‹ Philosophie de l'art (volume 4)Chapitre 6 sur 66 · Horæ belgicæ · texte numérisé non relu

Horæ belgicæ

protestantes. Livré à lui-même, il eût abouti, non, comme en Italie, à une renaissance du paganisme, mais, comme en Allemagne, à une recrudescence du christianisme. — D’autre part, celui de tous les arts qui manifeste le mieux les besoins de l’imagination populaire, l’architecture, reste gothique et chrétien jusqu’au milieu du xvie siècle ; les importations italiennes et classiques ne l’atteignent pas; son style se complique et s’effémine, mais sans s’altérer. Il règne, non seulement dans les églises, mais dans les édifices laïques; à Bruges, à Louvain, à Bruxelles, à Liège, à Oudenarde, les hôtels de ville montrent à quel point il était goûté, non seulement par les prêtres, mais par la nation; elle lui a élé fidèle jusqu’au bout ; l’hôtel de ville d’Oudenarde a été commencé sept ans après la mort de Baphaël. En 1556, sous les mains d’une Flamande, Marguerite d’Autriche, l’église de Brou, la dernière et la plus mignonne fleur du gothique, achevait d’éclore. — Bassemblez tous ces indices, et considérez dans les portraits du temps les personnages eux-mêmes, donataires, abbés, bourgmestres \ bourgeois, matrones, si graves et si honnêtes avec leurs habits du dimanche, leur linge irréprochable, leur air figé, leur expression de foi fixe et profonde : vous sentirez que la renaissance du xvie siècle s’accomplit ici dans l’enceinte de la religion, que l’homme, tout en embellissant la vie présente, ne perd point de vue la vie future, et que son invention pittoresque manifestera

1. Musées d’Anvers, de Bruxelles, de Bruges, et, en général, les triptyques dont les volets représentent toute une famille du temps.

le christianisme vivace, au lieu d’exprimer, comme en Italie, le paganisme restauré.

Une renaissance flamande sous des idées chrétiennes, c’est là, en effet, le double caractère de l’art sous Hubert et Jean Yan Evck, Rogier Yan der Weyden, Memling et Quentin Massys ; et de ces deux traits suivent tous les autres. — D’un côté, les artistes prennent intérêt à a vie réelle; leurs figures ne sont plus des symboles, comme les enluminures des anciens psautiers, ni des âmes pures, comme les madones de l’école de Cologne, mais des personnages vivants et des corps. L’anatomie y est observée, la perspective y est exacte, les moindres détails des étoffes, de l’architecture, des accessoires et des paysages y sont marqués; le relief en est saisissant, et la scène entière s’impose à l’œil et à l’esprit avec une force et une solidité d’assiette extraordinaires ; les plus grands maîtres des époques futures n’iront pas au delà, et même n’iront pas jusque-là. Il est clair qu’en ce moment on découvre la nature; les écailles tombent des yeux; on vient de comprendre, presque tout d’un coup, tout le dehors sensible, ses proportions, sa structure, sa couleur. Bien plus, on l’aime : considérez les magnifiques chappes lisérées (L’or et brodées de diamants, les soies brochées, les diadèmes fleuronnés et éblouissants dont ils ornent leurs personnages divins et leurs saintes1; ce sont toutes les pompes de la cour

1 . Dieu le Père et la Vierge, par Hubert Van Eyck ; la Madone, sainte Barbe et sainte Catherine, de Memling; Y Ensevelissemen du Christ , de Quentin Massys, etc.

de Bourgogne ; voyez leurs eaux transparentes et calmes, leurs gazons illuminés, leurs fleurs rouges et blanches, leurs arbres épanouis, leurs lointains ensoleillés, leurs admirables paysages1. Remarquez leur coloris, le plus fort et le plus riche qui fut jamais, les tons purs et pleins posés l’un à côté de l’autre comme dans un tapis persan et reliés par leur seule harmonie, les superbes cassures de la pourpre des manteaux, les enfoncements d’azur des longues robes tombantes, les draperies vertes comme une prairie d’été pénétrée par le plein soleil, l’étalage des jupes d’or chamarrées de noir, la puissante lumière qui échauffe et brunit toute la scène; c’est un concert où chaque instrument donne toujours tout le son dont il est capable, d’autant plus juste qu’il est plus éclatant. Ils voient le monde en beau, et ils en font une fête, une fête réelle, semblable à celles du temps, éclairée par un plus généreux soleil, non pas une Jérusalem céleste toute pénétrée d’une clarté surnaturelle, comme en peint Beato Angelico. Ils sont Flamands, ils restent sur la terre; ils copient avec un minutieux scrupule le réel et tout le réel, les orfèvreries d’une armure, les luisants d’un vitrail, les ramages d’un tapis, les poils d’une fourrure2, le corps déshabillé d’une Eve et d’un Adam, l’énorme face plissée et débordante d’un

1. Saint Christophe , le Baptême de Jésus-Christ , de Memlirg et de son école. — V Agneau mystique , des Yan Eyck. etc.

2. La Vierge au Donataire avec Saint Georges , de Jean Yan Eyck; le triptyque d’Anvers, de Quentin Massys, etc. L 'Adam et VÈve de Hubert Yan Eyck à Bruxelles, et les Bourgeois à genoux devant l'agneau mys que.

chanoine, la carrure épaisse, le menton saillant, le nez proéminent d’un bourgmestre ou d’un homme d’armes, les jambes grêles d’un bourreau, la tête trop grosse et les membres trop minces d’un petit enfant, les costumes et l’ameublement du siècle. En tout cela, leur œuvre est une glorification de la vie présente. — Mais, d’autre part, elle est une glorification de la foi chrétienne. Non seulement presque tous leurs sujets sont religieux, mais encore ils sont remplis d’un sentiment religieux qui, dans l’âge suivant, manquera aux mêmes scènes. Leurs plus beaux tableaux ne représentent point un événement réel de l’histoire sacrée, mais une vérité de la foi, une Somme de la doctrine; Hubert Van Eyck conçoit la peinture à la façon de Simone Memmi ou de Taddeo Gaddi, comme un exposé de la théologie supérieure ; ses figures et ses accessoires ont beau être réels, ils sont aussi symboliques. La cathédrale où Rogier Van der Weyden représente les sept sacrements est à la fois une église matérielle et l’Église mystique; car le Christ y saigne sur son gibet, en même temps que le prêtre y dit la messe à l’autel. La chambre ou le portique, où Jean Van Eyck et Memling mettent leurs saints à genoux, fait illusion par son détail et son fini; mais la Vierge sur son trône et les anges qui la couronnent montrent au fidèle qu’il est dans un monde supérieur. Une symétrie hiérarchique groupe les personnages et raidit les attitudes. Le regard est fixe et le visage impassible chez Hubert Van Eyck; c’est l’éternelle immobilité de la vie divine; au ciel tout est

accompli, le temps ne s’écoule plus. D’autres fois, chez Memling, c’est la placidité de la croyance absolue, la paix de l’âme conservée dans le cloître comme dans un bois dormant, la pureté immaculée, la douceur triste, l’obéissance infinie de la vraie religieuse, qui vit absorbée dans son rêve et dont les yeux grands ouverts regardent sans voir. En somme, ces peintures sont des tableaux d’autel ou d’oratoire; elles ne parlent pas, comme celles des âges suivants, à de grands seigneurs qui viennent à l’église par routine, et veulent retrouver, jusque dans les histoires religieuses, des pompes païennes et des torses de lutteurs; elles s’adressent à des fidèles, pour leur suggérer la figure du monde surnaturel ou les émotions de la piété intime, pour leur montrer la sérénité immuable des saints glorifiés et l’humilité tendre des âmes élues; Ruysbroeck, Eckart, Tauler, Henri de Suzo, les théologiens mystiques qui, en Allemagne au xve siècle, ont précédé Luther, pourraient venir ici. — Spectacle étrange et qui ne semble point s’accorder avec les parades sensuelles de la cour et les somptueuses entrées des villes. On trouve un pareil contraste entre le profond sentiment religieux dont témoignent les madones d’Albert Dürer et les magnificences mondaines que révèle sa Maison de Maximilien. C’est que nous sommes en pays germanique; la renaissance de la prospérité générale et l’émancipation d’esprit, qui en est la suite, y renouvelaient le christianisme, au lieu de le défaire comme en pays latin.

Lorsqu’un grand changement s’opère dans la condition humaine, il amène par degrés un changement correspondant dans les conceptions humaines. Après la découverte des Indes et de l’Amérique, après l’invention de l’imprimerie et la multiplication des livres, après la restauration de l’antiquité classique et la réforme de Luther, l’idée que l’on se faisait du monde ne pouvait plus demeurer monacale et mystique. Le rêve mélancolique, délicat, de l’âme qui soupire après la patrie céleste et livre humblement sa conduite à l’autorité d’une Église qu’elle ne discute pas faisait place au libre examen de l’esprit nourri de tant d’idées nouvelles, et s’effaçait devant le spectacle admirable de ce monde réel que l’homme commençait à comprendre et à conquérir. Les chambres de rhétorique, qui d’abord étaient composées de clercs, passent aux mains des laïcs ; elles avaient prêché le payement de la dîme et la soumission à l’Église; elles raillent le clergé et combattent les abus ecclésiastiques. En 1535, neuf bourgeois d’Amsterdam sont condamnés à faire un pèlerinage à Rome pour avoir représenté une de ces pièces satiriques. En 1559, à Gand, la question proposée étant de dire quelles sont les plus sottes gens du monde, onze chambres sur dix-neuf répondent que ce sont les

moines. « Toujours, dit un contemporain, quelques « pauvres moines ou nonnettes avaient part à la cornéa die; il semblait qu’on ne se pouvait resjouir sans se « moquer de Dieu et de l’Église. » Philippe II avait décrété la peine de mort contre les auteurs et les acteurs, si les pièces n’étaient pas autorisées ou étaient impies; mais, en dépit de tout, on les jouait jusque dans les villages. « C’est par les comédies, dit le même « auteur, que la parole de Dieu pénétra d’abord dans a ces contrées : aussi les défendait-on beaucoup plus « sévèrement que les livres de Martin Luther1. » 11 est clair que l’esprit s’est affranchi de l’ancienne tutelle, et que peuple, bourgeois, artisans, négociants, tous commencent à raisonner par eux-mêmes sur les choses de la morale et du salut.

En même temps, la richesse et la prospérité extraordinaires du pays poussent aux mœurs pittoresques et sensuelles; ici, comme en Angleterre à la même époque, les pompes de la Renaissance recouvrent une sourde fermentation protestante. Quand Charles Quint, en 1520, fit son entrée à Anvers, Albert Dürer vit quatre cents arcs de triomphe à deux étages, longs de quarante pieds, ornés de peintures, et sur lesquels oh donnait des représentations allégoriques. Les figurantes étaient des jeunes

1. En 1539, Louvain propose cette question : « Quelle est la plus « grande consolation de l’homme mourant ? » Toutes les réponses ont une nuance luthérienne. La chambre de Sainl-Wijnockberghe, qui a le 2e prix, répond selon la pure doctrine de la grâce : « La « fiance que Christ et son esprit nous est donné. »

filles de la première bourgeoisie, vêtues seulement d’une gaze légère, « presque nues », dit l’honnête artiste allemand. — « J’en ai vu rarement d’aussi belles; je « les ai regardées fort attentivement et même brutale- « ment, parce que je suis peintre. » Les fêtes des chambres de rhétorique deviennent magnifiques; de ville à ville, de société à société, c’est un défi de luxe et d’inventions allégoriques. Sur l’invitation des violiers d’Anvers, quatorze chambres, en 4562, envoient leurs « triomphes », et la chambre de la Guirlande de Marie, à Bruxelles, obtient le prix. « Car, dit Van Meteren, « ils étaient bien trois cent et quarante hommes à che- « val, tous habillés de velours et en soie rouge cramoi- « sie, avec de longues casaques à la polonaise bordées « de passements d’argent, avec des chapeaux rouges « faits à la façon des heaumes antiques ; leurs pour- (( points, plumages et bottines, étaient blancs. Ils « avaient des ceintures de tocque d’argent, fort curieu- « sement tissues de couleurs, jaune, rouge, bleu et « blanc. Ils avaient sept chariots faits à l’antique, avec « divers personnages qui étaient portés ès dits chariots. « Ils avaient encore soixante dix-huit chariots cornet muns avec des torches; les dits chariots étaient cou- (( verts de drap rouge bordé de blanc. Tous les charte retiers avaient des manteaux rouges, et, sur ces (( chariots, il y avait divers personnages, représentant « plusieurs belles figures antiques, qui donnaient à « entendre comment on s’assemblera en amitié pour « départir amiablement ». La Pione de Malines fournit

une parade presque égale : trois cent vingt hommes à cheval, en étamine incarnate brodée d’or, sept chars antiques et chargés de figures, seize chariots blasonncs et flamboyants de feux de toute sorte. Joignez-y l’entrée des douze autres processions, et comptez les comédies, les pantomimes, les feux de joie, les banquets, qui suivirent. « Il y eut plusieurs autres semblables jeux, « qui furent joués pendant la paix es autres villes....)) — « J’ai trouvé bon réciter ceci, dit Van Meteren,pour « montrer la bonne union et prospérité de ces pays en « ce temps-là. » — Après le départ de Philippe II, « au « lieu d’une cour, il semblait qu'il y en eût cent cin- « quante ». Les seigneurs faisaient assaut de magnificence, tenaient table ouverte, dépensaient sans compter : une fois, Je prince d’Orange, voulant alléger son train, congédia d’un coup vingt-huit cuisiniers-chefs. Les maisons nobles foisonnaient de pages, de gentilshommes, de livrées superbes ; la pleine sève de la Renaissance débordait en folies et en excès, comme sous Élisabeth en Angleterre, habits pompeux, cavalcades, jeux, bonne chère. Le comte de Brederode but tant à un banquet de la Saint-Martin qu’il faillit mourir; le frère du rhingrave mourut tout à fait, à table, pour avoir trop aimé le vin de Malvoisie. — Jamais la vie n’avait semblé si bonne et si belle. Comme à Florence au siècle précédent, sous les Médicis, elle a cessé d’être tragique; l’homme s’est détendu; les révoltes meurtrières, les guerres sanglantes de ville à ville et de corporation à corporation se sont apaisées; on ne trouve qu’une sédi-

tion à Gand en 1536, aisément réprimée, sans grande effusion de sang, dernière et faible secousse, qu’on ne peut point comparer aux formidables insurrections du xye siècle. Marguerite d’Autriche, Marie de Hongrie, Marguerite de Parme, les trois gouvernantes, sont populaires; Charles Quint est un prince national, parle flamand, se vante d’être Gantois, protège par des traités les manufactures et le commerce du pays. Il le soigne et l’alimente ; en revanche, la Flandre contribue pour presque moitié1 à son revenu total; dans son troupeau d’États, elle est la grasse vache laitière, qu’on peut traire incessamment sans l’épuiser. — Ainsi, pendant que l’esprit s’ouvre, la température qui l’entoure s’adoucit. Ce sont les deux conditions d’une nouvelle pousse ; on la voit poindre dans les fêtes des chambres de rhétorique, représentations classiques, toutes semblables au carnaval de Florence, bien différentes des inventions baroques qui s’entassaient dans les banquets des ducs de Bourgogne; en effet, à Anvers, les chambres de la Violette, de l’Olivier et de la Pensée, dit Guicciardini, donnent en public chez elles « des « comédies, des tragédies et autres histoires à l’imi- (( tation des Grecs et des Romains ». Les mœurs, les idées et les goûts se sont transformés; il y a place pour un nouvel art.

Déjà, dans l’époque précédente, on voit les signes avant-coureurs du changement qui se prépare. De

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