‹ Philosophie de l'art (volume 2)Chapitre 52 sur 64 · Chevreul, Traité du contraste des couleurs · texte numérisé non relu

Chevreul, Traité du contraste des couleurs

les autres, simples ou mélangés, forment ainsi par leur proximité, comme les notes musicales par leur succession, une harmonie pleine et forte, ou âpre et rude, ou douce et molle. Considérez au Louvre, dans YEsther de Véronèse, la charmante suite des jaunes qui, vaguement pâlis, foncés, argentés, rougis, verdis, teintés d’améthyste et toujours tempérés et reliés, se fondent les uns dans les autres, depuis la jonquille pâle et la paille luisante jusqu’à la feuille morte et la topaze brûlée; ou, dans la Sainte Famille du Giorgione, les puissantes rougeurs qui, depuis la pourpre presque noire de la draperie, vont se diversifiant et s’éclaircissant, se tachent d’ocre sur les chairs solides, palpitent et flageolent dans les interstices des doigts, s’étalent en se bronzant sur une poitrine virile, et, tour à tour imprégnées d’ombre et de lumière, mettent à la fin sur un visage de jeune fille un effluve de soleil couchant; vous comprendrez la puissance expressive d’un élément pareil. — Il est aux figures ce que l’accompagnement est au chant; bien mieux, parfois il est le chant dont les figures ne sont que l’accompagnement; d’accessoire il est devenu principal. Mais, que sa valeur soit accessoire, principale, ou simplement égale à celle du reste, il n’en est pas moins visible qu’il est une puissance distincte et que, pour exprimer le caractère, son effet ioit s’accorder avec les autres effets.

D’après ce principe nous allons classer fine dernière fois les œuvres des peintres. Toutes choses égales d’ailleurs, on voit qu’elles seront plus ou moins belles, selon v que la convergence des effets sera chez elles plus ou moins complète, et cette règle qui, appliquée à l’histoire de la littérature, a distingué les moments successifs d’un âge littéraire, nous donne le moyen, si nous l’appliquons à l’histoire de la peinture, de distinguer les états successifs d’une école d’art.

Dans la période primitive, l’œuvre est encore imparfaite. L’art est insuffisant, et l’artiste ignorant ne sait pas faire converger tous les effets. Il en manie quelquesuns, souvent fort bien et avec génie; mais il ne soupçonne pas les autres; le manque d’expérience l’empêche de les voir, ou l'esprit de la civilisation dans laquelle il est enfermé en détourne ses yeux. Tel est l’état de l’art pendant les deux premiers âges de la peinture italienne. — Pour le génie et l’âme, Giotto ressemblait à Raphaël; il avait la même abondance, la même facilité, la même originalité, la même beauté d’invention; son sentiment de l’harmonie et de la noblesse n’était pas moindre; mais la langue n’était pas faite, et il a balbutié, tandis que l’autre a parlé. 11 n’avait pas étudié sous Pérugin et à Florence, il ne

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