‹ Philosophie de l'art (volume 3)Chapitre 40 sur 73 · Au Louvre · texte numérisé non relu

Au Louvre

« sang et de cadavres. Et l’onde éclatante du fleuve, « sorti de Zeus, se dressa, saisissant le fils de Pelée... « Alors Héphæstos tourna contre le fleuve sa flamme res- « plendissante, et les ormes brûlaient, et les saules, et « les tamaris ; et le lotos brûlait, et le glaïeul et le « cyprès, qui abondaient tous autour du fleuve aux « belles eaux ; et les anguilles et les poissons nageaient (( çà et là ou plongeaient dans les tourbillons, poursui- « vis parle souffle ardent d’Héphæstos, et la force même g du fleuve fut consumée, et il cria : « Héphæstos ! « aucun des dieux ne peut lutter contre toi. Cesse « donc. » — Il parla ainsi, brûlant, et ses eaux lim- « pides bouillonnaient. » Six siècles après, quand Alexandre s’embarqua sur l’Hydaspe, debout à la proue, il fit des libations à la rivière, à l’autre rivière sa sœur, à l’Indus qui les recevait toutes deux et qui allait le porter. — Pour une âme simple et saine, un fleuve, surtout s’il est inconnu, est par lui-même une puissance divine; l’homme, devant lui, se sent en présence d’un être un, éternel, toujours agissant, tour à tour nourricier et dévastateur, aux formes et aux aspects innombrables ; cet écoulement intarissable et régulier lui donne l’idée d’une vie calme et virile, mais majestueuse et surhumaine. Aux siècles de décadence, dans des statues comme celles du Tibre et du Nil, les sculpteurs anciens se souvenaient encore de l’impression primitive, et le large torse, l’attitude reposée, le vague regard de la statue, montrent que, par la forme humaine, ils songeaient toujours à exprimer l’épan-

LES INSTITUTIONS

chement magnifique, uniforme, indifférent de la grande eau.

D’autres fois, le nom du dieu faisait entrevoir sa nature. Hestia signifie le foyer ; jamais la déesse n’a pu être tout à fait séparée de la flamme sainte, qui était le centre de la vie domestique. Démèter signifie la terre mère ; et les épithètes des rituels l’appellent la noire, la profonde et la souterraine, la nourrice des jeunes êtres, la porteuse de fruits, la verdoyante. Le soleil, dans Homère, est un autre dieu qu’Apollon, et la personne morale se confond en lui avec la lumière physique. Quantité d’autres divinités, Horai , les Saisons, Dicè , la Justice, Némésis , la Répression, portent dans l'âme de l’adorateur leur sens avec leur nom. — Je n’en citerai qu’un, Éros, l’Amour, pour montrer comment le Grec, libre et pénétrant d’esprit, réunissait dans la même émotion l’adoration d’une personne divine et la divination d’une force naturelle. « Amour, dit Sophocle, invincible au combat, « Amour qui t’abats sur les puissances et les fortunes, « tu habites sur les joues délicates de la jeune fille ; et « tu franchis la mer, et tu vas dans les cabanes rus- « tiques, et il n’y a personne parmi les immortels ni « parmi les hommes éphémères qui puisse te fuir. » Un peu plus tard, entre les mains des convives du Banquet \ selon les diverses interprétations du nom, la nature du dieu varie. Pour les uns, puisque amour signifie sympathie et concorde, l’Amour est le plus uni-

Page 1