‹ Philosophie de l'art (volume 3)Chapitre 8 sur 73 · II · texte numérisé non relu

II

PHILOSOPHIE DE i/àR*

reçoit une grosse rivière et dont les eaux mélangées deviennent troubles, jusqu’à ce que l’afflux étranger ait imposé à tout le courant sa teinte plus forte, ainsi l’on voit le style national, envahi par le style italien, se bigarrer irrégulièrement et par places, disparaître par degrés, ne remonter que rarement à la surface, et à la fin s’enfoncer en des bas-fonds obscurs, pendant que l’autre s’étale à la lumière et attire tous les regards. Il est curieux de suivre dans les musées ce conflit des deux courants et les étranges effets que produit leur mélange. Le premier flot italien arrive avec Jean de Mabuse, Bernard Van Orley, Lambert Lombard, Jean Mostaert, Jean Sclioreel, Lancelot Blondeel. Ils importent dans leurs tableaux des architectures classiques, des pilastres de marbre bigarré, des médaillons, des niches à coquilles, parfois des arcs de triomphe et des cariatides, parfois aussi des figures nobles et fortes de femmes drapées à l’antique, un corps nu bien portant, bien membré, bien vivant, de belle pousse païenne et saine; à cela se réduit leur imitation ; pour le reste, ils suivent la tradition nationale. Leurs tableaux restent petits, comme il convient à des sujets de genre; presque toujours ils gardent la forte et riche couleur de l’âge précédent, les lointains montagneux et bleuâtres de Jean Van Eyck, les ciels clairs et vaguement teintés d’émeraude à l’horizon, les superbes étoffes chamarrées d’or et de pierreries, le relief puissant, la minutieuse exactitude du détail, les solides et honnêtes têtes bourgeoises. Mais, comme ils ne sont plus contenus par la gravité hiératique, ils

LES ÉI>0QÜES HISTORIQUËS tombent, en voulant s’émanciper, dans les maladresses naïves et les disparates burlesques; les enfants de Job, écrasés par la chute de leur palais, se démènent avec des grimaces et des contorsions de possédés; sur l’autre panneau du triptyque, le diable en l’air, pareil à une petite chauve-souris, monte vers un petit bon Dieu de missel. Des pieds trop longs, des mains ascétiques et grêles viennent dépareiller un corps bien venu. Une Cène de Lambert Lombard mêle à des ordonnances de Vinci des lourdeurs et des vulgarités flamandes. Un Jugement dernier de Bernard Van Orley introduit des diables de Martin Schoen parmi des académies de Raphaël. — A la génération suivante, la crue du flot commence à tout envahir : Michel Van Coxcyen, Heemskerk, Franz Floris, Martin de Vos, les Francken, Van Mander, Spranger, Porbus le vieux, plus tard Goltzius, quantité d’autres, ressemblent à des gens qui ne parleraient qu’italien, mais péniblement, avec un accent et quelques barbarismes. La toile s’agrandit et approche des proportions ordinaires d’un tableau d’histoire; la manière de peindre est moins simple; Karl Van Mander reproche à ses contemporains de « charger les pinceaux » , ce qu’on ne faisait point autrefois, et de pratiquer avec excès les empâtements. Le coloris s’éteint ; il devient de plus en plus blanchâtre, crayeux et blême. On se jette avec passion dans l’étude de l’anatomie, des raccourcis et des musculatures ; le dessin devient sec et dur, et rappelle à la fois les orfèvres contemporains de Pollaiolo et les disciples exagérés de Michel- Ange; le peintre appuie

lourdement ou violemment sur sa science; il insiste pour prouver qu’il sait manier le squelette et faire le mouvement; vous trouvez des Èves et des Adams, des Saints Sébastiens, des Massacres d’innocents, des Horatius Codés, qui ressemblent à des écorchés vivants et grotesques; les personnages ont l’air de vouloir sortir de leur peau. Quand ils sont plus modérés, et que le peintre, comme Franz Floris dans sa Chute des Anges , imite avec discrétion les bons modèles classiques, ses nus ne sont pas beaucoup plus heureux ; le sentiment du réel et la baroque imagination germanique font irruption parmi les formes idéales ; des démons à tête de chat, de porc, de poisson, munis de trompes, de griffes, de crêtes, et soufflant le feu par la gueule, amènent la comédie bestiale et le sabbat fantastique au milieu du noble Olympe ; c’est une bouffonnerie de Téniers insérée dans un poème de Raphaël. D’autres, comme Martin de Vos, se guindent pour faire le grand tableau religieux, figures imitées de l’antique, cuirasses, draperies et chlamydes, ordonnances qui essayent d’être régulières, gestes qui veulent être nobles, casques et têtes d’opéra; mais ils sont foncièrement peintres de genre, amateurs du réel et des accessoires; ils retombent à chaque instant dans leurs types flamands et leurs détails de ménage; leurs tableaux semblent des estampes coloriées et agrandies ; ils seraient bien mieux s’ils étaient tout petits. On sent chez l’artiste un talent dévié, un naturel contrarié, un instinct appliqué à rebours, un prosateur né pour

LES ÉPOQUES HISTORIQUES raconter des scènes de mœurs et auquel le goût public commande des épopées en grands vers alexandrins1 — Encore un flot, et ces restes du génie national sembleront noyés tout à fait. Un peintre de famille noble, bien élevé, instruit par un érudit, homme de monde et de cour, favori des grands personnages italiens et espagnols qui mènent les affaires des Pays-Bas, Otto Venius, après sept ans passés en Italie, en rapporte les nobles et purs types antiques, le beau coloris vénitien, les tons fondus et doucement dégradés, les ombres pénétrées de lumière, la vague pourpre des chairs et des feuillages roussis; sauf la verve, il est Italien, il n’a plus rien de sa race ; à peine si de loin en loin un fragment de costume, une attitude franche de vieillard accroupi le rattache à sa patrie. Il ne reste plus au peintre qu’à la quitter tout à fait. Denis Galvaert s’établit à Bologne, y fait école, rivalise avec les Carrache, est le maître du Guide; en sorte que l’art flamand semble conduit par son propre cours à se supprimer luimême au profit d’autrui.

Et cependant il subsiste sous l’autre. Le génie d’un peuple a beau plier sous une influence étrangère, il se redresse; car elle est temporelle et il est éternel; il

\. Analogie entre ce moment de la peinture flamande et l’état de la littérature anglaise après la Restauration. Dans les deux cas, un art germanique veut se faire classique; dans les deux cas, le contraste de l’éducation et de la nature produit des œuvres hybrides et des avortements multipliés.

tient à la chair et au sang, à l’air et au sol, à la structure et au degré d’action des sens et du cerveau; ce sont là des forces vivaces, incessamment renouvelées, partout présentes, que l’admiration passagère d’une civilisation supérieure ne peut ni détruire ni entamer. On s’en aperçoit à la conservation de deux genres qui restent purs au milieu de l’altération croissante des autres. Mabuse, Mostaert, Van Orley, les deux Porbus, Jean Van Cleve, Antonis Moor, les d|ux Mierevelt, Paul Moreelse, font d’admirables portraits; souvent, dans les triptyques, les figures des Donataires, posées en file sur les volets, font contraste, par leur franche vérité, leur sérieux immobile, la profondeur naïve de leur expression, avec la froideur et l’arrangement artificiel du tableau principal; le spectateur se sent tout ranimé; au lieu de mannequins il trouve des hommes. — D’autre part, la peinture de genre, de paysage et d’intérieur, se forme Après Quentin Massys et Lucas de Levde, on la voit se développer chez Jean Massys, Van Hemessen , les Breughel , Vinckebooms, les trois Valkenburg, Pierre Neefs, Paul Bril, surtout chez une multitude de graveurs et d’illustrateurs qui reproduisent, en feuilles volantes ou dans es livres, les moralités, les scènes de mœurs, les professions, les conditions et les événements du jour. Sans doute, pendant bien longtemps, cette peinture demeure fantastique et bouffonne; elle brouille la nature au gré e l’imagination déréglée; elle ne sait pas les vraies formes et la vraie teinte des arbres et des montagnes; elle fait hurler les personnages et jette, parmi les

costumes du temps, des monstres grotesques semblables à ceux qu’on promenait dans les kermesses. Mais touv ces intermédiaires sont naturels et la conduisent insensiblement à son état final, qui est l’intelligence et l'amour de la vie réelle, telle que les yeux la voient. Ici, comme dans la peinture de portraits, la chaîne est complète, et le métal de tous ses anneaux est national; par les Breughel, Paul Bril et Pierre Neefs, par Ântonis Moor, les Porbus et les Mierevelt, elle rejoint les maîtres flamands et hollandais du xvne siècle. La rigidité des anciennes figures s’est assouplie; le paysage mystique est devenu réel; le passage de l’âge divin à l’âge humain s’est accompli. Ce développement spontané et régulier montre que les instincts nationaux persistent sous l’empire de la mode étrangère ; vienne une secousse qui les relève, ils reprendront l’ascendant, et l’art se transformera avec le goût public. — Cette secousse est la grande révolte qui commence en 1572, la longue et terrible guerre de l’indépendance, aussi grandiose en ses événements, aussi féconde en ses suites que notre Bévolution française. Là, comme chez nous, le monde moral, en se renouvelant, a renouvelé le monde idéal ; l’art flamand et hollandais du xvne siècle, comme l’art et la littérature française du xixe siècle, est le contrecoup d’une vaste tragédie jouée pendant trente ans au prix de milliers de vies. Mais ici les échafauds et les batailles, ayant coupé la nation en deux, firent deux peuples : l’un catholique et légitimiste, la Belgique; l’autre protestant et républicain, la Hollande. Réunis en

un seul, ils n’avaient eu qu’un esprit; divisés et opposés, ils en eurent deux. Anvers et Amsterdam eurent dos conceptions diflérentes de la vie, partant des écoles de peinture différentes, et la crise politique, qui dédoubla le pays, dédoubla l’art.

ni

Il faut regarder de près la formation de la Belgique 1 pour comprendre la naissance de l’école qui porte le nom de Rubens. — Avant la guerre de l’Indépendance, les provinces du Midi semblaient pencher vers la réforme autant que les provinces du Nord. En 1566, des bandes d’iconoclastes avaient dévasté les cathédrales d’Anvers, de Gand, de Tournay, et brisé partout, dans les églises et les abbayes, les images et les ornements qu’ils croyaient idolâtriques. Aux environs de Gand, des calvinistes armés, au nombre de dix mille et vingt mille, venaient écouter les prêches d’Hermann Stricker. Autour des bûchers, les assistants chantaient des psaumes, parfois lapidaient les bourreaux et délivraient les condamnés. 11 avait fallu décréter la peine de mort pour réprimer les satires des chambres de rhétorique, et, quand le duc d’Albe commença ses massacres, tout le pays prit les armes. — Mais la résistance ne fut pas la même dans le Midi que dans le Nord; c’est qu’au Midi le sang germanique, la race indépendante et protestante n’était pas pure; une population mixte qui parle français, les Wal-

1. Tout le monde sait que ce nom date de la Révolution française. Je l’emploie ici comme plus commode. La désignation historique est celle de « Pays-Bas espagnols * pour la Belgique, et de « Provinces-Unies » pour la Hollande.

Ions, faisait la moitié des habitants. D’ailleurs, le sol étant plus riche et la vie plus aisée, l’énergie y était moindre et la sensualité plus grande; l’homme était moins décidé à souffrir et plus enclin à jouir. Enfin presque tous les Wallons, et les plus grandes familles, rattachées par la vie de cour aux idées de la cour, étaient catholiques. C’est pourquoi les provinces du Midi ne combattirent point avec l’opiniâtreté indomptable des provinces du Nord. Rien de semblable ici aux sièges de Maestricht, d’Alkmaar, de Ilarlem, de Leyde, où les femmes enrégimentées se faisaient tuer sur la brèche. Après la prise d’Anvers par le duc de Parme, les dix provinces rentrèrent dans l’obéissance, et commencèrent à part une vie nouvelle. Les citoyens les plus fiers et les calvinistes les plus fervents avaient péri dans les batailles, sur les échafauds, ou s’étaient réfugiés au nord dans les sept provinces libres. Les chambres de rhétorique s’y étaient exilées en masse. A la fin de l’administration du duc d’Albe, on estimait que soixante mille familles avaient émigré; après la prise de Gand, onze mille habitants partirent encore; après la capitulation d’Anvers, quatre mille tisserands s’en allèrent à Londres. Anvers perdit la moitié de ses habitants; Gand et Bruges, les deux tiers; des rues entières étaient vides; dans la principale, à Gand, dit un voyageur anglais, deux chevaux paissaient l’herbe. Une grande opération chirurgicale avait vidé la nation de tout ce que les Espagnols appelaient son mauvais sang; du moins celui qui resta était le plus tranquille. 11 y a

un grand fonds de docilité dans les races germaniques; pensez aux régiments allemands exportés en Amérique au xvme siècle et vendus pour mourir par leurs petits princes absolus; une fois le souverain accepté, on lui est fidèle; ayant des droits écrits, il semble légitime; on est enclin à respecter l’ordre établi. En outre, la cui trainte continue d’une nécessité irrémédiable faisait son effet; l’homme s’accommode aux choses quand il a reconnu qu’il ne peut les changer; les portions de son caractère qui ne peuvent se développer s’étiolent, et les autres s’épanouissent d’autant plus. 11 y a des moments dans l’histoire d’une nation où elle ressemble au Christ transporté par Satan au sommet d’une montagne; il s’agit pour elle de choisir entre la vie héroïque et la vie commode. Ici le tentateur était Philippe II avec ses armées et ses bourreaux ; soumis à la même épreuve, le peuple du Nord et le peuple du Midi décidèrent différemment, selon les petites différences de leur composition et de leur caractère. Le . choix fait, ces différences allèrent croissant, exagérées par l’effet de la situation qu’elles avaient produite. Les deux peuples étaient deux variétés presque indistinctes de la même espèce; ils devinrent deux espèces distinctes. Il en est des types moraux comme des types organiques; à l’origine, ils sortent d’une souche commune, mais, plus ils s’achèvent, plus ils s’écartent; c’est qu’ils se font en divergeant.

Désormais les provinces du Midi deviennent la Belgique. Ce qu’on y voit dominer, c’est le besoin de paix

et de bien-être, la disposition à prendre la vie par le côté agréable et jovial; bref, l’esprit de Téniers. En effet, même dans une chaumière délabrée, dans une auberge nue, sur un banc de bois, on peut rire, chanter, iumer une bonne pipe, avaler une bonne chope; il n’est point déplaisant d’aller à la messe, qui est une belle cérémonie, ni de conter ses péchés à un jésuite qui est accommodant. Après la prise d’Anvers, Philippe II apprend avec satisfaction que les communions sont devenues bien plus fréquentes. Les couvents s’établissent par vingtaines. « C’est chose digne de remarque, « dit un contemporain, que depuis l’heureuse venue « des archiducs il s’est fait ici plus de nouvelles fon- « dations qu’en deux cents ans auparavant : » récollets, carmes réformés, minimes de saint François de Paule, carmélites, annonciades, jésuites surtout; en effet, ceuxci apportent un christianisme nouveau, le mieux approprié à l’état du pays, et qui semble fabriqué exprès pour faire contraste avec celui des protestants. Soyez dociles d’esprit et de cœur; sur tout le reste, indulgence et tolérance : il faut voir là-dessus les portraits du temps, entre autres le joyeux gaillard qui fut le confesseur de Rubens. La casuistique se fait et sert pour les cas difficiles ; sous son empire, toutes les peccadilles courantes sont à l’aise. D’ailleurs, le culte est exempt de pruderie et finit par être amusant. C’est à cette époque que la décoration intérieure des vieilles et graves cathédrales devient mondaine et sensuelle : ornements multipliés et contournés, flammes, lyres, pompons, paraphes,

revêtements de marbres bigarrés, autels qui semblent des façades d’opéra, chaires baroques et divertissantes où s’entasse une ménagerie d’animaux sculptés; quant aux nouvelles églises, le dehors convient au dedans; à cet égard, celle des jésuites, bâtie à Anvers au commencement du xvne siècle, est instructive; c’est un salon rempli d’étagères. Rubens en avait fait les trente-six plafonds, et il est curieux de voir, ici et ailleurs, une religion ascétique et mystique accepter comme sujets édifiants les nudités les plus florissantes et les plus étalées, de plantureuses Madeleines, des Saints Sébastiens charnus, des madones que le mage nègre dévore de toute la convoitise de ses yeux, un étalage de chairs et d’étoffes dont le carnaval florentin n’égalait pas les provocations luxurieuses et la triomphante sensualité.

Cependant l’état politique transformé contribue à la transformation des esprits. L’ancien despotisme s’est détendu; aux rigueurs. du duc d’Albe ont succédé les ménagements du duc de Parme. Après une amputation, quand on a largement saigné un homme, il faut le traiter par des calmants et des fortifiants; c’est pourquoi, après la pacification de Gand, les Espagnols laissent dormir les édits terribles qu’ils avaient portés contre l’hérésie. Plus de supplices : la dernière martyre est une pauvre servante enterrée vive en 1597. Au siècle suivant, Jordaens peut se faire protestant, avec sa femme et la famille de sa femme, sans être inquiété, et même sans perdre ses commandes. Les archiducs laissent les villes et les corporations s’administrer selon l’ancien usage,

s’imposer, faire leurs affaires; quand ils veulent obtenir une exemption de garde ou de maltôte pour Breughel de Velours, ils en font la demande à la commune. Le gouvernement devient régulier, demi-libéral, presque national; il n’y a plus d’extorsions, de razzias,. de brutalités à l’espagnole. A la fin, pour conserver le pays, Philippe II est forcé de le laisser flamand, d’en faire un État à part. En 1599, il le détache de l’Espagne, et le cède en toute propriété aux archiducs Albert et Isabelle. « Les Espagnols ne firent jamais mieux, écrit l’am- « bassadeur de France; il était impossible qu’ils se « maintinssent dans le pays sans lui donner cette nou- « velle forme, car tout allait se révolter. » Les États Généraux s’assemblent en 1600, et décident des réformes. On voit, par Guicciardini et les autres voyageurs, que la vieille constitution est sortie presque intacte des décombres où les violences militaires l’avaient enterrée. « A Bruges, écrit en 1653 M. de Monconys, chaque « mestier a une maison commune où ceux de la vaca- « tion s’assemblent pour les affaires de leur commu- « nauté ou pour se réjouir; et tous les mestiers sont « distribués en quatre parts, qui sont sous la domi- « nation de quatre bourgmestres qui ont les clefs de la « ville, le gouverneur n’ayant aucune juridiction ni pou- « voir que sur les gens de guerre. » Les archiducs ont de la sagesse et pensent au bien public. En 1609, ils font la paix avec la Hollande; en 1611, leur édit perpétuel achève la réparation du pays. Ils sont ou se font populaires; Isabelle abat de sa main, sur la place du

Sablon, l’oiseau du grand serment des arbalétriers. Albert suit à Louvain les cours de Juste Lipse. Ils aiment, accueillent et s’attachent les artistes célèbres, Otto Venius, Rubens, Téniers, Breughel de Velours. Les chambres de rhétorique refleurissent, les Universités sont favorisées; dans l’enceinte catholique et sous la main des jésuites, parfois même à côté, il se fait une sorte de renaissance de l’esprit, théologiens, controversées, casuistes, érudits, géographes, médecins, historiens même ; Mercator, Ortelius , Van Helmont, Jansenius, Juste Lipse, sont Flamands et de cette époque. La Description de la Flandre , par Sander, énorme ouvrage achevé au prix de tant de peines, est un monument du zèle national et de l’orgueil patriotique. — En somme, si l’on veut se représenter l’état du pays, que l’on considère aujourd’hui quelqu’une de ses villes tranquilles et déchues, Bruges, par exemple. Sir Dudley Carleton, traversant Anvers en 1616, la trouve très belle, bien que presque vide. Sans doute il n’a jamais vu « quarante personnes dans toute une rue » ; pas un carrosse ni un homme à cheval, pas un acheteur dans une boutique. Mais les maisons sont bien entretenues; tout est propre et soigné. Le paysan a rebâti sa chaumière brûlée et travaille à son champ ; la ménagère est à son ménage; la sécurité est revenue et va ramener l’abondance; il y a des tirs, des processions, des kermesses, de superbes entrées de princes. On rentre dans l’ancien bien-être, on n’aspire plus au delà, on laisse la religion aux mains de l’Église et le gouvernement aux

mains du prince; ici comme à Venise, le cours des événements a réduit l’homme à la recherche de la jouissance, et l’on s’y lance avec d’autant plus de force que le contraste des misères précédentes est plus fort.

En effet, quel contraste ! Il faut avoir lu le détail de la guerre pour le mesurer. Cinquante mille martyrs avaient péri sous Charles Quint; dix-huit mille personnes avaient été suppliciées par le duc d’Àlbe ; ensuite le pays révolté avait supporté la guerre pendant treize ans. Les Espagnols n’avaient reconquis les grandes villes que par la famine, après de longs sièges. Au début, Anvers avait été saccagé pendant trois jours; sept mille bourgeois avaient été tués et cinq cents maisons brûlées. Le soldat vivait sur le pays, et on le voit, dans les gravures du temps, faisant sa main, fouillant les maisons, torturant le mari, outrageant la femme, et emportant sur une charrette les coffres et les meubles. Quand la paye manquait trop longtemps, ils se cantonnaient dans une ville ; cela faisait une république de brigands ; sous un elelto de leur choix, ils exploitaient les environs à leur aise. Karl Van Mander, l’historien des peintres, revenant un jour dans son village, trouva sa maison pillée avec le reste; les soldats avaient pris jusqu’aux matelas et aux draps du lit de son vieux père malade. On mit Karl tout nu, et déjà on lui passait une corde au cou pour le pendre, quand il fut sauvé par un cavalier qu’il avait connu en Italie. Une autre fois, comme il ôtait en route avec sa femme et son petit enfant, on lui enleva son argent, ses bagages, ses habits, les vêtements

de sa femme, et jusqu’aux langes de l’enfant la mère ne garda qu’une petite jupe, l’enfant un mauvais filet, et Karl un vieux drap tout usé, dans lequel il s’enveloppait; c’est dans cet équipage qu’il arriva à Bruges,

— À ce régime, un pays « s’anéantit » . les soldatsSuxrnêmes finissent par y mourir de faim, et le duc de Parme écrit à Philippe II jue, s’il n’envoie rien, l’armée est perdue : « car on ne peut pas vivre sans manger. »

— Au sortir de pareilles calamités, la paix semble un paradis; ce n’est pas le bien qui réjouit l’homme, c’est le mieux , et ici le mieux est énorme. Enfin, on peut dormir dans son lit, amasser des provisions, jouir de son travail, voyager s’assembler, converser, sans crainte; on a une maison, une patrie; l’avenir s’ouvre. Toutes les actions ordinaires de la vie prennent un attrait et un intérêt ; on revit, et il semble qu’on vive pour la première fois. C’est en ces circonstances que se produisent toujours les littératures spontanées ou les arts originaux. La grande secousse qu’on vient de subir a fait tomber le vernis uniforme que la tradition et l’habitude étendaient sur les choses. On découvre l’homme; on saisit les traits essentiels de sa nature renouvelée et transformée; on voit son fond, ses instincts intimes, les puissances maîtresses qui dénotent sa race et vont diriger son histoire; dans un demisiècle on ne les verra plus, parce que pendant un demi-siècle on les aura vues; mais, en attendant, la fraîcheur des choses est complète. L’esprit est devant elles comme Adam à son premier éveil ; c’est plus tard

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