‹ Philosophie de l'art (volume 4)Chapitre 21 sur 66 · Entasis · texte numérisé non relu

Entasis

courbe savante aux deux tiers de sa hauteur, ils ont bombé toutes les lignes horizontales et incliné vers le centre toutes les lignes verticales du Parthénon, ils se sont dégagés des entraves de la symétrie mécanique; il sont donné des ailes inégales à leurs Propylées, des niveaux différents aux deux sanctuaires de leur Érecthéion ; ils ont entre-croisé, varie', infléchi leurs plans et leurs angles, de manière à communiquer à la géométrie architecturale la grâce, la diversité, l’imprévu, la souplesse fuyante de la vie, et, sans amoindrir l’effet de ses masses, ils ont brodé sur sa surface la plus élégante trame d’ornements peints et sculptés. En tout cela, rien n’égale l’originalité de leur goût, si ce n’est sa justesse ; ils ont réuni deux qualités qui semblent s’exclure, l’extrême richesse et l’extrême sobriété. Nos sens modernes n’y atteignent point ; nous ne parvenons qu’à demi et par degrés à deviner combien leur invention était parfaite. Il a fallu l’exhumation de Pompéi pour nous faire soupçonner l’harmonie et la vivacité charmantes de la décoration dont ils revêtaient leurs murs, et c’est de nos jours qu’un architecte anglais a mesuré l’imperceptible inflexion des horizontales renflées et des perpendiculaires convergentes qui donnent à leur plus beau temple sa suprême beauté. Nous sommes devant eux comme un auditeur ordinaire devant un musicien né et élevé pour la musique; son jeu a des délicatesses d’exécution, des puretés de sons, des plénitudes d’accords, des finesses d’intention, des réussites d’expression que l’autre, médiocrement doué et mal préparé, ne

LA RACE

saisit qu’en gros et de loin en loin. Nous n’en gardons qu’une impression totale, et cette impression, conforme au génie de la race, est justement celle d’une fête heureuse et fortifiante. — La créature architecturale est ici saine, viable par elle-même; elle n’a pas besoin, comme la cathédrale gothique, d’entretenir à ses pieds une colonie de maçons qui réparent incessamment sa ruine incessante; elle n’emprunte pas l’appui de ses voûtes à des contreforts extérieurs ; il ne lui faut pas une armature de fer pour soutenir le prodigieux échafaudage de ses clochers ouvragés et découpés, pour accrocher à ses murailles sa merveilleuse dentelle compliquée, son fragile filigrane de pierre. Elle n’est point l’œuvre de l’imagination surexcitée, mais de la raison lucide. Elle est faite pour durer par elle-même et sans secours. Presque tous les temples de la Grèce seraient encore entiers si la brutalité ou le fanatisme de l’homme n’étaient intervenus pour les détruire. Ceux de Pæstum sont debout après vingt-trois siècles ; c’est l’explosion d’un magasin de poudre qui a coupé en deux le Parthénon. Livré à lui seul, le temple grec demeure et subsiste; on s’en aperçoit à sa forte assiette; sa masse le consolide au lieu de le charger. Nous sentons l’équilibre stable de ses divers membres ; car l’architecte a manifesté la structure interne par les dehors visibles, et les lignes qui flattent l’œil de leurs proportions harmonieuses sont justement les lignes qui contentent l’intelligence par des promesses d’éternité1. Ajoutez à 1. Lire à ce propos la Philosophie de l' architecture en Grèce ,

cet air de force l’air d’aisance et d’élégance ; l’édifice grec ne songe pas seulement à durer comme l’édifice égyptien. Il n’est pas accablé sous le poids de sa matière, comme un Atlas obstiné et trapu ; il se développe, se déploie, se dresse comme un beau corps d’athlète en qui la vigueur s’accorde avec la finesse et la sérénité. Considérez encore sa parure, les boucliers d’or qui étoilent son architrave, les acrotères d’or, les têtes de lion qui luisent en plein soleil, les filets d’or et parfois les émaux qui serpentent sur ses chapiteaux, le revêtement de vermillon, de minium, de bleu, d’ocre pâle, de vert, de tous les tons vifs ou sourds qui, reliés et opposés comme à Pompéi, donnent à l’œil la sensation de la franche et saine joie méridionale. Comptez enfin les bas-reliefs, les statues des frontons, des métopes et de la frise, surtout l’effigie colossale de la cella intérieure, toutes les sculptures de marbre, d’ivoire et d’or, tous ces corps héroïques ou divins qui mettent sous les yeux de l’homme les images accomplies de la force virile, de la perfection athlétique, de la vertu militante, de la noblesse simple, delà sérénité inaltérable, et vous aurez une première idée de leur génie et de leur art.

ar M. E. Boutmy, ouvrage d’un esprit très exact, très conscien-

eiu et très délicat.

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