Kômos
Tous les poètes lyriques de ce temps sont pareillement maîtres de chœurs; leur demeure est une sorte de Conservatoire1, une « Maison des muses ». Il y en avait plusieurs à Lesbos, outre celle de Sapho; des femmes les dirigeaient; elles avaient des élèves qui venaient des îles ou des côtes voisines, de Milet, de Colophon, de Salamine, de la Pamphylie; là, on apprenait pendant de longues années la musique, la récitation, Part des belles poses; on raillait les ignorantes, « les petites paysannes « qui ne savaient pas relever leurs robes sur leur che- « ville » ; on fournissait un coryphée et l’on préparait des chœurs pour les lamentations des funérailles ou la pompe des mariages. — Ainsi la vie privée tout entière, par ses cérémonies comme par ses plaisirs, contribuait à faire de l’homme, mais dans le plus beau sens du mot et avec une dignité parfaite, ce que nous appelons un chanteur, un figurant, un modèle et un acteur.
La vie publique concourait au même effet. En Grèce, l’orchestrique intervient dans la religion et dans la politique, pendant la paix et pendant la guerre, pour honorer les morts et célébrer les vainqueurs. À la fête ionienne des Thargélies, Mimnermos le poète et sa maîtresse Nanno conduisaient le cortège en jouant de la flûte. Callinos, Alcée, Théognis, exhortaient, en vers qu’ils chantaient eux-mêmes, leurs concitoyens ou leur parti. Quand les Athéniens, plusieurs fois vaincus, eurent décrété la mort contre celui qui parlerait de
1. Simonide de Céos habitait ordinairement le Chorégéion, près du temple d’Apollon.
LES INSTITUTIONS
reprendre Salamine, Solon, en costume de héraut, le chapeau d’Hermès sur la tête, parut soudainement dans l’assemblée, monta sur la pierre où se tenaient les hérauts et récita avec tant de force une élégie, que la jeunesse partit sur-le-champ « pour délivrer l’île char- « mante et détourner d’Athènes l’opprobre et la honte » . — En campagne, les Spartiates récitaient des chants sous la tente. Le soir, après le repas, chacun à son tour se levait pour dire et mimer l’élégie, et le polémarque donnait à celui qui emportait le prix un plus grand morceau de viande. Certainement le spectacle était beau, lorsque ces grands jeunes gens, les plus forts et les mieux faits de la Grèce, avec leurs cheveux longs et soigneusement rattachés au sommet de la tête, avec leur tunique rouge, leurs larges boucliers polis, leurs gestes de héros et d’athlètes, venaient chanter des vers comme ceux-ci :
« Combattons avec courage pour cette terre, notre « sol, — et mourons pour nos enfants, sans épargner « nos âmes. — Et vous, jeunes gens, combattez fermes « l’un à côté de l’autre ; — que nul de vous ne donne « l’exemple de la fuite honteuse ni de la peur, — mais « plutôt, faites-vous un grand et vaillant cœur dans « votre poitrine.... — Pour les anciens, les vieillards « dont les genoux ne sont plus agiles, — ne les aban- « donnez pas, ne fuyez pas; — car il est honteux de « voir tomber au premier rang, devant les jeunes gens, a — un homme vieux qui a déjà la tête et la barbe « blanches ; — il est honteux de le voir gisant, exha-
« lant dans la poussière sa vaillante âme — et serrant « de ses mains sa plaie sanglante sur sa peau nue. — « Au contraire, tout convient aux jeunes, — quand ils « ont la fleur éclatante de Tadolescence. — Admirés « par les hommes, aimés par les femmes, — ils sont « encore beaux, s’ils tombent au premier rang.... — (( Ce qui est laid à voir, c’est un homme gisant dans la « poussière, — percé par derrière, le dos traversé par « la pointe d’une lance. — Que chaque homme, après « l’élan, reste ferme, — fixé au sol par ses deux pieds, « mordant sa lèvre avec ses dents — les cuisses, les « jambes, les épaules, et au-dessous la poitrine jus- « qu’au ventre, tout le corps, — couvert par son large <( bouclier; — qu’il combatte pied contre pied, bou- « cher contre bouclier, — casque contre casque, « aigrette contre aigrette, poitrine contre poitrine, « tout proche, — et que, de tout près, corps à corps, « frappant de sa longue pique ou de son épée, — il « perce et tue un ennemi. »
Il y avait des chants semblables pour toutes les circonstances de la vie militaire, entre autres des anapestes pour aller à l’attaque au son des flûtes. Nous avons revu un spectacle semblable pendant le premier enthousiasme de la Révolution ; le jour où Dumouriez, mettant son chapeau au bout de son épée, gravit l’escarpement de Jemmapes, il entonna le Chant du Départ , et les soldats le chantèrent en courant avec lui. Par cette grande clameur discordante, nous pouvons imaginer un chœur de bataille régulier, une marche
musicale antique. Il y en eut une, après la victoire de Salamine, lorsque Sophocle, âgé de quinze ans. le plus bel adolescent d’Athènes, se mit nu, selon le rite, et dansa le pæan en l’honneur d’Apollon, au milieu de la pompe militaire et devant le trophée.
Mais le culte fournissait encore plus de matière à l’orchestrique que la politique et la guerre. Selon les Grecs, le plus agréable spectacle que l’on pût donner aux dieux était celui que présentent de beaux corps florissants, développés dans toutes les attitudes qui montrent la force et la santé. C’est pourquoi leurs fêtes les plus saintes étaient des défilés d’opéra et des ballets sérieux. Des citoyens choisis, quelquefois, comme à Sparte, la cité tout entière1, formaient des chœurs devant les dieux; chaque ville importante avait ses poètes, qui faisaient la musique et les vers, ordonnaient les groupes et les évolutions, enseignaient les poses, instruisaient longuement les acteurs, réglaient les costumes : pour nous figurer une telle cérémonie, nous n’avons guère qu’un exemple contemporain, celui des représentations qui se donnent encore aujourd’hui, tous les dix ans, à Oberammergau en Bavière, où, depuis le moyen âge, tous les habitants de la bourgade, cinq ou six cents personnes, préparés dès l’enfance, jouent solennellement la Passion du Christ. Dans ces fêtes, Alcman et Stésichore étaient à la fois des poètes, des maîtres de chapelle, des maîtres de ballet, quelquefois