Fustel de Coulanges, la Cité antique
époques de frivolité et de décadence, qu’ils sont devenus idolâtres. <( Si nous représentons les dieux sous des « figures humaines, disaient-ils, c’est qu’il n’y a pas de « forme plus belle. » Mais, par delà la forme expressive ils voyaient flotter, comme en un rêve, les puissances générales qui gouvernent l’âme et l’univers.
Suivons une de leurs processions, celle des grandes panathénées, et tâchons de démêler les pensées et les émotions d’un Athénien qui, mêlé au cortège solennel, venait visiter ses dieux. — C’était au commencement du mois de septembre. Pendant trois jours la cité entière avait contemplé des jeux, d’abord, à l’Odéon, toutes fes pompes de l’orchestrique, la récitation des poèmes d’Homère, des concours de chant, de cithare et de flûte, des chœurs de jeunes gens nus dansant la pyrrhique, d’autres vêtus formant un chœur cyclique ; ensuite, dans le stade, tous les exercices du corps nu, la lutte, le pugilat, le pancrace, le pentathle pour hommes et pour enfants, la course à pied, simple et double, pour les hommes nus et les hommes armés, la course à pied avec des flambeaux, la course à cheval, la course en char à deux ou à quatre chevaux, en char ordinaire et en char de guerre, avec deux hommes dont l’un sautait à bas, suivait en courant, puis, d’un élan, remontait. Selon une parole de Pindare « les dieux étaient amis des jeux », et l’on ne pouvait mieux les honorer que par ce spectacle. — Le quatrième jour la procession, dont la frise du Parthénon nous a conservé l’image, se mettait en marche ; en tête étaient les pontifes, des vieillards
LES INSTITUTIONS
choisis parmi les plus beaux, des vierges de famille noble, les députations des villes alliées avec des offrandes, puis des métèques avec des vases et des ustensiles d’or et d’argent ciselé, les athlètes à pied, ou sur leurs chevaux, ou sur leurs chars, une longue file de sacrificateurs et de victimes, enfin le peuple en habits de fête. La galère sacrée se mettait en mouvement, portant à son mât le voile de Pallas, que les jeunes filles nourries dans l’Erechthéion lui avaient brodé. Partie du Céramique1, elle allait à l’Eleusinium, en faisait le tour, longeait l’Acropole au nord et à l’est, et s’arrêtait près de l’Aréopage. Là, on détachait le voile pour l’apporter à la déesse, et le cortège montait l’immense escalier de marbre long de cent pieds, large de soixante-dix, qui conduisait aux Propylées, vestibule de l’Acropole. Comme le coin de la vieille Pise où se pressent la cathédrale, la Tour penchée, le Campo Santo et le Baptistère, ce plateau abrupt et tout consacré aux dieux disparaissait sous les monuments sacrés, temples, chapelles, colosses, statues ; mais, de ses quatre cents pieds de haut, il dominait toute la contrée; entre les colonnes et les angles des édifices profilés sur le ciel les Athéniens apercevaient la moitié de leur Attique, un cercle de montagnes nues brûlées par l’été, la mer luisante encadrée par la saillie mate de ses côtes, tous les grands êtres éternels dans lesquels les dieux avaient leur racine, lePentélique avec ses autels et la statue lointaine de Pallas-Athéné,