CHAPITRE Iï
LE MOMENT
Il faut maintenant faire un pas de plus et considérer un nouveau caractère de la civilisation grecque. — Non seulement un Grec de l’ancienne Grèce est grec, mais encore il est ancien; il ne diffère pas seulement de l’Anglais ou de l’Espagnol, parce qu’étant d’une autre race il a d’autres aptitudes et d’autres inclinations; il diffère de l’Anglais, de l’Espagnol et du Grec moderne en ce qu’étant placé à une époque antérieure de l’histoire il a d’autres idées et d’autres sentiments. Il nous précède et nous le suivons. Il n’a pas bâti sa civilisation sur la nôtre; nous avons bâti notre civilisation sur la sienne et sur plusieurs autres. Il est au rez-de-chaussée, et nous sommes au second ou au troisième étage. De là des suites infinies en nombre et en importance. Quoi de plus différent que deux vies, l’une au niveau du sol avec toutes les portes ouvertes sur la campagne, l’autre juchée et enfermée dans les compartiments étroits d’une haute maison moderne? Ce contraste s’exprime en deux mots : leur vie et leur esprit sont simples, notre vie et notre esprit sont com-
pliqués. Partant, leur art est plus simple que le nôtre, et l’idée qu’ils se forment de l’âme et du corps de l’homme fournit matière à des œuvres que notre civilisation ne comporte plus.
Il suffit d’un coup d’œil jeté sur les dehors de leur vie pour remarquer combien elle est simple. La civilisation, en se déplaçant vers le nord, a dû pourvoir à toutes sortes de besoins qu’elle n’était pas obligée de satisfaire dans ses premières stations du sud. — Dans un climat humide ou froid comme la Gaule, la Germanie, l’Angleterre, l’Amérique du Nord, l’homme mange davantage: il lui faut des maisons plus solides et mieux closes, des habits plus chauds et plus épais, plus de feu et plus de lumière, plus d’abris, de vivres, d’instruments et d’industries. Il devient forcément industriel, et, comme ses exigences croissent avec ses satisfactions, il tourne les trois quarts de son effort vers l’acquisition du bien-être. Mais les commodités dont il se munit sont autant d’assujettissements dans lesquels il s’embarrasse, et l’artifice de son confortable le tient captif. Combien de choses aujourd’hui dans l’habillement d’un homme ordinaire! Combien plus de choses encore dans la toilette d’une femme, même de la condition moyenne! Deux ou trois armoires n’y suffisent pas. Notez qu’aujourd’hui les dames de Naples ou d’Athènes nous empruntent nos modes. Un Pallicare porte un accoutrement aussi surabondant que le nôtre. Nos civilisations du Nord, en refluant sur les peuples
arriérés du Midi, y ont importé un costume étranger, d’une complication superflue, et il faut aller dans les districts reculés, descendre jusqu’à la classe très pauvre, pour trouver comme à Naples des lazzaroni vêtus d’un pagne, comme en Arcadie des femmes couvertes d’une simple chemise, bref, des gens qui réduisent et proportionnent leur habillement aux petites exigences de leur climat.
Dans la Grèce ancienne, une tunique courte et sans manches pour l’homme, pour la femme une longue tunique qui descend jusqu’aux pieds et, se doublant à la hauteur des épaules, retombe jusqu’à la ceinture : voilà tout l’essentiel du costume; ajoutez une grande pièce carrée d’étoffe dont on se drape, pour la femme un voile quand elle sort, assez ordinairement des sandales; Socrate n’en portait qu’aux jours de festin : très souvent on va pieds nus et tête nue. Tous ces vêtements peuvent être ôtés en un tour de main; ils ne serrent point la taille, ils indiquent les formes; le nu apparaît par leurs interstices et dans leurs mouvements. On les ôte tout à fait dans les gymnases, dans le stade, dans plusieurs danses solennelles : « C’est le propre des Grecs, « dit Pline, de ne rien voiler. » L’habillement n’est chez eux qu’un accessoire lâche, qui laisse au corps sa liberté, et qu’à volonté, en un instant, on peut jeter bas. — Même simplicité pour la seconde enveloppe de l’homme, je veux dire la maison. Comparez une maison de Saint- Germain ou de Fontainebleau à une maison de Pompéi ou d’IIerculanum, deux jolies villes de province qui
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tenaient auprès de Rome la place et Remploi que Saint- Germain ou Fontainebleau tiennent aujourd’hui auprès de Paris; comptez tout ce qui compose aujourd’hui un logis passable, grande bâtisse de pierre de taille à deux ou trois étages, fenêtres vitrées, papiers, tentures, personnes, doubles et triples rideaux, calorifères, cheminées, tapis, lits, sièges, meubles de toute espèce, innombrables brimborions et ustensiles de ménage et de luxe, et mettez en regard les frêles murailles d’une maison de Pompéi, ses dix ou douze petits cabinets rangés autour d’une petite cour où bruit un fdet d’eau, ses fines peintures, ses petits bronzes; c’est un abri léger pour dormir la nuit, faire la sieste le jour, goûter la fraîcheur en suivant des yeux des arabesques délicates et de belles harmonies de couleurs; le climat ne réclame rien de plus. Aux beaux siècles de la Grèce, le ménage est bien plus réduit encore1. Des murs qu’un voleur peut percer, blanchis à la chaux, encore dépourvus de peintures au temps de Périclès; un lit avec quelques couvertures, un coffre, quelques beaux vases peints, des armes suspendues, une lampe de structure toute primitive; une toute petite maison qui n’a pas toujours de premier étage : cela suffit à un Athénien noble ; il vit au dehors, en plein air, sous les portiques, dans l’Agora, dans les gymnases, et les bâtiments publics qui abritent sa vie publique sont aussi peu garnis que sa maison privée. Au lieu d’un palais comme celui du
1. Voyez, sur tous ces détails de la vie privée, Becker, Chanclès, surtout les Excursus.
Corps législatif ou Westminster de Londres, avec son aménagement intérieur, ses banquettes, son éclairage, sa bibliothèque, sa buvette, tous ses compartiments et tous ses services, il a une place vide, le Pnyx, et quelques degrés de pierre qui font une tribune à l’orateur. En ce moment nous bâtissons un Opéra, et il nous faut une grande façade, quatre ou cinq vastes pavillons, des foyers, salons et couloirs de toute sorte, un large cercle pour l’assistance, une énorme scène, un grenier gigantesque pour remiser les décors, et une infinité de loges et de logements pour les administrateurs et les acteurs ; nous dépensons quarante millions et la salle aura deux mille places. En Grèce, un théâtre contient de trente à cinquante mille spectateurs, et coûte vingt fois moins que chez nous ; c’est que la nature en fait les frais ; un flanc de colline où l’on taille des gradins circulaires, un autel en bas et au centre, un grand mur sculpté, comme celui d’Orange, pour répercuter la voix de l’acteur, le soleil pour lampe, et, pour décor lointain, tantôt la mer luisante, tantôt des groupes de montagnes veloutées par la lumière : ils arrivent à la magnificence par l’économie, et pourvoient à leurs plaisirs, comme à leurs affaires, avec une perfection que nos profusions d’argent n’atteignent pas.
Passons aux constructions morales. Aujourd’hui un État comprend trente à quarante millions d’hommes répandus sur un territoire large et long de plusieurs centaines de lieues. C’est pourquoi il est plus solide qu’une cité antique; mais, en revanche, il est bien plus
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compliqué, et, pour y remplir un emploi, un homme doit être spécial. Partant, les emplois publics sont spéciaux comme les autres. La masse de la population n’intervient dans les affaires générales que de loin en loin, par des élections. Elle vit ou vivote en province, sans pouvoir se faire d’opinions personnelles ni précises, réduite à des impressions vagues et à des émotions aveugles, obligée de se remettre aux mains de gens plus instruits qu’elle expédie dans la capitale et qui la remplacent, quand il faut décider de la guerre, de la paix ou des impôts. — Même substitution, s’il s’agit de la religion, de la justice, de l’armée et de la marine. Dans chacun de ces services, nous avons un corps d’hommes spéciaux; il faut un long apprentissage pour y jouer un rôle; ils échappent à la majorité des citoyens. Nous n’y prenons point part; nous avons des délégués qui, choisis par eux-mêmes ou par l’État, combattent, naviguent, jugent ou prient pour nous. Et nous ne pouvons faire autrement; le service est trop compliqué pour être exécuté à l’improviste par le premier venu; il faut que le prêtre ait passé par le séminaire, le magistrat par l’école de droit, l’officier par les écoles préparatoires, la caserne ou le navire, l’employé par les examens et les bureaux. — Au contraire, dans un petit État comme la cité grecque, l’homme ordinaire est au niveau de toutes les fonctions publiques; la société ne se divise pas en fonctionnaires et en administrés : il n’y a pas de bourgeois retirés, il n’y a que des citoyens actifs. L’Athénien décide lui-même des intérêts géné-
raux; cinq ou six mille citoyens écoutent les orateurs et votent sur la place publique; c’est la place du marché ; on y vient pour faire des décrets et des lois, comme pour vendre son vin et ses olives; le territoire n’étant qu’une banlieue, le campagnard n’a pas beaucoup plus de chemin à faire que le citadin. De plus, les affaires dont il s’agit sont à sa portée ; car ce sont des intérêts de clocher, puisque la cité n’est qu’une ville. Il n’a pas de peine à comprendre la conduite qu’il faut tenir avec Mégare ou Corinthe; il lui suffit pour cela de son expérience personnelle et de ses impressions journalières; il n’a pas besoin d’être un politique de profession, versé dans la géographie, l’histoire, la statistique et le reste. Pareillement, il est prêtre chez lui, et, de temps en temps, pontife de sa phratrie ou de sa tribu; car sa religion est un beau conte de nourrice, et la cérémonie qu’il accomplit consiste en une danse ou un chant qu’il sait dès l’enfance, et dans un repas auquel il préside avec un certain habit. — De plus, il est juge dans les dicastéries, au civil, au criminel, au religieux, avocat et obligé de plaider dans sa propre cause. Un Méridional, un Grec, est naturellement vif d’esprit, bon et beau parleur; les lois ne se sont pas encore multipliées, enchevêtrées en un Code et en un fatras; il les sait en gros ; les plaideurs les lui citent ; d’ailleurs, l’usage lui permet d’écouter son instinct, son bon sens, son émotion, ses passions, au moins autant que le droit strict et les arguments légaux. — S’il est riche, il est imprésario. Vous avez vu que leur théâtre est moins
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compliqué que le nôtre, et, pour faire répéter des danseurs, des chanteurs, des acteurs, un Grec, un Athénien a toujours du goût. — Riche ou pauvre, il est soldat; comme l’art militaire est encore simple et qu’on ignore les machines de guerre, la garde nationale est l’armée. Jusqu’à la venue des Romains, il n’y en a pas eu de meilleure. Pour la former et former le parfait soldat, deux conditions sont requises, et ces deux conditions sont données par l’éducation commune, sans instruction spéciale, sans école de peloton, sans discipline ni exercices de caserne. D’un côté, ils veulent que chaque soldat soit le meilleur gladiateur qu’il se pourra, le corps le plus robuste, le plus souple et le plus agile, le plus capable de bien frapper, parer et courir; à cela leurs gymnases pourvoient : ce sont les collèges de la jeunesse; on y apprend, toute la journée et pendant de longues années, à lutter, sauter, courir, lancer le disque, et, méthodiquement, on y exerce et l’on fortifie tous les membres et tous les muscles. De l’autre côté, ils veulent que les soldats sachent marcher, courir, faire toutes les évolutions en bon ordre ; à cela Torchestrique suffit : toutes leurs fêtes nationales et religieuses enseignent aux enfants et aux jeunes gens l’art de former et de dénouer leurs groupes; à Sparte, le chœur de danse publique et la compagnie militaire1 sont disposés sur le même patron. Ainsi préparé par les mœurs, on comprend que le citoyen soit soldat sans effort et du premier coup. — Il sera marin sans beaucoup plus d’ap- 1 . Choros et Lochos.
prentissage. En ce temps-là un navire de guerre n’est qu’un bateau de cabotage, contient tout au plus deux cents hommes et ne perd guère de vue les côtes. Dans une cité qui a un port et vit de commerce maritime, il n’est personne qui ne s’entende à manœuvrer un tel navire, personne qui ne connaisse d’avance ou n’apprenne vite les signes du temps, les chances du vent, les positions et les distances, toute la technique et tous les accessoires qu’un matelot ou un officier de mer ne sait chez nous qu’après dix ans d’étude et de pratique. — Toutes ces particularités de la vie antique dérivent de la même cause, qui est la simplicité d’une civilisation sans précédents, et toutes aboutissent au même effet, qui est la simplicité d’une âme bien équilibrée, en qui nul groupe d’aptitudes et de penchants n’a été développé au détriment des autres, qui n’a pas reçu de tour exclusif, que nulle fonction spéciale n’a déformée. Aujourd’hui nous avons l’homme cultivé et l’homme inculte, le citadin et le paysan, le provincial et le parisien, en outre, autant d’espèces distinctes qu’il y a de classes, de professions et de métiers, partout l’individu parqué dans le compartiment qu’il s’est fait et assiégé par la multitude des besoins qu’il s’est donnés. Moins artificiel, moins spécial, moins éloigné de l’état primitif, le Grec agissait dans un cercle politique mieux proportionné aux facultés humaines, parmi des mœurs plus favorables à l’entretien des facultés animales : plus voisin de la vie naturelle, moins assujetti par la civilisation surajoutée, il était plus homme*
Ce ne sont là que les alentours et les moules extérieurs qui modèlent l’individu. Pénétrons dans l’individu luimème, jusqu’à ses sentiments et à ses idées ; nous serons encore plus frappés de la distance qui les sépare des nôtres. Deux sortes de culture les forment en tout temps et en tout pays : la culture religieuse et la culture laïque, et l’une et l’autre opèrent dans le même sens, alors pour les garder simples, aujourd’hui pour les rendre compliqués. — Les peuples modernes sont chrétiens, et le christianisme est une religion de seconde pousse, qui contredit l’instinct naturel. On peut le comparer à une contraction violente qui a infléchi l’attitude primitive de l’âme humaine. En effet, il déclare que le monde est mauvais et que l’homme est gâté; et certes, au siècle où il naquit, cela était indubitable. Il faut donc, selon lui, que l’homme change de voie. La vie présente n’est qu’un exil; tournons nos regards vers la patrie céleste. Notre fond naturel est vicieux ; réprimons tous nos penchants naturels et mortifions notre corps. L’expérience des sens et le raisonnement des savants sont insuffisants et trompeurs ; prenons pour flambeau la révélation, la foi, l’illumination divine. Par la pénitence, le renoncement, la méditation, développons en nous l’homme spirituel, et que notre vie soit une attente
riIÎLOSOPIÎIE DE L’ART
passionnée de la délivrance, un abandon continu de notre volonté, un soupir incessant vers Dieu, une pensée d’amour sublime, parfois récompensée par l’extase et la vision de l’au-delà. Pendant quatorze siècles le modèle idéal a été l’anachorète ou le moine. Pour mesurer la puissance d’une pareille idée et la grandeur de la transformation qu’elle impose aux facultés et aux habitudes humaines, lisez tour à tour le grand poème chrétien et le grand poème païen, d’un côté la Divine Comédie, de l’autre l'Odyssée et l’Iliade. — Dante a une vision, il est transporté hors de notre petit monde éphémère, dans les régions éternelles ; il en voit les tortures, les expiations, les félicités ; il est troublé d’angoisses et d’horreurs surhumaines ; tout ce qu’une imagination furieuse et raffinée de justicier et de bourreau peut inventer, il le voit, il le subit, il en défaille; puis il monte dans la lumière; son corps n’a plus de poids; il s’envole, involontairement attiré par le sourire d’une dame rayonnante ; il entend les âmes qui sont des voix et des mélodies flottantes; il voit des cœurs, une grande rose de lumières vivantes, qui sont des vertus et des puissances célestes; les paroles sacrées, les dogmes de la vérité théologique retentissent dans l’éther. Dans ces hauteurs brûlantes où la raison se fond comme une cire, le symbole et l’apparition, entrelacés, effacés l’un par l’autre, aboutissent à l’éblouissement mystique, etle poème tout entier, infernal ou divin, est un rêve qui commence par le cauchemar pour finir par le ravissement, — Combien plus naturel et plus sain est le
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spectacle que nous présente Homère ! C’est la Troade, l’île d’Ithaque, les côtes de la Grèce; encore aujourd’hui on le suit à la trace, on reconnaît les formes des montagnes, la couleur de la mer, les sources jaillissantes, les cyprès, les aulnes où nichent les oiseaux de mer; il a copié la nature stable et subsistante ; partout, chez lui, on pose le pied sur le sol solide de la vérité. Son livre est un document d’histoire; ses contemporains ont eu les mœurs qu’il décrit; son Olympe lui-même n’est qu’une famille grecque. Nous n’avons pas besoin de nous forcer et de nous exalter, pour retrouver en nous les sentiments qu’il exprime, ni pour imaginer le monde qu’il peint, combats, voyages, festins, discours publics, entretiens privés, toutes les scènes de la vie réelle, amitié, amour paternel et conjugal, besoin de gloire et d’action, colères, apaisements, goût des fêtes, plaisir de vivre, toutes les émotions et toutes les passions de l’homme naturel. Il se renferme dans le cercle visible qu’à chaque génération retrouve l’expérience humaine; il n’en sort pas ; ce monde lui suffit, il est seul important ; Y au-delà n’est que le séjour vague des ombres vaines ; lorsque Ulysse, rencontrant Achille chez Hadès, le félicite d’être encore le premier parmi les ombres, celui-ci lui répond : « Ne me parle pas de la mort, glorieux Ulysse. « J’aimerais mieux être laboureur et servir pour un « salaire un homme sans héritage et qui aurait de la « peine à se nourrir, j’aimerais mieux cela que de « commander à tous les morts qui ont vécu. Mais plutôt « parle-moi de mon glorieux fils, dis-moi s’il a été le
« premier à la guerre. » — Ainsi, par delà le tombeau, c’est encore la vie présente qui le préoccupe. « L’âme « du rapide Achille s’éloigne alors, marchant à grands « pas dans la prairie d’asphodèles, joyeuse parce que je « lui avais dit que son fils était illustre et brave. » — A toutes les époques de la civilisation grecque reparaît, avec diverses nuances, le même sentiment ; leur monde est celui que le soleil éclaire ; le mourant a pour espoir et consolation la survivance en pleine lumière de ses fils, de sa gloire, de son tombeau, de sa patrie. « Le « plus heureux homme qüe j’aie connu, disait Solon « à Crésus, c’est Tellos d’Athènes; car, sa cité étant « prospère, il a eu des enfants beaux et bons, qui ont « eu tous des enfants et conservé leurs biens, lui vivant; « ayant ainsi prospéré dans la vie, sa fin a été glorieuse ; « car, les Athéniens ayant combattu contre leurs voi- « sins d’Éleusis, il a porté aide, et il est mort en faisant « fuir les ennemis, et les Athéniens l’ont enseveli aux « frais de l’État à l’endroit où il est tombé, et ils l’ont « honoré grandement. » Au temps de Platon, Ilippias, interprète de l’opinion populaire, dit de même : « Ce a qu’il y a de plus beau en tout temps, pour tout homme « et en tout lieu, c’est d’avoir des richesses, delà santé, « de la considération parmi les Grecs, de parvenir ainsi « à la vieillesse, et, après avoir rendu honorablement « les derniers devoirs à ses parents, d’être conduit soi- « même au tombeau par ses descendants avec la même « magnificence. » Lorsque la réflexion philosophique vient à s’appesantir sur l’au-delà, il ne paraît point
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terrible, infini, disproportionné à la vie présente, aussi indubitable qu’elle, inépuisable en supplices ou en délices, comme un gouffre épouvantable ou comme une « gloire angélique. De deux choses, la mort est l’une, « disait Socrate à ses juges; ou bien celui qui est mort « n’est plus rien et n’a aucune sensation d’aucune chose, « quelle quelle soit; ou bien, comme on le dit, la mort « se trouve être un changement, le passage de l’âme « qui va de ce lieu-ci en un autre lieu. Si, quand on « est mort, il n’y a plus de sensation, et si l’on est « comme en un sommeil où l’on n’a pas même de « songes, alors mourir est un merveilleux avantage; (( car, à mon avis, si quelqu’un choisissait parmi ses « nuits une nuit pareille, une nuit où il a été si fort « assoupi qu’il n’a pas eu un songe, et mettait en regard « les autres jours et les autres nuits de sa vie, pour « chercher combien, parmi ces heures-là, il en a eu de « meilleures et de plus douces, il n’aurait pas de peine (( à faire le compte, et je parle ici, non pas seulement « d’un particulier, mais du grand roi. Si donc la mort « est telle, je dis qu’elle est un gain ; car, de cette façon, « tout le temps après la mort n’est rien de plus qu’une « seule nuit. — Mais, si la mort est le passage en un « autre lieu, et si, comme on le raconte, en ce lieu-là « tous les morts sont ensemble, quel plus grand bien, « ô juges, pourrait-on imaginer que celui-là! Si un « homme, arrivant chez Hadès et délivré des prétendus « juges qu’on voit ici, trouvait là-bas de vrais juges, « ceux qui, dit-on, jugent là-bas, Minos, Rhadamanthe,
(( Éaque, Triptolème et tous ceux des demi-dieux qui « ont été justes dans leur vie, est-ce que ce changement « de séjour serait fâcheux? Vivre avec Orphée, Musée, « Hésiode, Homère, à quel prix chacun de nous n’achète- « rait-il pas un pareil bien? Pour moi, si cela est vrai, « je veux mourir plusieurs fois. » Ainsi, dans l’un et l’autre cas, « nous devons avoir bonne espérance en la « mort ». — Vingt siècles plus tard, Pascal, reprenant la même question et le même doute, ne voyait pour l’incrédule d’autre attente « que l’horrible alternative « d’être éternellement anéanti ou éternellement malheu- « reux ». Un tel contraste montre le trouble qui, depuis dix-lmit cents ans, a bouleversé l’âme humaine. La perspective d’une éternité bienheureuse ou malheureuse a rompu son équilibre; jusqu’à la fin du moyen âge, sous ce poids incommensurable, elle a été comme une balance affolée et détraquée, au plus bas, au plus haut, toujours dans les extrêmes. Quand, vers la Renaissance, la nature opprimée s’est redressée et a repris l’ascendant, elle a trouvé devant elle, pour la rabattre, la vieille doctrine ascétique et mystique, non seulement avec sa tradition et ses institutions maintenues ou renouvelées, mais encore avec le trouble durable qu’elle avait porté dans l’âme endolorie et dans l’imagination surexcitée. Encore aujourd’hui la discorde subsiste; il y a, en nous et autour de nous, deux morales, deux idées de la nature et de la vie, et leur conflit incessant nous fait sentir l’aisance harmonieuse du jeune monde où les instincts naturels se déployaient intacts et droits sous une reli-
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gion qui favorisait leur pousse au lieu de la réprimer.
Si la culture religieuse a superposé chez nous aux inclinations spontanées des sentiments disparates, la culture laïque a enchevêtré dans notre esprit un labyrinthe d’idées élaborées et étrangères. Comparez la première et la plus puissante des éducations, celle que donne la langue, en Grèce et chez nous. Nos langues modernes, italien, espagnol, français, anglais, sont des patois, restes déformés d’un bel idiome qu’une longue décadence avait gâté et que des importations et des mélanges sont encore venus altérer et brouiller. Ils ressemblent à ces édifices construits avec les débris d’un temple ancien et avec d’autres matériaux ramassés au hasard; en effet, c’est avec des pierres latines, mutilées, raccordées dans un autre ordre, avec des cailloux du chemin et un plâtras tel quel, que nous avons fait la bâtisse dans laquelle nous vivons, d’abord un château gothique, aujourd’hui une maison moderne. Notre esprit y vit, parce qu’il s’y est fait; mais combien celui des Grecs se mouvait plus aisément dans la sienne! Nous ne comprenons pas de prime saut nos mots un peu généraux; ils ne sont pas transparents; ils ne laissent pas voir leur racine, le fait sensible auquel ils sont empruntés; il faut qu’on nous explique des termes qu’autrefois l’homme entendait sans effort et par la seule vertu de l’analogie, genre, espèce, grammaire, calcul , économie, loi, pensée, conception, et le reste. Même dans l’allemand où cet inconvénient est moindre le fil conducteur manque. Presque tout notre vocabulaire philosophique
et scientifique est étranger; pour nous en bien servir, nous sommes obligés de savoir le grec et le latin ; et le pms souvent nous nous en servons mal. Ce vocabulaire technique a inséré quantité de ses mots dans la conversation courante et le style littéraire; d’où il arrive qu’ aujourd’hui nous parlons et nous pensons avec des termes pesants et difficiles à manier. Nous les prenons tout faits et tout accouplés ; nous les répétons par routine; nous les employons sans en mesurer la portée et sans en démêler la nuance ; nous ne disons qu’à peu près ce que nous voulons dire. Il faut quinze ans à un écrivain pour apprendre à écrire, non pas avec génie, car cela ne s’apprend pas, mais avec clarté, suite, propriété et précision. C’est qu’il a été obligé de sonder et d’approfondir dix ou douze mille mots et expressions diverses, d’en noter les origines, la filiation, les alliances, de rebâtir à neuf et sur un plan original toutes ses idées et tout son esprit. S’il ne l’a pas fait et qu’il veuille raisonner sur le droit, le devoir, le beau, l’État et tous les grands intérêts de l’homme, il tâtonne et trébuche; il s’embarrasse dans les grandes phrases vagues, dans les lieux communs sonores, dans les formules abstraites et rébarbatives : voyez là-dessus les journaux et les discours des orateurs populaires; c’est surtout le cas des ouvriers intelligents, mais qui n’ont point passé par l’éducation classique; ils ne sont pas maîtres des mots ni, partant, des idées; ils parlent une langue savante qui ne leur est point naturelle; pour eux, elle est trouble : c’est pourquoi elle trouble leur esprit ; ils n’ont pas eu le temps
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de la filtrer goutte à goutte. Désavantage énorme et dont les Grecs étaient exempts. Il n’y avait pas de distance chez eux entre la langue des laits sensibles et la langue du pur raisonnement, entre la langue que parle le peuple et la langue que parlent les gens doctes; l’une continuait l’autre; il n’y a pas un terme, dans un dialogue de Platon, que ne sache un adolescent qui sort de son gymnase ; il n’y a pas une phrase, dans une harangue de Démosthènes, qui ne trouve pour se loger une case toute prête dans le cerveau d’un forgeron ou d’un paysan d’Athènes. Essayez de traduire en bon grec un discours de Pitt ou de Mirabeau, même un morceau d’Addison ou de Nicole, vous serez obligé de le repenser et de le transposer; vous serez conduit à trouver pour les mêmes choses des expressions plus voisines des faits et de l’expérience sensible1. Une lumière vive accroîtra la saillie de toutes les vérités et de toutes les erreurs ; ce qu’auparavant vous appeliez naturel et clarté vous semblera affectation et demi-ténèbres, et vous comprendrez, par la force du contraste, pourquoi chez les Grecs l’instrument de la pensée, étant plus simple, faisait mieux son office avec moins d’effort.
D’autre part, avec l’instrument, l’œuvre s’est compli-
1. Lire, à ce sujet, les écrits de Paul-Louis Courier qui a formé son style sur le grec. Comparer sa traduction des premiers chapitres d’Hérodote à celle de Larcher. Dans François le Champi , dans les Maîtres sonneurs , dans la Mare au Diable , George Sand a retrouvé en grande partie la simplicité, le naturel, la belle logique du style grec. Cela fait un singulier contraste avec le style moderne qu’elle emploie lorsqu’elle parle en son propre nom ou fait parler des personnages cultivés.
quêe, et au delà de toute mesure. Outre les idées des Grecs, nous avons toutes celles qu’on a fabriquées depuis dix-huit cents ans. Dès nos origines, nous avons été surchargés par nos acquisitions. Au sortir de la barbarie brutale, à la première aube du moyen âge, l’esprit naïf et qui balbutiait à peine a dû s’encombrer des restes de l’antiquité classique, de l’ancienne littérature ecclésiastique, de l’épineuse théologie byzantine, de la vaste et subtile encyclopédie d’Aristote, encore raffinée et obscurcie par ses commentateurs arabes. A partir de la Renaissance, l’antiquité restaurée est venue surajouter toutes ses conceptions aux nôtres, parfois brouiller nos idées, nous imposer à tort son autorité, ses doctrines et ses exemples, nous faire Latins et Grecs de langue et d’esprit, comme les lettrés italiens du xve siècle, nous prescrire ses formes de drame et de style au xvne siècle, nous suggérer ses maximes et ses utopies politiques comme au temps de Rousseau et pendant la Révolution. Cependant le ruisseau élargi grossissait par une infinité d’afflux, par l’accroissement chaque jour plus vaste de la science expérimentale et de l’invention humaine, par les apports distincts des civilisations vivantes qui occupaient à la fois cinq ou six grands pays. Ajoutez, depuis un siècle, la connaissance répandue des langues et des littératures modernes, la découverte des civilisations orientales et lointaines, les progrès extraordinaires de l’histoire, qui a ressuscité devant nos yeux les mœurs et les sentiments de tant de races et de tant de siècles; le courant est
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devenu un fleuve bigarré autant qu’énorme : voilà ce qu’un esprit humain est maintenant obligé d’engloutir, et il faut le génie, la patience, la longue vie d’un Goethe, pour y suffire à peu près. — Combien la source primitive était plus mince et plus limpide ! Au plus beau temps de la Grèce, « un jeune homme apprenait à lire, « écrire, compter1, à jouer de la lyre, à lutter et à faire « tous les autres exercices du corps2 ». A cela se réduisait l’éducation <( pour les enfants des meilleures « familles ». Ajoutons pourtant que, chez le maître de musique, on lui avait enseigné à chanter quelques hymnes religieux et nationaux, à répéter des morceaux d’Ilomère, d’Hésiode et des poètes lyriques, le pæan qu’il chantait à la guerre, la chanson d’Harmodius qu’il récitait à table. Un peu plus âgé, il écoutait sur l’Agora des discours d’orateurs, des décrets, des mentions de lois. Au temps de Socrate, s’il était curieux, il allait entendre les disputes et les dissertations des sophistes; il tâchait de se procurer un livre d’Anaxagore ou de Zénon l’Éléate; quelques-uns s’intéressaient aux démonstrations géométriques. Mais, en somme, l’éducation était toute gymnastique et musicale, et le petit nombre d’heures qu’ils employaient, entre deux exercices du corps, à suivre une discussion philosophique ne peut pas plus se comparer à nos quinze ou vingt ans d’études classiques et d’études spéciales, que leur vingt
1. Grammata. Comme les lettres servaient de chiffres, ce mol désigne les trois choses.