‹ Philosophie de l'art (volume 2)Chapitre 27 sur 64 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LES INSTITUTION

Si jamais la correspondance de l’art et de la vie s’est manifestée en traits visibles, c’est dans l’histoire de la statuaire grecque. Pour faire l homme de marbre ou d’airain, ils ont d’abord fait l’homme vivant, et la grande sculpture se développe chez eux au même moment que l’institution par laquelle se forme le corps parfait. Toutes deux s’accompagnent comme les Dioscures, et, par une rencontre admirable, le crépuscule douteux de l’histoire lointaine s’éclaire à la fois de leurs deux rayons naissants.

C’est dans la première moitié du vne siècle qu’elles apparaissent toutes deux ensemble. — A cet instant, l’art fait ses grandes découvertes techniques. Vers 689, Butadès de Sicyone a l’idée de modeler et de cuire au feu des figures d’argile, ce qui le conduit à orner de masques le faîte des toits. A la même époque, Rhoikos et Théodoros de Samos trouvent le moyen de couler l’airain dans un moule. Vers 650, Mêlas de Chio fait les pre-

mières statues de marbre, et, d’olympiade en olympiade pendant toute la fin du siècle et tout le siècle suivant, on voit la statuaire se dégrossir, pour s’achever et devenir parfaite après les glorieuses guerres médiques. — C’est que l’orchestrique et la gymnastique deviennent alors des institutions régulières et complètes. Un monde a fini, celui d’Homère et de l’épopée ; un monde commence, celui d’Archi loque, de Callinos, de Terpandre, d’Olympos et de la poésie lyrique. Entre Homère ou ses continuateurs, qui sont du ixe et du vme siècle, et les inventeurs des mètres nouveaux et de la musique nouvelle, qui sont du siècle suivant, une vaste transformation s’est accomplie dans la société et dans les mœurs. — L’horizon de l’homme s’est élargi et s’élargit tous les jours davantage; la Méditerranée tout entière a été explorée ; on connaît la Sicile et l’Égypte, sur lesquelles Homère n’avait que des contes. En 632, les Samiens naviguent pour la première fois jusqu’à Tartessos, et, sur la dîme de leur gain, ils consacrent à leur déesse Héré un énorme cratère d’airain, orné de griffons et soutenu par trois figures agenouillées de onze coudées. Les colonies multipliées viennent peupler et exploiter les côtes de la Grande-Grèce, de la Sicile, de l’Asie Mineure, du Pont-Euxin. Toutes les industries se perfectionnent ; les barques à cinquante rames des vieux poèmes deviennent des galères de deux cents rameurs Un homme de Chio invente l’art d’amollir, de durcir et souder le fer. On bâtit le temple Dorien ; on connaît la monnaie, les chiffres, l’écriture, ignorés d’Homère ; la tactique change,

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on combat à pied et en ligne au lieu de combattre en char et sans discipline. L’association humaine, si lâche dans Ylliade et dans T Odyssée, resserre ses mailles. Au lieu d’une Ithaque, où chaque famille vit à part sous son chef indépendant, où il n’y a pas de pouvoirs publics, où l’on a pu vivre vingt ans sans convoquer l’assemblée, des cités fermées et gardées, pourvues de magistrats, soumises à une police, se sont assises et deviennent des républiques de citoyens égaux sous des chefs élus.

En même temps, et par contre-coup, la culture de l’esprit se diversifie, s’étend et se renouvelle. Sans doute elle demeure toute poétique ; la prose ne s’écrira que plus tard; mais la mélopée monotone qui soutenait Thexamètre épique fait place à une multitude de chants variés et de mètres différents. On ajoute le pentamètre à l’hexamètre; on invente le trochée, l’iambe, l’anapeste; on combine les pieds nouveaux et les pieds anciens en distiques, en strophes, en mesures de toutes espèces. La cithare, qui n’avait que quatre cordes, en reçoit sept; Terpandre fixe ses modes et donne les nomes de la musique ; Olympos, puis Thalétas, achèvent d’approprier les rythmes de la cithare, de la flûte et des voix aux nuances de la poésie qu’elles accompagnent. Tâchons de nous représenter ce monde si éloigné et dont les débris sont presque tous perdus ; il n’y en a pas de plus différent du nôtre, ni qui exige un si grand effort d’imagination pour être compris ; mais il est le moule primitif et persistant d’où le monde grec est sorti.

Quand nous voulons nous figurer une poésie lyrique, nous pensons aux odes de Victor Hugo ou aux stances de Lamartine; cela se lit des yeux ou tout au plus se récite à mi-voix, à côté d’un ami, dans le silence du cabinet notre civilisation a fait de la poésie la confidence d’uie âme qui parle à une âme. Celle des Grecs était, non seulement débitée à haute voix, mais déclamée, chantée au son des instruments, bien plus encore, mimée et dansée. Rappelons-nous Delsarte ou Mme Viardot chantant un récitatif A' Iphigénie ou d 'Orphée, Rouget de l’Isle ou Mlle Rachel déclamant la Marseillaise , un chœur de ï Alceste de Gluck, tel que nous le voyons au théâtre, avec un coryphée, un orchestre et des groupes qui s’entrelacent et se dénouent devant l’escalier d’un temple, non pas, comme aujourd’hui, sous la lumière de la rampe et devant des décors peints, mais sur la place publique et sous le vrai soleil; nous aurons l’idée la moins inexacte de ces fêtes et de ces mœurs. Tout l’homme, esprit et corps, y entre en branle, et les vers qui nous en restent ne sont que des feuillets détachés d’un livret d’opéra. — Dans un village corse, aux funérailles, la « vocératrice » improvise et déclame deschants de vengeance devant le corps d’un homme assassiné, ou des chants de plainte sur le cercueil d’une jeune fdle morte avant l’âge. Dans les montagnes de la Calabre ou de la Sicile, aux jours de danse, les jeunes gens figurent, par leurs poses et leurs gestes, de petits drames et des scènes d’amour. Concevons dans un climat semblable, sous un ciel encore plus beau, en de petites

cités où chacun connaît tous les autres, des hommes aussi imaginatifs et aussi gesticulateurs, aussi prompts à l’émotion et à l’expression, d’une âme encore plus vive et plus neuve, d’un esprit encore plus inventif, plus ingénieux, plus enclin à embellir toutes les actions et tous les moments de la vie humaine. Cette pantomime musicale, que nous ne rencontrons plus que par fragments isolés et dans des recoins perdus, se développera, se multipliera en cent rameaux et fournira matière à une littérature complète; il n’y aura pas de sentiment qu’elle n’exprime, pas de scène de la vie privée ou publique qu’elle ne vienne décorer, pas d’intention ou de situation auxquelles elle ne puisse suffire. Elle sera la langue naturelle, d’usage aussi universel et aussi commun que notre prose écrite ou imprimée ; celle-ci est une sorte de notation sèche, par laquelle aujourd’hui une pure intelligence communique avec une pure intelligence ; comparée au premier langage tout imitatif et corporel, elle n’est plus qu’une algèbre et un résidu.

L’accent du français est uniforme; il n’a pas de chant; les longues et les brèves y sont peu marquées, faiblement distinguées. Il faut avoir entendu une langue musicale, la mélopée continue d’une belle voix italienne qui récite une stance du Tasse, pour savoir ce que la sensation de l’ouïe peut ajouter aux sentiments de l’âme, comment le son et le rythme étendent leur ascendant sur toute notre machine et leur contagion dans tous nos nerfs. Telle était cette langue grecque dont nous n’avons

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pins que le squelette. On voit, par les commentateurs et les scoliastes, que le son et la mesure y tenaient une place aussi grande que l’idée et l’image. Le poète qui inventait une espèce de mètre, inventait une espèce de sensation. Tel assemblage de brèves et de longues est forcément un allégro, tel autre un largo, tel autre un scherzo, et imprime, non seulement à la pensée, mais au geste et à la musique, ses inflexions et son caractère. Voilà comment l’âge qui a produit le vaste ensemble de la poésie lyrique a produit du même coup l’ensemble non moins vaste de l’orchestrique. On sait les noms de deux cents danses grecques. Jusqu’à seize ans, à Athènes, l’orchestrique faisait toute l’éducation.

« En ce temps-là, dit Aristophane, les jeunes gens « d’un même quartier, lorsqu’ils allaient chez le maître « de cithare, marchaient ensemble dans les rues, pieds « nus et en bon ordre, quand même la neige serait « tombée comme la farine d’un tamis. Là, ils s’asseyaient « sans serrer les jambes, et on leur enseignait l’hymne « Pallas redoutable, dévastatrice des cités », ou « Un cri <( qui s’élève au loin », et ils tendaient leurs voix avec « l’âpre et mâle harmonie transmise par leurs pères. »

Un jeune homme d’une des premières familles, Hippocléidès, étant venu à Sicyone chez le tyran Clisthènes et s’étant montré accompli dans tous les exercices du corps, voulut, le soir du festin, faire étalage de sa belle éducation1. Ayant ordonné à la joueuse de flûte de lui jouer

i. Hérodote, VI, ch. cm.

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VEmmélie, il la dansa, puis un instant après, faisant apporter une table, il monta dessus et dansa des figures de l’orchestrique lacédémonienne et athénienne. — Ainsi préparés, ils étaient à la fois « chanteurs et danseurs1 », et se donnaient eux-mêmes à eux-mêmes les nobles spectacles pittoresques et poétiques pour lesquels plus tard ils payèrent des figurants. Dans les banquets des clubs2, après le repas, on faisait des libations et Ton chantait le pæan en l’honneur d’Apollon ; puis venait la fête proprement dite3, la déclamation mimée, la récitation lyrique au son de la cithare ou de la flûte, un solo suivi d’un refrain, comme plus tard la chanson d’Harmodius et d’Aristogiton, un duo chanté et dansé, comme plus tard, dans le Banquet de Xénophon, la rencontre de Bacchus et d’Ariane. Quand un citoyen s’était fait tyran et voulait jouir de la vie, il agrandissait et établissait à demeure autour de lui ces sortes de fêtes. Polycrate, à Samos, avait deux poètes, Ibycos et Anacréon, pour en ordonner l’arrangement et pour en faire la musique et les vers. Les jeunes gens qui représentaient ces poésies étaient les plus beaux qu’on eût pu trouver, Bathylle qui jouait de la flûte et chantait à l’ionienne, Cléobule aux beaux yeux de vierge, Simalos, qui dans le chœur maniait la pectis, Smerdiès, à l’abondante chevelure bouclée, qu’on était allé chercher jusque chez les Thraces Cicons. C’était l’opéra en petit et à domicile.

\ . Lucien. « Autrefois les mêmes chantaient et dansaient. »

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