‹ Philosophie de l'art (volume 3)Chapitre 52 sur 73 · II · texte numérisé non relu

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sence des mamelles, étant un caractère fort important, entraîne avec soi des modifications considérables et détermine dans ses principaux traits la structure de l’animal. Tous les mammifères appartiennent au même embranchement; on est forcément vertébré, dès que l’on est mammifère. Bien plus, la présence des mamelles amène toujours avec soi la circulation double, la viviparité, la circonscription des poumons par une plèvre, ce qui exclut tous les autres vertébrés, oiseaux, reptiles, amphibies et poissons. En général, lisez le nom d’une classe, d’une famille, d’une division quelconque des êtres naturels ; ce nom, qui exprime le caractère essentiel, vous montre la disposition organique qu’on a choisie comme signe. Lisez alors les deux ou trois lignes qui suivent : vous y trouverez énumérée une série de caractères qui sont, pour le premier, des compagnons inséparables, et dont l’importance et le nombre mesurent la grandeur des masses qui viennent et s’en vont avec lui.

Si maintenant on cherche la raison qui donne à certains caractères une importance et une invariabilité supérieures, on la trouve d’ordinaire dans la considération suivante : dans un être vivant, il y a deux parties, les éléments et l’agencement; l’agencement est ultérieur, les éléments sont primitifs; on peut bouleverser l’agencement sans altérer les éléments ; on ne peut altérer les éléments sans bouleverser l’agencement. On doit donc distinguer deux sortes de caractères, les uns profonds, intimes, originels, fondamentaux, ce sont ceux des éléments ou matériaux; les autres superficiels, extérieurs,

LE DEGRÉ D’IMPORTANCE DU CARACTÈRE 2*3 dérives, superposés, ce sont ceux de l’agencement ou arrangement. — Tel est le principe de la plus féconde théorie des sciences naturelles, celle des analogues, par laquelle Geoffroy Saint-IIilaire a expliqué la structure des animaux, et Goethe la structure des plantes. Dans le squelette d’un animal, il faut démêler deux couches de caractères, l’une qui comprend les pièces anatomiques et leurs connexions, l’autre qui comprend leurs élongations, leurs raccourcissements, leurs soudures el leur adaptation à tel ou tel emploi. La première est primitive, la Seconde est dérivée ; les mêmes articles avec les mêmes rapports se retrouvent dans le bras de l’homme, dans l’aile de la chauve-souris, dans le membre à colonne du cheval, dans la patte du chat, dans la nageoire de la baleine; ailleurs, chez l’orvet, chez le boa, des pièces devenues inutiles subsistent à l’état de vestiges, et ces rudiments conservés, comme cette unité de plan maintenue, témoignent de forces élémentaires que toutes les transformations ultérieures n’ont pu abolir. — De la même façon, on a constaté que, primitivement et par leur fonds, toutes les parties de la fleur sont des feuilles, et cette distinction de deux natures, l’une essentielle, l’autre accessoire, a expliqué des avortements, des monstruosités, des analogies aussi nombreuses qu’obscures, en opposant la trame intime du tissu vivant aux plis, aux sutures et aux broderies qui viennent la diversifier et la masquer. — De ces découvertes partielles est sortie une règle générale : c’est que, pour démêler le caractère le plus important, il faut considérer l’être à son origine

ou dans ses matériaux, l’observer sous sa forme la plus simple, comme on le fait en embryogénie, ou noter les caractères distinctifs qui sont communs à ses éléments, comme on le fait dans l’anatomie et la physiologie générale. En effet, c’est d’après les caractères fournis par l’embryon, ou d’après le mode de développement commun à toutes les parties, que l’on ordonne aujourd’hui l’immense armée des plantes; ces deux caractères sont d’une importance si haute, qu’ils s’entraînent mutuellement l’un l’autre et contribuent tous deux à établir la meme classification. Selon que l’embryon est muni ou non de petites feuilles primitives, selon qu’il possède une ou deux de ces feuilles, il entre dans l’un des trois embranchements du règne végétal. S’il a deux de ces feuilles, sa tige est formée de couches concentriques et plus dure au centre qu’à la circonférence, sa racine est fournie par l’axe primaire, ses verticilles floraux se composent presque toujours de deux ou cinq pièces ou de leurs multiples. S’il n’a qu’une de ces feuilles, sa tige est formée de faisceaux disséminés et se trouve plus molle au centre qu’à la circonférence, sa racine est fournie par des axes secondaires, ses verticilles floraux se composent presque toujours de trois pièces ou de leurs multiples. — Des correspondances aussi générales et aussi stables se rencontrent dans le règne animal, et la conclusion qu’au bout de leur travail les sciences naturelles lèguent aux sciences morales, c’est que les caractères sont plus ou moins importants, selon qu’ils sont des forces plus ou moins grandes; c’est que l’on trouve

la mesure de leur force dans le degré de leur résistance à l’attaque; c’est que, partant, leur invariabilité plus ou moins grande leur assigne dans la hiérarchie leur place plus ou moins haute; c’est qu'enfm leur invariabilité est d’autant plus grande qu’ils constituent dans l’être une couche plus profonde et appartiennent, non à son agencement, mais à ses éléments.

Appliquons ce principe à l’homme, d’ahord à l’homme moral et aux arts qui le prennent pour objet, c’est-à-dire à la musique dramatique, au roman, au théâtre, à l’épopée et, en général, à la littérature. Quel est ici l’ordre d’importance des caractères, et comment constater leurs divers degrés de variabilité? — L’histoire nous fournit un moyen très sûr et très simple; car les événements, en travaillant sur l’homme, altèrent en des proportions diverses les diverses couches d’idées et de sentiments qu’on remarque en lui. Le temps gratte et creuse sur nous, comme un piocheur sur le sol, et manifeste ainsi notre géologie morale ; sous son effort, nos terrains superposés s’en vont tour à tour, les uns plus vite et les autres plus lentement. Ses premiers coups de beche raclent aisément un terrain meuble, une sorte d’alluvion molle et tout extérieure ; viennent ensuite des gravois mieux collés, des sables plus épais qui, pour disparaître, exigent un travail plus long. Plus bas s’étendent des calcaires, des marbres, des schistes étagés, tous résistants et compacts ; il faut des âges entiers de labeur continu, de tranchées profondes, d'explosions multipliées, pour en venir à bout. Plus bas encore s’enfonce en des lointains indéfinis le granit Mrimitif, support du reste, et, si puissante que soit

LE DEGRÉ D’IMPORTANCE DU CARACTÈRE 247 l’attaque des siècles, elle ne parvient pas à l’enlever tout entier.

A la surface de l’homme sont des mœurs, des idées, un genre d’esprit qui durent trois ou quatre ans; ce sont ceux de la mode et du moment. Un voyageur qui est allé en Amérique ou en Chine ne retrouve plus le même Paris qu’il avait quitté. Il se sent provincial et dépaysé ; la plaisanterie a changé d’allures ; le vocabulaire des clubs et des petits théâtres est différent ; l’élégant qui tient le haut du pavé n’a plus la même sorte d’éléganceril étale d’autres gilets et d’autres cravates : ses scandales et ses sottises font éclat dans un autre sens ; son nom lui-même est nouveau ; nous avons eu tour à tour le petit-maître, l’incroyable, le mirliflor, le dandy, le lion, le gandin, le cocodès et le petit crevé. Il suffit de quelques années pour balayer et remplacer le nom et la chose ; les variations de lâ toilette mesurent les variations de ce genre d’esprit; de tous les caractères de l’homme, c’est le plus superficiel et le moins stable. — Au-dessous s’étend une couche de caractères un peu plus solides; elle dure vingt, trente, quarante ans, environ une demi-période historique. Nous venons d’en voir finir une, celle qui eut son centre aux alentours de 1850. Vous en trouverez le personnage régnant dans YAntony d’Alexandre Dumas, dans les jeunes premiers du théâtre de Victor Hugo, dans les souvenirs et les récits de vos oncles et de vos pères. 11 s’agit de l’homme à grandes passions et à rêves sombres, enthousiaste et lyrique, politique et révolté, humanitaire et novateur.

volontiers poitrinaire, d’apparence fatale, avec ces gilets tragiques et cette chevelure à grand effet que montrent les estampes de Dévéria; aujourd’hui, il nous semble à la fois emphatique et naïf, mais nous, ne pouvons nous empêcher de le trouver ardent et généreux. En somme, c’est le plébéien de race neuve, richement doué de facultés et de désirs, qui, pour la première fois, arrivé aux sommets du monde, étale avec fracas le trouble de son esprit et de son cœur. Ses sentiments et ses idées sont ceux d’une génération entière; c’est pourquoi il faut laisser passer une génération pour les voir disparaître. Telle est la seconde couche, et le temps que l’histoire met à l’emporter vous montre le degré de son importance, en vous montrant le degré de sa profondeur.

Nous voici arrivés aux couches du troisième ordre, celles-ci très vastes et très épaisses. Les caractères qui les composent durent pendant une période historique complète, comme le moyen âge, la Renaissance, ou l’époque classique. Une même forme d’esprit règne alors pendant un ou plusieurs siècles, et résiste aux frottements sourds, aux destructions violentes, à tous les coups de sape et de mine qui, pendant tout l’intervalle, l’attaquent incessamment. Nos grands-pères en ont vu disparaître une : c’est la période classique, qui a fini en politique avec la révolution de 1789, en littérature avec Delille etM. deFontanes, en religion avec l’apparition de Joseph de Maistre et la chute du gallicanisme. Elle avait commencé en politique avec Richelieu, en littérature avec Malherbe, en religion par cette réforme pacifique

LE DEGRÉ D’IMPORTANCE DU CARACTÈRE et spontanée qui, au commencement du xvne siècle, renouvela le catholicisme français. Elle a subsisté près de deux siècles, et on peut la reconnaître à des signes sensibles. Au costume de cavalier et de bravache que portaient les raffinés de la Renaissance, succède le véritable habit de représentation, tel qu’il le faut pour des salons et pour une cour, la perruque, les canons, la rhingrave, le vêtement aisé qui s’accommode aux gestes mesurés et variés de l’homme du monde, les étoffes de soie brodées, dorées, ornées de dentelles, la parure agréable et majestueuse, faite pour des seigneurs qui veulent briller et cependant garder leur rang. A travers des variations continues et secondaires, ce costume dure jusqu’au moment où le pantalon, la botte républicaine et le sérieux habit noir utilitaire viennent remplacer les souliers à boucles, les bas de soie bien tirés, les jabots de dentelles, les gilets à fleurs, et l’habit rose, bleu tendre ou vert pomme de l’ancienne cour. Dans tout cec intervalle domine un caractère que l’Europe nous attribue encore, celui du Français poli, galant, expert dans l’art de ménager autrui, beau diseur, modelé à distance plus ou moins grande sur le courtisan de Versailles, fidèle au style noble et à toutes les convenances monarchiques de langage et de façons. Un groupe de doctrines et de sentiments s’y adjoint ou en dérive; la religion, l’Etat, la philosophie, l’amour, la famille, reçoivent alors l’empreinte du caractère régnant, et cet ensemble de dispositions morales constitue un des grands types que conservera toujours la mémoire humaine, parce

qu’elle reconnaît en lui une des formes principales du développement humain.

Si fermes et stables que soient ces types, ils finissent. Nous voyons, depuis quatre-vingts ans, le Français, engagé dans le régime démocratique, perdre une portion de sa politesse, la plus grande partie de sa galanterie, échauffer, diversifier et altérer son style, entendre d’une façon nouvelle tous les grands intérêts de la société et de l’esprit. Un peuple, dans le cours de sa longue vie, traverse plusieurs renouvellements semblables, et pourtant il reste lui-même, non seulement par la continuité des générations qui le composent, mais encore par la persistance du caractère qui le fonde. En cela consiste la couche primitive; par-dessous les puissantes assises que les périodes historiques emportent, plonge et s’étend une assise bien plus puissante que les périodes historiques n’emportent pas. — Considérez tour à tour les grands peuples depuis leur apparition jusqu’à l’époque présente ; toujours vous trouverez en eux un groupe d’instincts et d’aptitudes sur lesquels les révolutions, les décadences, la civilisation, ont passé sans avoir prise. Ces aptitudes et ces instincts sont dans le sang et se transmettent avec lui ; il faut, pour les altérer, une altération du sang, c’est-à-dire une invasion, une conquête à demeure, et, partant, des croisements de race, ou tout au moins un changement du milieu physique, c’est-àdire une émigration et la lente impression d’un nouveau climat ; bref, une transformation du tempérament et de la structure corporelle. Quand, dans le même pays, le

LE DEGRÉ D’IMPORTANCE DU CARACTÈRE 251 sang reste à peu près pur, le meme fonds d’âme et d’esprit qui s’est montré dans les premiers grands-pères se retrouve dans les derniers petits enfants. — L’Achéen d’Homère, le héros disert et bavard qui, sur le champ de bataille, raconte des généalogies et des histoires à son adversaire avant de lui donner des coups de lance, est en somme le même que l’Athénien d’Euripide, philosophe, sophiste, ergoteur, qui débite en plein théâtre des sentences d’école et des plaidoiries d’agora ; on le revoit plus tard dans le Græculus dilettante, complaisant, parasite' de la domination romaine, dans le critique bibliophile d’Alexandrie, dans le théologien disputeur du Bas-Empire ; les Jean Cantacuzène et les raisonneurs qui s’entêtaient sur la lumière incréée du mont Athos sont les vrais fils de Nestor et d’Ulysse ; à travers vingtcinq siècles de civilisation et de décadence, persiste le même don de parole, d’analyse, de dialectique et de subtilité. — Pareillement, l’Anglo-Saxon, tel qu’on le démêle à travers les mœurs, les lois civiles et les vieilles poésies de l’époque barbare, sorte de brute féroce, carnivore et militante, mais héroïque et munie des plus nobles instincts moraux et poétiques, reparaît, après les cinq cents ans de conquête normande et d’importations /françaises, dans le théâtre passionné et imaginatif de la Renaissance, dans la brutalité et le dévergondage de la Restauration, dans le sombre et austère puritanisme de la Révolution, dans la fondation de la liberté politique et le triomphe de la littérature morale, dans l’énergie, l’orgueil, la tristesse, l’élévation des habitudes et des

maximes qui, en Angleterre, soutiennent aujourd’hui le travailleur et le citoyen. — Regardez l’Espagnol que décrivent Strabonet les historiens latins, solitaire, hautain, indomptable, vêtu de noir, et voyez-le plus tard, au moyen âge, le même dans ses principaux traits, quoique les Wisigoths aient apporté un peu de sang nouveau dans ses veines, aussi obstiné, aussi intraitable et aussi superbe, acculé à la mer parles Maures et regagnant pied à pied tout son pays par une croisade de huit siècles, encore exalté et raidi par la longueur et la monotonie de la lutte, fanatique et borné, enfermé dans des mœurs d’inquisiteur et de chevalier, le même au temps du Cid, sous Philippe 11, sous Charles II, dans la guerre de 1700, dans la guerre de 1808, et dans chaos de despotisme et d’insurrections qu’il supporte aujourd’hui. — Considérez enfin les Gaulois nos ancêtres : les Romains disaient à leur propos qu’ils se piquaient de deux choses : bravement combattre, et finement parler l. Ce sont là, en effet, les grands dons naturels qui éclatent le plus dans nos œuvres et dans notre histoire : d’un côté, l’esprit militaire, le courage éclatant et parfois fou ; d’autre part le talent littéraire, l’agrément de la conversation et la délicatesse du style Sitôt que notre langue est formée, au xne siècle, le Français gai, malin, qui veut s’amuser et amuser autrui, qui parie aisément et trop, qui sait parler aux femmes, qui aime à briller, qui s’expose par bravade et aussi par

1. Duas res industriosissiine persequitur gens Gallorum, rem militarem et argute loqui.

élan, très sensible à l’idée de l’honneur, moins sensible à l'idée du devoir, apparaît dans la littérature et dans les mœurs. Les chansons de geste et les fabliaux, le Roman de la rose , Charles d’Orléans, Joinville et Froissart, vous le montrent tel que vous le reverrez plus tard dans Villon, Brantôme et Rabelais, tel qu'il sera au temps de son plus grand éclat, au temps de La Fontaine, Molière et Voltaire, dans les charmants salons du xvme siècle, et jusqu’au siècle de Béranger. — Il en est ainsi pour chaque peuple ; il suffit de comparer une époque de son histoire à l'époque contemporaine d’une autre histoire, pour retrouver sous des altérations secondaires le fond national toujours intact et persistant.

Voilà le granit primitif; il dure une vie de peuple et sert d’assise aux couches successives que les périodes successives viennent déposer à la surface. — Si vous cherchiez plus bas, vous trouveriez encore des fondements plus profonds; là sont des strates obscures et gigantesques que la linguistique commence à mettre à nu. Par-dessous les caractères des peuples sont les caractères des races. Certains traits généraux accusent de vieilles parentés entre des nations de génie différent; les Latins, les Grecs, les Germains, les Slaves, les Celtes, les Persans, les Hindous, sont des rejetons de la même souche ancienne ; ni les migrations, ni les croisements, ni les transformations du tempérament n’ont pu entamer en eux certaines aptitudes philosophiques et sociales, certaines manières générales de concevoir la morale, de comprendre la nature, d’exprimer l» pensée. D’autre

PHILOSOPHVE DE L’ART

part, ces traits fondamentaux qui leur sont communs à tous ne se rencontrent pas dans une race différente, comme le Sémite et le Chinois; ceux-ci en ont d’autres et du même ordre. Les différentes races sont entre elles, au moral, comme un vertébré, un articulé, un mollusque sont entre eux, au physique ; ce sont des êtres construits sur des plans distincts et qui appartiennent à des embranchements distincts. — Enfin, au plus bas étage, se trouvent les caractères propres à toute race supérieure et capable de civilisation spontanée, c’est-à-dire douée de cette aptitude aux idées générales qui est l’apanage de l’homme et le conduit à fonder des sociétés, des religions, des philosophies et des arts ; de pareilles dispositions subsistent à travers toutes les différences de race, et les diversités physiologiques qui maîtrisent le reste ne parviennent pas à les entamer.

Tel est l’ordre dans lequel se superposent les couches de sentiments, d’idées, d’aptitudes et d’instincts qui composent une âme humaine. Vous voyez comment, en descendant des supérieures aux inférieures, on les trouve toujours plus épaisses, et comment leur importance se mesure à leur stabilité. La règle que nous avons empruntée aux sciences naturelles trouve ici tout son emploi et se vérifie dans toutes ses suites. Car les caractères les plus stables sont, en histoire comme en histoire naturelle, les plus élémentaires, les plus intimes et les plus généraux. — Dans l’individu psychologique comme dans l’individu organique, il faut distinguer les caractères primitifs et les caractères

ultérieurs, les éléments qui sont primordiaux et leur agencement qui est dérivé. Or un caractère est élémentaire, lorsqu’il est commun à toutes les démarches de l’intelligence : telle est l’aptitude à penser par images brusques ou par longues files d’idées exactement enchaînées; elle n’est pas propre à certaines démarches particulières de l’intelligence; elle établit son empire sur toutes les provinces de la pensée humaine et exerce son action sur toutes les productions de l’esprit humain; sitôt que l’homme raisonne, imagine et parle, elle est présente et commandante ; elle le pousse en un certain sens, elle lui barre certaines issues. Il en est ainsi des autres. Ainsi, plus un caractère est élémentaire, plus son ascendant est étendu. — Mais, plus son ascendant est étendu, plus il est stable. Ce sont des situations déjà fort générales et, partant, des dispositions non moins générales, qui déterminent les périodes historiques et leur personnage régnant, le plébéien dévoyé et inassouvi de notre siècle, le seigneur courtisan et homme de salon de l’âge classique, le baron solitaire et indépendant du moyen âge. Ce sont des caractères bien plus intimes et tous liés au tempérament physique qui constituent les génies nationaux : en Espagne, le besoin de la sensation âpre et poignante et la détente terrible de l’imagination exaltée et concentrée; en France, le besoin des idées nettes et contiguës et la démarche aisée de la raison agile. Ce sont les dispositions les plus élémentaires, c’est la langue munie ou dépourvue de grammaire, c’est la phrase capable ou

incapable de période, c’est la pensée, tantôt réduite à une sèche notation algébrique, tantôt flexible, poétique et nuancée, tantôt passionnée, âpre et d’explosion violente, qui constituent les races, le Chinois, l’Aryen et le Sémite. Ici, comme dans l’histoire naturelle, il faut regarder l’embryon de l’esprit naissant pour y démêler les traits distinctifs de l’esprit développé et complet ; les caractères de l’âge primitif sont les plus significatifs de tous; d’après la structure de la langue et l’espèce des mythes, on entrevoit la forme future de la religion, de la philosophie de la société et de l’art, comme d’après la présence, l’absence ou le nombre des cotylédons, on devine l’embranchement auquel appartient la plante et les traits principaux de son type. — Vous voyez que, dans le règne humain et dans le règne animal ou végétal, le principe de la subordination des caractères établit la même hiérarchie; le rang supérieur et l’importance première appartiennent aux caractères les plus stables; et, si ceux-ci sont plus stables, c’est qu’étant plus élémentaires ils sont présents sur une plus grande surface et ne sont emportés que par une plus grande révolution.

A cette échelle des valeurs morales correspond, échelon par échelon, l’échelle des valeurs littéraires. Toutes choses égales d’ailleurs, selon que le caractère mis en relief par un livre est plus ou moins important, c’està-dire plus ou moins élémentaire et stable, ce livre est plus ou moins beau, et vous allez voir les couches de géologie morale communiquer aux œuvres littéraires qui les expriment leur degré propre de puissance et de durée.

11 y a d’abord une littérature de mode qui exprime le caractère à la mode; elle dure comme lui trois ou quatre ans, quelquefois moins; d’ordinaire elle pousse et tombe avec les feuilles de l’année : c’est la romance, la farce, la brochure, la nouvelle en vogue. Lisez, si vous en avez le courage, un vaudeville ou une facétie de 1835, la pièce vous tombera des mains. Souvent on essaye d’en remettre une au théâtre ; il y a vingt ans, elle faisait fureur; aujourd’hui les spectateurs bâillent et elle disparaît bien vite de l’affiche. Telle romance qu’on chantait sur tous les pianos est devenue ridicule; on la trouve fade et fausse ; tout au plus, vous la rencontrerez dans une province éloignée et arriérée; elle exprimait quelqu’un de ces sentiments éphémères qu’une faible variation des mœurs suffit pour empor-

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ter; la voilà démodée, et nous nous étonnons d’avoir pris plaisir à des sottises. C’est ainsi que, parmi les écrits innombrables qui s’étalent au jour, le temps fait son triage; avec les caractères superficiels et peu tenaces, il enlève les œuvres qui les exprimaient.

D’autres œuvres correspondent à des caractères un peu plus durables, et semblent des chefs-d’œuvre à la génération qui les lit. Telle fut cette Astrée si célèbre que composa d’Urfé au commencement du xvne siècle, roman pastoral, infiniment long, encore plus fade, berceau de feuillage et de fleurs où les hommes, lassés par les meurtres et le brigandage des guerres religieuses, vinrent écouter les soupirs et les délicatesses de Céladon. Tels furent ces romans de mademoiselle de Scudéry, le Grand Cyrus , la Clélie9 où la galanterie exagérée, raffinée et compassée, introduite en France par les reines espagnoles, les dissertations nobles de la langue nouvelle, les subtilités du cœur et le cérémonial de la politesse s’étalèrent comme les robes majestueuses et les révérences raides de l’hôtel de Rambouillet. Quantité d’œuvres ont eu ce genre de mérite et ne sont plus aujourd’hui que des documents d’histoire : par exemple, YEupliues de Lyly, YAdone de Marini, YHudibras de Butler, les pastorales bibliques de Gessner. Nous ne manquons point aujourd’hui de pareils écrits, mais j’aime mieux ne pas les citer; remarquez seulement que vers 1806 « M. Esménard tenait à Paris l’état de « grand homme1 )), et comptez tant d’œuvres qui ont

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