CHAPITRE II
(ju’est-ce donc qu’un caractère notable, et d’abord comment savoir, deux caractères étant donnés, si l’un est plus important que l’autre? Nous nous trouvons reportés par cette question dans le domaine des sciences; car il s’agit ici des êtres en eux-mêmes, et c’est justement l’affaire des sciences que d’évaluer les caractères dont les êtres sont composés. — 11 nous faut faire une excursion dans l’histoire naturelle; je ne m’en excuse pas auprès de vous; si la matière paraît d’abord sèche et abstraite, il n’importe. La parenté qui lie l’art à la science est un honneur pour lui comme pour elle; c’est une gloire pour elle de fournir à la beauté ses principaux supports; c’est une gloire pour lui que d’appuyer ses plus hautes constructions sur la vérité.
Il y a cent ans environ que les sciences naturelles ont découvert la règle d’évaluation que nous allons leur emprunter; c’est le principe de la subordination des caractères ; toutes les classifications de la botanique et
de la zoologie ont été construites d’après lui, et son importance a été prouvée par des découvertes aussi inattendues que profondes. Dans une plante et dans un animal, certains caractères ont été reconnus* comme plus importants que les autres; ce sont les moins variables ; à ce titre, ils possèdent une force plus grande que celle des autres; car ils résistent mieux à l’attaque de toutes les circonstances intérieures ou extérieures qui peuvent les défaire ou les altérer. — Par exemple, dans une plante, la taille et la grandeur sont moins importantes que la structure; car, à l’intérieur, certains caractères accessoires, à l’extérieur, certaines conditions accessoires, font varier la grandeur et la taille sans altérer la structure. Le pois qui rampe à terre et l’acacia qui monte dans l’air sont des légumineuses très voisines ; une tige de blé haute de trois pieds et un bambou haut de trente pieds sont des graminées parentes ; la fougère, si petite en nos climats, devient un grand arbre sous les tropiques. — Pareillement encore, dans un vertébré, le nombre, la disposition et l’emploi des membres sont moins importants que la possession des mamelles. 11 pourra être aquatique, terrestre, aérien, subir tous les changements que comporte le changement d’habitation, sans que pour cela la structure qui le rend capable d’allaiter soit altérée ou détruite. La chauve-souris et la baleine sont des mammifères comme le chien, le cheval et l’homme. Les puissances formatrices qui ont effdé les membres de la chauve-souris et changé ses mains en ailes, qui ont soudé, raccourci et presque effacé les
LE DEGRÉ D’IMPORTANCE DU CARACTÈRE 24t
membres postérieurs de la baleine, n’ont point eu de prise chez l’une ni chez l’autre sur l’organe qui donne au petit son aliment, et le mammifère volant, comme le mammifère nageant, restent frères du mammifère qui marche. — 11 en est ainsi dans toute l’échelle des êtres et sur toute l’échelle des caractères. Telle disposition organique est un poids plus lourd que les forces capables d’ébranler des poids moindres ne parviennent pas à ébranler.
Par suite, lorsqu’une de ces masses s’ébranle, elle entraîne avec soi des masses proportionnées. En d’autres termes, un caractère amène et emmène avec lui des caractères d’autant plus invariables et plus importants qu’il est plus invariable et plus important lui-même. Par exemple, la présence de l’aile, étant un caractère fort subordonné, n’entraîne avec soi que des modifications légères, et reste sans effet sur la structure générale. Des animaux de classes différentes peuvent avoir des ailes; à côté des oiseaux sont des mammifères ailés comme la chauve-souris, des lézards ailés comme l’ancien ptérodactyle, des poissons volants comme les exocets. Même, la disposition qui rend un animal propre au vol est de si petite conséquence, quelle se rencontre jusque dans des embranchements différents ; non seulement plusieurs vertébrés, mais encore beaucoup d’articulés ont des ailes ; et, d’autre part, cette faculté est si peu importante, que tour à tour elle manque et se montre dans la même classe; cinq familles d’insectes volent, et la dernière, celle des aptères, ne vole pas. — Au contraire, la pré-