espagnol, parce qu’étant d’une autre race il a d’autres aptitudes et d’autres inclinations; il diffère de l’Anglais, de l’Espagnol et du Grec moderne en ce qu’étant placé à une époque antérieure de l’histoire il a d’autres idées et <T autres sentiments. Il nous précède et nous le suivons. 11 n’a pas bâti sa civilisation sur la nôtre; nous avons bâti notre civilisation sur la sienne et sur plusieurs autres. Il est au rez-de-chaussée, et nous sommes au second ou au troisième étage. De là des suites infinies en nombre et en importance. Quoi de plus différent que deux vies, l’une au niveau du sol avec toutes les portes ouvertes sur la campagne, l’autre juchée et enfermée flans les compartiments étroits d’une haute maison moderne? Ce contraste s’exprime en deux mots : leur vie et leur esprit sont simples, notre vie et notre esprit sont com-
pliqués. Partant, leur art est plus simple que le nôtre, et l’idée qu’ils se forment de l’âme et du corps de l’homme fournit matière à des œuvres que notre civilisation ne comporte plus.
Il suffit d’un coup d’œil jeté sur les dehors de leur vie pour remarquer combien elle est simple. La civilisation, en se déplaçant vers le nord, a dû pourvoir à toutes sortes de besoins qu’elle n’était pas obligée de satisfaire dans ses premières stations du sud. — Dans un climat humide ou froid comme la Gaule, la Germanie, l’Angleterre, l’Amérique du Nord, l’homme mange davantage; il lui faut des maisons plus solides et mieux closes, des habits plus chauds et plus épais, plus de feu et plus de lumière, plus d’abris, de vivres, d’instruments et d’industries. Il devient forcément industriel, et, comme ses exigences croissent avec ses satisfactions, il tourne les trois quarts de son effort vers l’acquisition du bien-être. Mais les commodités dont il se munit sont autant d’assujettissements dans lesquels il s’embarrasse, et l’artifice de son confortable le tient captif. Combien de choses aujourd’hui dans l’habillement d’un homme ordinaire! Combien plus de choses encore dans la toilette d’une femme, même de la condition moyenne! Deux ou trois armoires n’y suffisent pas. Notez qu’aujourd’hui les dames de Naples oû d’Athènes nous empruntent nos modes. Un Pallicare porte un accoutrement aussi surabondant que le nôtre. Nos civilisations du Nord, en refluant sur les peuples
arriérés du Midi, y ont importé un costume étranger, d’une complication superflue, et il faut aller dans les districts reculés, descendre jusqu’à la classe très pauvre, pour trouver comme à Naples des lazz^roni vêtus d’un pagne, comme en Arcadie des femmes couvertes d’une simple chemise, bref, des gens qui réduisent et proportionnent leur habillement aux petites exigences de leur climat.
Dans la Grèce ancienne, une tunique courte et sans manches pour l’homme, pour la femme une longue tunique qui descend jusqu’aux pieds et, se doublant à la hauteur des épaules, retombe jusqu’à la ceinture : voilà tout l’essentiel du costume; ajoutez une grande pièce carrée d’étoffe dont on se drape, pour la femme un voile quand elle sort, assez ordinairement des sandales; Socrate n’en portait qu’aux jours de festin : très souvent on va pieds nus et tête nue. Tous ces vêtements peuvent être ôtés en un tour de main; ils ne serrent point la taille, ils indiquent les formes; le nu apparaît par leurs interstices et dans leurs mouvements. On les ôte tout à fait dans les gymnases, dans le stade, dans plusieurs danses solennelles : « C’est le propre des Grecs, « dit Pline, de ne rien voiler. » L’habillement n’est chez eux qu’un accessoire lâche, qui laisse au corps sa liberté, et qu’à volonté, en un instant, on peut jeter bas. — Même simplicité pour la seconde enveloppe de l’homme, je veux dire la maison. Comparez une maison de Saint- Germain ou de Fontainebleau à une maison de Pompéi ou d’Herculanum, deux jolies villes de province qui
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tenaient auprès de Rome la place et l’emploi que Saint- Germain ou Fontainebleau tiennent aujourd’hui auprès de Paris; comptez tout ce qui compose aujourd’hui un logis passable, grande bâtisse de pierre de taille à deux ou trois étages, fenêtres vitrées, papiers, tentures, personnes, doubles et triples rideaux, calorifères, cheminées, tapis, lits, sièges, meubles de toute espèce, innombrables brimborions et ustensiles de ménage et de luxe, et mettez en regard les frêles murailles d’une maison de Pompéi, ses dix ou douze petits cabinets rangés autour d’une petite cour où bruit un filet d’eau, ses fines peintures, ses petits bronzes; c’est un abri léger pour dormir la nuit, faire la sieste le jour, goûter la fraîcheur en suivant des yeux des arabesques délicates et de belles harmonies de couleurs; le climat ne réclame rien de plus. Aux beaux siècles de la Grèce, le ménage est bien plus réduit encore1. Des murs qu’un voleur peut percer, blanchis à la chaux, encore dépourvus de peintures au temps de Périclès; un lit avec quelques couvertures, un coffre, quelques beaux vases peints, des armes suspendues, une lampe de structure toute primitive; une toute petite maison qui n’a pas toujours de premier étage : cela suffit à un Athénien noble ; il vit au dehors, en plein air, sous les portiques, dans l’Agora, dans les gymnases, et les bâtiments publics qui abritent sa vie publique sont aussi peu garnis que sa maison privée. Au lieu d’un palais comme celui du
1. Voyez, sur tous ces détails de la vie privée, Becker, Chariclès , surtout les Excursus.
Corps législatif ou Westminster de Londres, avec son aménagement intérieur, ses banquettes, son éclairage, sa bibliothèque, sa buvette, tous ses compartiments et tous ses services, il a une place vide, le Pnyx, et quelques degrés de pierre qui font une tribune à l’orateur.
En ce moment nous bâtissons un Opéra, et il nous faut une grande façade, quatre ou cinq vastes pavillons, des foyers, salons et couloirs de toute sorte, un large cercle pour l’assistance, une énorme scène, un grenier gigan-* tesque pour remiser les décors, et une infinité de loges et de logements pour les administrateurs et les acteurs ; nous dépensons quarante millions et la salle aura deux mille places. En Grèce, un théâtre contient de trente à cinquante mille spectateurs, et coûte vingt fois moins que chez nous; c’est que la nature en fait les frais; un flanc de colline où l’on taille des gradins circulaires, 1
un autel en bas et au centre, un grand mur sculpté, comme celui d’Orange, pour répercuter la voix de l’acteur, le soleil pour lampe, et, pour décor lointain, tantôt la mer luisante, tantôt des groupes de montagnes veloutées par la lumière : ils arrivent à la magnificence par l’économie, et pourvoient à leurs plaisirs, comme à leurs affaires, avec une perfection . que nos profusions d’argent n’atteignent pas.
Passons aux constructions morales. Aujourd’hui un État comprend trente à quarante millions d’hommes répandus sur un territoire large et long de plusieurs centaines de lieues. C’est pourquoi il est plus solide qu’une cité antique; mais, en revanche, il est bien plus
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compliqué, et, pour y remplir un emploi, un homme doit être spécial. Partant, les emplois publics sont spéciaux comme les autres. La masse de la population n’intervient dans les affaires générales que de loin en loin, par des élections. Elle vit ou vivote en province, sans pouvoir se faire d’opinions personnelles ni précises, réduite à des impressions vagues et à des émotions aveugles, obligée de se remettre aux mains de gens plus instruits qu’elle expédie dans la capitale et qui la remplacent, quand il faut décider de la guerre, de la paix ou des impôts. — Même substitution, s’il s’agit de la religion, de la justice, de l’armée et de la marine. Dans chacun de ces services, nous avons un corps d’hommes spéciaux; il faut un long apprentissage pour y jouer un rôle; ils échappent à la majorité des citoyens. Nous n’y prenons point part; nous avons des délégués qui, choisis par eux-mêmes ou par l’État, combattent, naviguent, jugent ou prient pour nous. Et nous ne pouvons faire autrement; le service est trop compliqué pour être exécuté à l’improviste par le premier venu; il faut que le prêtre ait passé par le séminaire, le magistrat par l’école de droit, l’officier par les écoles préparatoires, la caserne ou le navire, l’employé par les examens et les bureaux. — Au contraire, dans un petit État comme la cité grecque, l’homme ordinaire est au niveau de toutes les fonctions publiques ; la société ne se divise pas en fonctionnaires et en administré? : il n’y a pas de bourgeois retirés, il n’y a que des citoyens actifs. L’Athénien décide lui-même des intérêts géné-
raux; cinq ou six mille citoyens écoutent les orateurs et votent sur la place publique; c’est la place du marché; on y vient pour faire des décrets et des lois, comme pour vendre son vin et ses olives; le territoire n’étant qu’une banlieue, le campagnard n’a pas beaucoup plus de chemin à faire que le citadin. De plus, les affaires dont il s’agit sont à sa portée; car ce sont des intérêts de clocher, puisque la cité n’est qu’une ville. Il n’a pas de peine à comprendre la conduite qu’il faut tenir avec Mégare ou Corinthe ; il lui suffit pour cela de son expérience personnelle et de ses impressions journalières; il n’a pas besoin d’être un politique de profession, versé dans la géographie, l’histoire, la statistique et le reste. Pareillement, il est prêtre chez lui, et, de temps en temps, pontife de sa phratrie ou de sa tribu; car sa religion est un beau conte de nourrice, et la cérémonie qu’il accomplit consiste en une danse ou un chant qu’il sait dès l’enfance, et dans un repas auquel il préside avec un certain habit. — De plus, il est juge dans les dicastéries, au civil, au criminel, au religieux, avocat et obligé de plaider dans sa propre cause. Un Méridional, un Grec, est naturellement vif d’esprit, bon et beau parleur; les lois ne se sont pas encore multipliées, enchevêtrées en un Code et en un fatras; il les sait en gros; les plaideurs les lui citent; d’ailleurs, l’usage lui permet d’écouter son instinct, son bon sens, son émotion, ses passions, au moins autant que le droit strict et les arguments légaux. — S’il est fiche, il est imprésario. Vous ayez vu que leur théâtre est moins
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compliqué que le nôtre, et, pour faire répéter des danseurs, des chanteurs, des acteurs, un Grec, un Athénien a toujours du goût. — Riche ou pauvre, il est soldat; comme l’art militaire est encore simple et qu’on ignore les machines de guerre, da garde nationale est l’armée. Jusqu’à la venue des Romains, il n’y en a pas eu de meilleure. Pour la former et former le parfait soldat, deux conditions sont requises, et ces deux conditions sont données par l’éducation commune, sans instruction spéciale, sans école de peloton, sans discipline ni exercices de caserne. D’un côté, ils veulent que chaque soldat soit le meilleur gladiateur qu’il se pourra, le corps le plus robuste, le plus souple et le plus agile, le plus capable de bien frapper, parer et courir; à cela leurs gymnases pourvoient : ce sont les collèges de la jeunesse; on y apprend, toute la journée et pendant de longues années, à lutter, sauter, courir, lancer le disque, et, méthodiquement, on y exerce et l’on fortifie tous les membres et tous les muscles. De l’autre côté, ils veulent que les soldats sachent marcher, courir, faire toutes les évolutions en*bon ordre ; à cela l’orchestrique suffit : toutes leurs fêtes nationales et religieuses enseignent aux enfants et aux jeunes gens l’art de former et de dénouer leurs groupes; à Sparte, le chœur de danse publique et la compagnie militaire 1 sont disposés sur le même patron. Ainsi préparé par les mœurs, on comprend que le citoyen soit soldat sans effort et du premier coup. — Il sera marin sans beaucoup plps d’ap- I. Choros et Lochot.
prentissage. En ce temps-là un navire de guerre n’est qu’un bateau de cabotage, contient tout au plus deux cents hommes et ne perd guère de vue les côtes. Dans une cité qui a un port et vit de commerce maritime, il n’est personne qui ne s’entende à manœuvrer un tel navire, personne qui ne connaisse d’avance ou n’apprenne vite les signes du temps, les chances du vent, les positions et les distances, toute la technique et tous les accessoires qu’un matelot ou un officier de mer ne sait chez nous qu’après dix ans d’étude et de pratique. — Toutes ces particularités de la vie antique dérivent de la même cause, qui est la simplicité d’une civilisation sans précédents, et toutes aboutissent au même effet, qui est la simplicité d’une âme bien équilibrée, en qui nul groupe d’aptitudes et de penchants n’a été développé au détriment des autres, qui n’a pas reçu de tour exclusif, que nulle fonction spéciale n’a déformée. Aujourd’hui nous avons l’homme cultivé et l’homme inculte, le citadin et le paysan, le provincial et le parisien, en outre, autant d’espèces distinctes qu’il y a de classes, de professions et de métiers, partout l’individu parqué dans le compartiment qu’il s’est fait et assiégé par la multitude des besoins qu’il s’est donnés. Moins artificiel, moins spécial, moins éloigné de l’état primitif, le Grec agissait dans un cercle politique mieux proportionné aux facultés humaines, parmi des mœurs plus favorables à l’entretien des facultés animales : plus voisin de la vie naturelle, moins assujetti par la civilisation surajoutée, il était plus homme.
Ce ne sont là que les alentours et les moules extérieurs qui modèlent l’individu. Pénétrons dans l’individu luimême, jusqu’à ses sentiments et à ses idées ; nous serons encore plus frappés de la distance qui les sépare des nôtres. Deux sortes de culture les forment en tout temps et en tout pays : la culture religieuse et la culture laïque, et l’une et l’autre opèrent dans le même sens, alors pour les garder simples, aujourd’hui pour les rendre compliqués. — r Les peuples modernes sont chrétiens, et le christianisme est une religion de seconde pousse, qui contredit l’instinct naturel. . On^peut le comparer à une contraction violente qui a infléchi l’altitude primitive de l’âme humaine. En effet, il déclare que le monde est mauvais et que l’homme est gâté; et certes, au siècle où il naquit, cela était indubitable. Il faut donc, selon lui, que l’homme change de voie. La vie présente n’est qu’un exil ; tournons nos regards vers la patrie céleste. Notre fond naturel est vicieux ; réprimons tous nos penchants naturels et mortifions notre corps. L’expérience des sens et le raisonnement des savants sont insuffisants et trompeurs ; prenons pour flambeau la révélation, la foi, l’illumination divine. Par ia pénitence, le renoncement, la méditation, développons en nous l’homme spirituel, et que notre vie soit une attente