Il
16S lA SCULPTURE EN GRÈCE.
cabinets rangés autour d'une petite cour où bruit un filet d*eau, ses fines peintures, ses petits bronzes ; c'est un abri léger pour dormir la nuit, faire la sieste le jour, goûter la fraîcheur en suivant des yeux des arabesques délicates et de belles harmonies de couleurs ; le climat ne réclame rien de plus. Aux beaux siècles de la Grèce, le ménage est bien plus réduit encore (1). Des murs qu'un voleur peut percer, blanchis à la chaux, encore dépourvus de peintures au temps de Périclès ; un lit avec quelques couvertures, un coffre, quelques beaux vases peints, des armes suspendues, une lampe de structure toute primitive ; une toute petite maison qui n'a pas toujours de premier étage : cela suffit à un Athénien noble ; il vit au dehors, en plein air, sous les portiques, dans l'Agora, dans les gymnases, et les bâtiments publics qui abritent sa vie publique sont aussi peu garnis que sa maison privée. Au lieu d'un palais comme celui du Corps législatif ou Westminster de Londres, avec son aménagement intérieur, ses banquettes, son éclairage, sa bibliothèque, sa buvette, tous ses compartiments et tous ses services, il a une place vide, le Pnyx, et quelques degrés de pierre qui font une tribune à
(1) Voyez, sur tous ces détails de la vie privée, Becker, CharicléSf surtout les Excursus,
£B MOHHIT. 163
l'orateur. En ce moment nous bâtissons un Opéra, et fl nous faut une grande façade, quatre ou cinq vastes pavillons, des foyers, salons et couloirs de toute sorte, un large cercle pour l'assistance, une énorme scène, un grenier gigantesque pour remiser les décors, et une infinité de loges et de logements pour les administrateurs et les acteurs ; nous dépensons quarante millions et la salle aura deux mille places. En Grèce, un théâtre contient de trente à cinquante mille spectateurs, et coûte vingt fois moins que chez nous ; c'est que la nature en fait les frais ; un flanc de colline où Ton taille des gradins circulaires, un autel en bas et au centre, un grand mur sculpté, comme celui d'Orange, pour répercuter la voix de l'acteur, le soleil pour lampe, et, pour décor lointain, tantôt la mer luisante, tantôt des groupes de montagnes veloutées par la lumière : ils arrivent à la magni-ficence par l'économie, et pourvoient à leurs plaisirs, comme à leurs affaires, avec une perfection que nos profusions d'argent n'atteignent pas. Passons aux constructions morales. Aujourd'hui
un Etat comprend trente à quarante millions d'hommes répandus sur un territoire large et long de plusieurs centaines de Ueues. C'est pourquoi il est plus solide qu'une cité antique ; mais, en revanche, il est bien plus compliqué, et, pour y remplir un emploi, un homme doit être spécial*
Partant, les emplois publics sont spéciaux comme les autres. La masse de la population n'intervient dans les affaires générales que de loin en loin, par des élections. Elle vit ou vivote en province, sans pouvoir se faire d'opinions personnelles ni précises, réduite à des impressions vagues et à des émotions aveugles, obligée de se remettre aux mains de gens plus instruits qu'elle expédie dans la capitale et qui la remplacent,quand il faut décider de la guerre, de la paix ou des impôts. — Même substitution, s'il s'agit de la religion, dû la justice, de l'armée et de la marine. Dans chacun de ces services, nous avons un corps d'hommes spéciaux ; il faut uu long apprentissage pour y jouer un rôle ; ils échappent à la majorité des citoyens. Nous n'y prenons point part; nous avons des délégués qui, choisis par eux-mêmes ou par l'État, combattent, naviguent, jugent ou prient pour nous. Et nous ne pouvons faire autrement; le service est trop compliqué pour être exécuté à l'improviste par le premier venu ; il faut que le prêlre ait passé par le séminaire, le magistrat par l'école de droit, l'officier par les écoles préparatoires, la caserne ou le navire, l'employé par les examens et les bureaux. — Au contraire, dans un petit État comme la cité grecque, l'homme ordinaire est au niveau de toutes les fonctions publiques ; la société ne se divise pas
en fonctiODnaires et en administrés : il n'y a pas de bourgeois retirés, il n'y a que des citoyens actifs. L'Athénien décide lui-même des intérêts généraux ; cinq ou six mille citoyens écoutent les orateurs et votent sur la place publique ; c'est la place du marché ; on y vient pour faire des décrets et des lois, comme pour vendre son vin et ses olives ; le temtoire n'étant qu'une banlieue, le campagnard n'a pas beaucoup plus de chemin à faire que le citadin. De plus, les affaires dont il s'agit sont à sa portée ; car ce sont des intérêts de clocher, puisque la cité n'est qu'une ville. Il n'a pas de peine à comprendre la conduite qu'il faut tenir avec Mégare ou Corinthe ; il lui suffit pour cela de son expérience personnelle et de ses impressions journalières ; il n'a pas besoin d'être un politique de profession, versé dans la géographie, l'histoire, la statistique et le reste. Pareillement, il est prêtre chez lui, et, de temps en temps, pontife de sa phratrie ou de sa tribu ; car sa religion est un beau conte de nourrice, et la cérémonie qu'il accomplit consiste en une danse ou un chant qu'il sait dès l'enfance, et dans un repas auquel il préside avec un certain habit. — De plus, il est juge dans les dicastéries, au civil, au criminel, au religieux, avocat et obligé de plaider dans sa propre cause. Un Méridional, un Grec, est naturellement vif d'esprit, bon et beau parleur; les
166 LA SCULPTOBB BN GRÈCE.
lois ne se sont pas encore multipliées, enchevê* trées en un Code et en un fatras ; il les sait en gros ; les plaideurs les lui citent; d'ailleurs, Tusage lui permet d'écouter son instinct, son bon sens, son émotion, ses passions, au moins autant que le droit strict et les arguments légaux. — S'il est riche, il est imprésario. Vous avez vu que leur théâtre est moins compliqué que le nôtre, et, pour faire répéter des danseurs, des chanteurs, des acteurs, un Grec, un Athénien a toujours du goût. — Riche ou pauvre, il est soldat ; comme l'art militaire est encore simple et qu'on ignore les machines de guerre, la garde nationale est l'armée. Jusqu'à la venue des Romains, il n'y en a pas eu de meilleure. Pour la former et former le parfait soldat, deux conditions sont requises, et ces deux conditions sont données par l'éducation commune, sans instruction spéciale, sans école de peloton, sans discipline ni exercices de caserne. D'un côté, ils veulent que chaque soldat soit le meilleur gladiateur qu'il se pourra, le corps le plus robuste, le plus souple et le plus agile, le plus capable de bien frapper, parer et courir ; à cela leurs gymnases pourvoient : ce sont les collèges de la jeunesse ; on y apprend , toute la journée et pendant de longues années^à lutter, sauter, courir, lancer le disque, et, mélhodiquement, on y exerce et Ton fortifie tous les mem-
bres et tous les muscles. De Tautre côté, ils veulent que les soldats sachent marcher, courir, faire toutes les évolutions en bon ordre ; à cela Torchestrique suffît : toutes leurs fêtes nationales et religieuses enseignent aux enfants et aux jeunes gens Tart de former et de dénouer leurs groupes ; b Sparte, le chœur de danse publique et la compagnie militaire (1) sont disposés sur le même patron. Ainsi préparé par les mœurs, on comprend que le citoyen soit soldat sans effort et du premier coup. — Il sera marin sans beaucoup plus d'apprentissage. En ce temps-là, un navire de guerre n'est qu'un bateau de cabotage, contient tout au plus deux cents hommes et ne perd guère de vue les côtes. Dans une cité qui a un port et vit de commerce maritime, il n'est personne qui ne s'entende à manœuvrer un tel navire, personne qui ne connaisse d'avance ou n'apprenne vite les signes du temps, les chances du vent, les positions et les distances, toute la technique et tous les accessoires qu'un matelot ou un officier de mer ne sait chez nous qu'après dix ans d'étude et de pratique. — Toutes ces particularités de la vie antique dérivent de la même cause, qui est la simplicité d'une civihsation sans précédents, et toutes aboutissent au même effet, qui est la sim-
(1) Ckoros et Lochos»
plicité d'une âme bien équilibrée, en qui nul groupe d'aptitudes et de penchants n'a été développé au détriment des autres, qui n'a pas reçu de tour exclusif, que nulle fonction spéciale n'a déformée. Aujourd'hui nous avons l'homme cultivé et l'homme inculte, le citadin et le paysan, le provincial et le parisien, en outre, autant d'espèces distinctes qu'il y a de classes, de professions et de métiers, partout l'individu parqué dans le compartiment qu'il s'est fait et assiégé par la multitude des besoins qu'il s'est donnés. Moins artificiel, moins spécial, moins éloigné de l'état nrimitif, le Grec agissait dans un cercle politique nieux proportionné aux facultés humaines, parmi les mœurs plus favorables à l'entretien des facultés animales : plus voisin de la vie naturelle, moins assujetti par la civilisation surajoutée, il étai l plus homme.
Ce ne sont là qne les alentours elles montes ex teneurs qui modèlent Tindividu. Pénétrons dans l'individu lui-même, jusqu'à ses sentiments et à ses idées ; nous serons encore plus frappés de la distance qui les sépare des nôtres. Deux sortes de culture les forment en tout temps et en tout pays : la culture religieuse et la culture laïque, et Tune et l'autre opèrent dans le même sens, alors pour les garder simples, aujourd'hui pour les rendrecompliqués. — Les peuples modernes sont chrétiens,
et le christianisme est une religion de seconde pousse, qui contredit l'instinct naturel. On peut le comparer à une contraction violente qui a infléchi l'attitude primitive de Tâme humaine. En eflet, il
déclare que le monde est mauvais et que Thomme est gâté ; et certes, au siècle où il naquit, cela était indubitable. Il faut donc, selon lui, que Thomme change de voie. La vie présente n'est qu'un exil ; tournons nos regards vers la patrie céleste. Notre fond naturel est vicieux ; réprimons tous nos penchants naturels et mortifions notre corps. L'expérience des sens et le raisonnement des savants sont insuffisants et trompeurs ; prenons pour flambeau la révélation, la foi, l'illumination divine. Par la pénitence, le renoncement, la méditation, développons en nousThomme spirituel, et que notre vie soit une attente passionnée de la délivrance, un abandon continu de notre volonté, un soupir incessant vers Dieu, une pensée d'amour sublime, parfois récompensée par l'extase et la vision de l'au-delà. Pendant quatorze siècles le modèle idéal a été l'anachorète ou le moine. Pour mesurer la puissance d'une pareille idée et la grandeur de la transformation qu'elle impose aux facultés et aux habitudes humaines, lisez tour à tour le grand poème chrétien et le grand poème païen, d'un côté la Divine Comédie ^ de l'autre t Odyssée et F Iliade. — Dante a une vision, il est transporté hors de notre petiL monde éphémère,dans les régions éternelles ; il en voit les tortures, les expiations, les félicités; il est troublé d'angoisses et d'horreurs surhumaines;
tout ce qu*une imagination furieuse et raffinée de justicier et de bourreau peut inventer, il le voit, i! le subit , il en défaille ; puis il monte dans la lumière ; son corps n*a plus de poids ; il s*envole, involontairement attiré par le sourire d'une dame rayonnante; il entend les âmes qui sont des voix et des mélodies flottantes ; il voit des chœurs, une grande rose de lumières vivantes,qui sont des vertus et des puissances célestes ; les paroles sacrées, .les dogmes de la vérité théologique retentissent dans réther. Dans ces hauteurs brûlantes où la raison se fond comme une cire, le symbole et Tapparition, entrelacés, effacés l'un par l'autre, aboutissent à réblouissement mystique, et le poème tout entier, infernal ou divin, est un rêve qui commence par le cauchemar, pour finir par le ravissement. — Combien plus naturel et plus sain est le spectacle que nous présente Homère I C'est la Troade, l'île d'Ithaque, les côtes de la Grèce ; encore aujourd'hui on le suit à la trace, on reconnaît les formes des montagnes, la couleur de la mer, les sources jaillissantes, les cyprès, les aulnes où nichent les oiseaux demer; il a copié la nature stable et subsistante ; partout,chez lui,on pose le pied sur le sol solide de la vérité. Son livre est un document d'histoire; ses contemporains ont eu les mœurs qu'il décrit ; soi) Olympe lui-même n'est qu'une famille grecque. Nous n'avons pas besoin
17f LA SCULPTURE EN GRÈCE.
de nous forcer et de nous exalter, pour retrouver en nous les sentiments qu'il exprime, ni pour imaginer le monde qu'il peint, combats, voyages, festins, discours publics, entretiens privés, toutes les scènes de la vie réelle, amitié, amour paternel et conjugal, besoin de gloire et d'action, colères, apaisements, goût des fêtes, plaisir de vivre, toutes les émotions et toutes les passions de l'homme naturel. Il se renferme dans le cercle visible qu'à chaque génération retrouve Texpérience humaine ; il n'en sort pas ; ce monde lui suffit, il est seul important ; Yau-delàn'esique le séjour vague des ombres vaines; lorsque Ulysse, rencontrant Achille chez Hadès,le félicite d'être encore le premier parmi les ombres, celui-ci lui répond : « Ne me parle pas de la mort, glorieux « Ulysse. J'aimerais mieux être laboureur et servir « pour un salaire un homme sans héritage et qui « aurait de la peine à se nourrir, j'aimerais mieux <( cela que de commander à tous les morts qui M ont vécu. Mais plutôt parle-moi de mon glorieux « fils, dis-moi è'i\ a été le premier à la guerre. » — Ainsi, par delà le tombeau, c'est encore la vie présente qui le préoccupe. « L'âme du rapide Achille « s'éloigne alors, marchant à grands pas dans la « prairie d'asphodèles, joyeuse parce que je lui « avais dit que son fils était illustre et brave. » — A toutes les époques de la civilisation grecque re-
ifi mowmt. 173
paraît, avec diverses nuances, le même sentiment; leur monde est celui que le soleil éclaire ; le mourant a pour espoir et consolation la survivance en pleine lumière de ses fils, de sa gloire, de son tombeau, de sa patrie. « Le plus heureux homme que « j^aie connu, disait Solon à Grésus, c'est Tellos « d'Athènes ; car, sa cité étant prospère, il a eu « des en&nts beaux et bons, qui ont eu tous des a enfants et conservé leurs bieus, lui vivant; « ayant ainsi prospéré dans la vie, sa fin a été gloa rieuse ; car, les Athéniens ayant combattu con- « tre leurs voisins d'Eleusis, il a porté aide, et il a est mort en faisant fuir les ennemis, et les (( Athéniens l'ont enseveli aux frais de TÉtat à a l'endroit où il est tombé, et ils Tont honoré « grandement. » Aux temps de Platon, Hippias, interprète de l'opinion populaire, dit de même : (( Ce qu'il y a de plus beau en tout temps, pour (( tout homme et en tout lieu, c'est d'avoir des .' « richesses, de la santé, de la considération parmi « les Grecs, de parvenir ainsi à la vieillesse, et, « après avoir rendu honorablement les derniers « devoirs à ses parents, d'être conduit soi-même « au tombeau par ses descendants avec la même « magnificence. » Lorsque la réQexion philosophie que vient à s'appesantir sur Vau-deià, il ne parait point terrible, infini, disproportionné à la vie présente, aussi indubitable qu'elle, inépuisable en
supplices OU en délices, comme ud gouffre épou* vantab'e ou comme une gloire angélique. « De deux choses, la mort est l'une », disait Socrate à ses juges ; « ou bien celui qui est mort n'est plus (C rien et n'a aucune sensation d'aucune chose, « quelle qu'elle soit ; ou bien, comme on le dit, la « mort se trouve être un changement, le passage a de rame qui va de ce lieu-ci en un autre lieu. « Si, quand on est mort, il n'y a plus de sensa- « lion, et si l'on est comme en un sommeil où « l'on n'a pas même de songes, alors mourir est « un merveilleux avantage; car, à mon avis, si « quelqu'un choisissait parmi ses nuits une nuit « pareille, une nuit où il a été si fort assoupi qu'il « n'a pas eu un songe, et mettait en regard les a autres jours et les autres nuits de sa vie, pour « chercher combien, parmi ces heures-là, il en a « eu de meilleures et de plus douces, il n'aurait « pas de peine à faire le compte, et je parle ici, a non pas seulement d'un particulier, mais du « grand roi. Si donc la mort est telle, je dis qu'elle «est un gain; car, de cette façon, tout le temps « après la mort n'est rien de plus qu'une seule « nuit. — Mais, si la mort est le passage en un « autre lieu, et si, comme on le raconte, en ce (( lieu-là tous les morts sont ensemble, quel plus « grand bien, ô juges, pourrait-on imaginer que « celui-là ! Si un homme, arrivant chez Hadès et
« délivré des prétendus juges qu*on voit ici, trou « vait là-bas de vrais juges, ceux qui, dit-on, ju- « gent là-bas, Hinos, Rhadamauthe, Eaque, Trip- « (olème et tous ceux des demi-dieux qui ont été tt justes dans leur vie, est-ce que ce changement « de séjour serait fâcheux ? Vivre avec Orphée, « Musée, Hésiode, Homère, à quel prix chacun de a nous n'achèterait-il pas un pareil bien? Pour moi^ « si cela est vrai, je veux mourir plusieurs fois. » Ainsi, dans Tun et Tautre cas, « nous devons avoir « bonne espérance en la mort » . — Vingt siècles plus tard, Pascal, reprenant la même question et le même doute, ne voyait pour Tincrédule d'autre attente c< que rhorrible alternative d'être éternelle- '< ment anéanti ou éternellement malheureux ». Un tel contraste montre le trouble qui, depuis dix-huit cents ans, a bouleversé Tâme humaine. La perspective d'une éternité bienheureuse ou malheureuse a rompu son équilibre; jusqu'à la fin du moyen âge, sous ce poids incommensurable, elle a été comme une balance affolée et détruquée, au plus bas, au plus haut, toujours dans les extrêmes. Quand, vers la Renaissance, la nature opprimée s'est redressée et a repris l'ascendant, elle a trouvé devant elle, pour la rabattre, la vieille doctrine ascétique et mystique, non seulement avec sa tradition et ses institutions maintenues ou renouvelées, mais encore avec le trouble durable
176 LA SCULPTUIIB KN GRÈCE.
qu'eUe avait porté dans rftme endolorie et daas Timagination surexcitée. Encore aujourd'hui la discorde subsiste ; il y a^ en nous et autour de nousydeux morales, deux idées de la nature et d€ la yie, et leur conflit incessant nous fait sentir Taisance harmonieuse du jeune monde où les instincts naturels se déployaient intacts et droits sous une religion qui favorisait leur pousse ac lieu de la réprimer. *
Si la culture religieuse a superposé chez nous aux inclinations spontanées des sentiments disparates, la culture laïque a enchevêtré dans noire esprit un labyrinthe d'idées élaborées et étrangères. Comparez la première et la plus puissante des éducations, celle que donne la langue, en Grèce et chez nous. Nos langues modernes, italien, espagnol, français, anglais, sont des patois, restes défonnés d'un bel idiome qu'une longue décadence avait gâté et que des importations et des mélanges sont encore venus altérer et brouiller. Ils ressemblent à ces édifices construits avec les débris d'un temple ancien et avec d'autres matériaux ramassés au hasard; en effet, c'est avec des pierres latines, mutilées, raccordées dans un autre
ordre, avec des cailloux du chemin et un plâtras tel quel, que nous avons fait la bâtisse dans laquelle nous vivons, d'abord un château gothique, aujoui'd^hui une maison moderne. Notre esprit j
LE MOMEIIT. 177
lit.parce qu'il s'y est fait; mais combien celui des Grecs se mouvait plus aisément dans la sienne ! Nous ne comprenons pas de prime saut nos mots un peu généraux ; ils ne sont pas transparents ; ils ne laissent pas voir leur racine, le fait sensible auquel ils sont empruntés ; il faut qu'on nous explique des termes qu'autrefois l'bomme entendait sans effort et par la seule vertu de l'analogie, genre j espèce^ grammaire^ calcul, économie^ loi^ pensée, conception^ et le reste. Même dans l'allemand, où cet inconvénient est moindre^ le fil conducteur manque. Presque tout notre vocabulaire philosophique et scientifique est étranger; pour nous en bien servir, nous sommes obUgés de savoir le grec et le latin; et, le plus souvent,nous nous en servons mal. Ce vocabulaire technique a inséré quantité de ses mots dans la conversation courante et le style littéraire ; d'où il arrive qu'aujourd'hui nous parlons et nous pensons avec des termes pesants et dirficiles à manier. Nous les prenons tout faits et tout accouplés ; nous les répétons par routine; nous les employons sans en mesurer la portée et sans en démêler la nuance; nous ne disons qu'à peu près ce que nous voulons dire. 11 faut quinze ans à un écrivain pour apprendre ù écrire, non pas avec génie, car cela ne s'apprend pas, mais avec clarté, suite, propriété et précision. C'est qu'il a été obligé de sonder et d'approfondir
I7S JJL SCULPTUBE ES GilÈCB.
dîxoa douze mille motset expressions diverses, d'en noter les origines, la filiation, les alliances, de rebâtir à neuf et sur un plan original toutes ses idées et tout son esprit. S'il ne Ta pas faL\ et qu'il veuille raisonner sur le droit, le devoir, le beau, l'Elat et tous les grands intérêts de rbomme, il tâtonne et trébuche; il s'embarr^isse dans les grandes phrases vagues, dans les lieux communs sonores, dans les formules abstraites et rébarbatives : voyez làdessus les journaux et les discours des orateurs populaires ; c'est surtout le cas des ouvriers intelligents, mais qui n'ont point passé par l'éducation classique; ils ne sont pas maîtres des mots, ni, partant, des idées; ils parlent une langue savante qui ne leur est pointnaturelle;poureux,eIle est trouble: c'est pourquoi elle trouble leur esprit; ils n'ont pas eu le temps de la filtrer goutte à goutte. Désavantage énorme et dont les Grecs étaient exempts. Il n'y avait pas de distance chez eux entre la langue des faits sensiblesetlalanguedu pur raisonnement, entre la langue que parlele peuple etla langue que parlent les gens doctes; l'une continuait l'autre ; il n'y a pas un terme,dâns un dialogue de Platon, que ne sache un adolescent qui sort de son gymnase ; il n'y a pas une plirase,dans une harangue de Démosthènes,qui ne trouve pour se loger une case toute prête dans le cerveau d'un forgeron ou d'un paysan d'Athènes* Essayez de traduire en
bon grec un discours de Pitt ou de Mirabeau, même uu morceau d'Âddison ou de Nicole, vous serez obligé de le repenser et de le transposer ; vous serez conduit à trouver pom* les mêmes choses des expressions plus voisines des faits et de Texpérience sensible (1). Une lumière vive accroîtra la saillie de toutes les vérités et de toutes les erreurs ; ce qu'auparavant vous appeliez naturel et clarté vous semblera affectation et demiténèbres, et vous comprendrez, par la force du contraste,pourquoi chez les Grecs Tinstrument de la pensée, étant plus simple, faisait mieux son of&ce avec moins d'effort.
D'autre part, avec l'instrument, l'œuvre s'est compliquée, et au delà de toute mesure. Outre les idées des Grecs, nous avons toutes celles qu'on a fabriquées depuis dix-huit cents ans. Dès nos origines, nous avons été surchargés par nos acquisitions. Au sortir de la barbarie brutale, à lapre-
(1) Lire, à ce sujet, les écrits de Paul-Louis Courier, qui a formé son style sur le grec. Comparer sa traduction des premiers chapitres d'Bérodote à celle de Larcher. Dans François le Champif dans les Maitre$ sonneurs, dans la Mare au Diable, George Sand a retrouvé en grande partie la simplicité, le naturel, la belle logique du style grec. Cela fait un singulier contraste avec le style moderne qu'elle emploie, lorsqu'eUe parle en son propre nom ou fait parler des personnages cultivés»
ISt LA SCULPTURE EN GBËCE.
mière aube ûa moyen âge, l'esprit naïf et qui balbutiait à peine a dû s'encombrer des restes de l'antiquité classique, de l'ancienne litléralure ecclésiasiique, de l'épineuse théologique byzantine, de la vaste et sublile encyclopédie d'Aristote, encore raISnée et obscurcie par ses commentateurs arabes. A partir de la Renaissance, l'antiquité restaurée est venue surajouter toutes ses conceptions aux nôtres, parfois brouiller nos idées, nous imposer à tort son autorité, ses doctrines et ses exemples, nous faire Latins et Grecs de langue et d'esprit,comme les lettrés italiens du zv' siècle, nous prescrire ses formes de drame et de style au xvii' siècle, nous suggérer ses maximes et ses utopies politiques comme au temps de Rousseau et pendant la Révolution. Cependant le ruisseau élargi grossissait par une infinité d'afflux, par l'accroissement chaque jour plus vaste de la science expérimentale et de l'invention humaine, par les apports distincts des civilisations vivantes qui occupaient à la fois cinq ou six grands pays. Ajoutez, depuis un siècle, la connaissance répandue des langues et des hltératures modernes, la découverte des civilisations orientales et lointaines, les progrès extraordinaires de l'histoire, qui a ressuscité devant nos yeux les mœurs et les sentiments de tant de races et de tant de siècles ; le courant est devenu un fleuTe bigarré autant qu'énormai
LE MOlfENT. 181
voilà ce qu'un esprit humain est maintenant obligé d'engloutir, et il faut le génie, la patience, la longue vie d'un Gœthe,pour y suffire à peu près. — Combien la source primitive était plus mince et plus limpide ! Au plus beau temps de la Grèce, « un jeune homme apprenait à lire, écrire, comp- « ter (1), à jouer de la lyre, à lutter et à faire « tous les autres exercices du corps » (2). A cela ^e réduisait l'éducation « pour los enfants des meilleures familles ». Ajoutons pourtant que, chez le mattre de musique^on lui avait enseigné à chanter quelques hymnes religieux et nationaux, à répéter des morceaux d'Homère, d'Hésiode et des poètes lyriques, le paean qu'il chantait à la guerre, la chanson d'Harmodius qu'il récitait à table. Un peu plus âgé, il écoutait sur l'Agora des discours d'orateurs, des décrets, des mentions de lois. Au temps de Socrate, s'il était curieux, il allait entendre les disputes et les dissertations des sophistes ; il tâchait de se procurer un livre d'Anaxagore ou de Zenon l'Éléate ; quelques-uns s intéressaient aux démonstrations géométriques. Mais,en somme, l'éducation était toute gymnastique et musicale, et le petit nombre d^heuros quils
(1) Grammata, Gomme les lettres servaient de chiffres, ce mot désigne les trois choses.
(2) Platon, Théagès, éd. Fred. Ast, U VIU, 386.
lit LA SCULPTUBK EST GBÉCE.
employaient, entre deux exercices du corps, à sniyre une discussion philosophique ne peut pas plus se comparer à nos quinze ou vingt ans d'études classiques et d'études spéciales que leur vingt 0(] trente rouleaux de papyrus manuscrit à nos bibliothèques de trois millions de volumes. — Toutes ces oppositions se réduisent à une seule, celle qui sépare une civilisation prime-sautière et nouvelle d'ime civilisation élaborée et composite. Moins de :î)oyens et d'outils, moins d'instruments industriels, de rouages sociaux, de mots appris, d'idées acquises; un héritage et un bagage plus petits et,partant,d'un maniement plus aisé ; une pousse droite et d'une seule venue, sans crises ni disparates morales; partant un jeu plus libre des facultés, une conception pius saine de la vie, une âme et une intelligence moins tourmentées, moins surmenées, moins déformées: ce trait capital do !cur vie va se retrouver dans leur art-
En eflet, en tout temps l*œuvre idéale a résumé la vie réelle. Si Ton examine Tâme moderne, on y rencontre des altérations, des disparates, des maladies, et, pour ainsi dire, des hypertrophies de sentiments et de facultés dont son art est la contre-épreuve. — Au moyen âge, le développement exagéré de Thomme spirituel et intérieur, la recherche du rêve sublime et tendre, le culte de la douleur, le mépris du corps, conduisent l'imagination et la sensibilité surexcitées jusqu'à la vision et l'adoration séraphiques. Yous connaissez celles de V Imitation et des Fioretti^ celles de Dante et de Pétrarque, les délicatesses raffinées et les folies énormes de la chevalerie et des cours d'amour. Par suite, dans la peintiirA «t \h scnln-
ture, les personnages sont laids ou dépourvus de beauté, souvent disproportionnés et non viables, presque toujours maigres, atténués, mortitiés et absorbés par une pensée qui détache leurs yeux de la vie présente, immobiles dans Fattente ou dans le ravissement, avec la douceur triste du cloître ou le rayonnement de l'extase, trop frêles ou trop passionnés pour vivre et déjà promis au ciel. — Au temps de la Renaissance, l'amélioration universelle de la condition hdlbaine, re^cmpie de l'antiquité retrouvée et comprise, l'élan de l'esprit délivré et enorgueilli par ses grandes découvertes,renouvellent le sentiment et l'art païens. Mais les institutions et les rites du moyen âge subsistent encore, et, en Italie comme en Flandre, vous voyez,dansles plus belles œuvres,le contraste choquant des figures et du sujet ; des martyrs qui semblent sortir d'un gymnase antique, des Christs qui sont des Jupiters foudroyants ou des ApoUons tranquilles, des Vierges dignes d'un amour profane, des anges aussi gracieux que des Gupidons, parfois même des Madeleines qui sont des sirènes trop florissantes et des saints Sébastiens qui sont des Hercules trop gaillards; bref, une assemblée de saints et de saintes qui, parmi des instruments de pénitence et de passion, gardent la vigoureuse santé, la belle carnation, la fière attitude qui conviendrait pour une fête heureuse de nobles
canêpliores et d'athlètes parfaits. — Aujourdliui reocombrement de la tête humaine, la multiplicité et la contradiction des doctrines, Texcès de la vie cérébrale, les habitudes sédentaires, le régime artificiel et l'excitation fiévreuse des capitales ont exagéré Tagitation nerveuse, outré le besoin des sensations fortes et neuves, développé les tristesses sourdes, les aspirations vagues, les convoitises illimitées. L'homme n*est plus ce qu'il était, et ce que peut-être il aurait bien fait de rester toujours, un animal de haute espèce, content d'agir et de penser sur la terre qui le nourrit et sous le soleil qui Téclaire ; mais un prodigieux cerveau, une âme infinie,pour qui ses membres ne sont que des appendices etpour qui ses sens ne sont que des serviteurs, insatiable dans ses curiosités et ses ambitions, toujours en quête et en conquête, avec des frémissements et des éclats qui déconcertent sa structure animale et ruinent son support corporel, promené en tous les sens jusqu'aux confins du monde réel et dans les profondeurs du monde imaginaire, tantôt enivré, tantôt accablé par l'immensité de ses acquisitions et de son œuvre, acharné après l'impossible ou rabattu dans le métier, lancé dans le rêve douloureux, intense et grandiose comme Beethoven, Heine et le Faust de Gœthe, ou resserré par la compression de sa case sociale et déjeté tout d'un côté par une spéciahté
et une monomanie comme les personnages de Balzac. A cet esprit les arts plastiques ne suffisent plus ; ce qui Fintéresse dans une figure, ce ne sont pas les membres, le tronc, toute la charpente vivante : c'est la tête expressive, c'est la physionomie mobile, c'est Tâme transparente manifestée par le geste, c'est la passion ou la pensée incorporelles, toutes palpitantes et débordantes à tra« vers la forme et le dehors ; s'il aime la belle forme sculpturale, c'est par éducation, après une longue culture préalable, par un goût réfléchi de dilettante. Multiple et cosmopolite comme il est, il peut s'intéresser à toutes les formes de l'art, à tous les moments du passé, à tous les étages de la vie, goûter les résurrections des styles étrangers et anciens, les scènes de mœurs rustiques, populacières ou barbares, les paysages exotiques et lointains, tout ce qui est un aliment pour la curiosité, un document pour l'histoire, un sujet d'émotion ou d'instruction. R£t3sasié et dispersé comme il est, il demande à Tart des sensations imprévues et fortes, des effets nouveaux de couleurs, de physionomies et de sites, des accents qui à tout prix le troublent, le piquent ou l'amusent, bref, un style qui tourne à la manière, au parti pris et à l'excès. Au contraire, en Grèce, les sentiments sont simples, et, par suite, le goût l'est aussi. Considérez leurs pièces de théâtre; point de caraclèreît
complexes et profonds comme ceux de Sfaakspeare; point d'intrigues savamment nouées et dé* nouées ; point de surprises. La pièce roule sur une légende héroïque qu'on leur a répétée dès leur enfance ; ils savent d'avance les événements et le (lénoûraent. Quant à l'action, on peut la dire en deux mots. Âjax, saisi de vertige, a égorgé les bestiaux du camp en croyant tuer ses ennemis ; honteux de sa folie, il se lamente et se tue. Philoctète blessé a été abandonné dans une Ile avec ses armes ; on vient le chercher^ parce qu'on a besoin de ses flèches: il s'indigne, il refuse, et à la fin^ sur l'ordre d'Hercule, il se laisse fléchir. Les comédies de Ménandre, que nous connaissons par celles de Térence, sont faites, pour ainsi dire, avec rien ; il fallait en amalgamer deux pour faire une pièce romaine ; la plus chargée ne contient guère plus de matière qu'une scène de nos comédies. Lisez le début de la République dans Platon, les Syracusaines de Théocrite, les Dialogues de Lucien, le dernier attique, ou encore les Économiques et le Cyrus de Xénophon ; rien n'est pour l'effet, tout est uni ; ce sont de petites scènes familières, dont l'excellence consiste tout entière dans le naturel exquis ; pas un accent fort, pas un trait piquant, véhément ; on sourit à peine, et cependant on est charmé comme devant une fleur des champs ou uu ruisseau clair. Les per-
188 LA SCULPTURE E3f GRÈCB.
sonnages s'asseyent, se lèvent, se regardent, en disant des choses ordinaires, sans plus d'efibrt que les figurines peintes sur les murs de Pompéi . Avec notre goût émoussé, violenté, accoutumé aux liqueurs fortes, nous sommes d'abord tentés de déclarer ce breuvage insipide ; mais, quand pendant quelques mois nous y avons trempé nos lèvres, nous ne voulons plus boire que cette eau si pure et si fratche, et nous trouvons que les autres littératures sont des piments, des ragoûts ou des poisons. Suivez celte disposition dans leur art, et notamment dans celui que nous étudions, la sculpture ; c'est grâce à ce tour d'esprit qu'ils l'ont portée à la perfection et que véritablement elle est leur art national ; car il n'y a pas d'art qui exige davantage un esprit, des sentiments et un goût simples. Une statue est un grand morceau de marbre ou de bronze, et une grande statue est le plus souvent isolée sur un piédestal; on ne peut pas lui donner un geste trop véhément, ni une expression trop passionnée, comme en comporte la peinture et comme en tolère le bas-relief; carie personnage semblerait affecté, arrangé pour faire effet, etl'on courrait le risque de tomber dans le style du Bernin. En outre, une statue est solide, ses membres et son torse ont un poids ; on peut tourner autour d'elle, le spectateur a conscience de sa masse matérielle ; d'ailleurs.elle est
le plus souvent nue ou presque nue ; le statuaire est donc obligé de donner au tronc et aux membres une importance égale à celle de la tète, et d'aimer la vie animale autant que la vie morale. — La civilisation grecque est la seule qui ait rempli ces deux conditions. A ce stade et dans cette forme de la culture, on s'intéresse au corps ; Tâme ne l'a pas subordonné, rejeté au demierplan; il vaut par luimême. Le spectateur attache un prix égal a ses différentes parties, nobles ou non nobles, à la poitrine qui respire largement, au cou flexible et fort, aux muscles qui se creusent et se renflent autour de réchine, aux bras qui lanceront le disque, aux jambes et aux pieds dont la détente énergique lancera tout Thomme en avant pour la course et pour le saut. Un adolescent dans Platon reproche à son rival d'avoir le corps raide et le cou grêle. Aristophane promet au jeune homme qui suivra ses bons conseils la belle santé et la beauté gymnastique : (( Tu auras toujours la poitrine pleine, la peau blan-
« che, les épaules larges, les jambes grandes
u Tu vivras beau et florissant dans les palestres ; tu « iras à TAcadémie te promener à l'ombrage des « oliviers sacrés, une couronne de joncs en fleurs « sur la tête, avec un sage ami de ton âge, tout à « loisir, parfumé par la bonne odeur du smilax et u du peuplier bourgeonnant, jouissant du beau u printemps, quand le platane murmure auprès de
19t LA SCULPTUBE BB GRÈCE.
« rorme. » Ce sont les plaisirs et les perfections d'un cheval de race, et Platon, quelque part, compare les jeunes gens à de beaux coursiers consacrés aux dieux et qu'on laisse errer à leur fantaisie dans les pâturages^pour voir si, d'instinct, lis trouveront la sagesse et la vertu. De Icis hommes n'ont pas besoin d'études pour contempler avec intelligence et plaisir un corps comme le Thésée du Parthénon ou l'Achille du Louvre, l'assiette flexible du tronc sur le bassin, l'agencement souple des membres, la courbe nette du talon, le réseau des muscles mouvants et coulants sous la peau luisante et ferme. Ils en goûtent la beauté comme un gentleman chasseur d'Angleterre apprécie la race, la stçucturfe et Texcellence des chiens et des chevaux qu'il élève. Ils ne sont pas étonnés de le voir nu. La pudeur n'est point encore devenue pruderie ; chez eux, l'âme ne siège pas à une hauteur sublime, sur un trône isolé, pour dégrader et reléguer dans l'ombre les organes qui servent à un moins noble emploi; elle n'en rougit pas, elle ne les cache point ; leur idée n'excite ni la honte ni le sourire. Leurs noms ne sont ni sales, ni provocants, ni scientifiques ; Homère les prononce du même ton ijue celui des autres parties du corps. L'idée qu'ils éveillent est joyeuse dans Aristophane, sans être ordurière comme dans Rabelais. £lle a« fait
ih»«
point partie d'une littérature secrète devant laquelle les gens austères se voilent la face et les esprits délicats se bouchent le nez. Elle apparaît vingt fois dans une scène, en plein théâtre, aux fêtes des dieux, devant les magistrats, avec le phallus que portent les jeunes filles et qui luimême est invoqué comme un dieu (1). Toutes les grandes puissances naturelles sont divines en Grèce et il ne s'est point encore faitdansrhommc, de divorce entre l'animal et l'esprit.
Yoilà donc le corps vivant tout entier et sans voile, admiré, glorifié, étalé sans scandale, aux regards de tous, sur son piédestal. Que va-t-il faire et quelle pensée la statue va-t-elle par sympathie communiquer aux spectateurs? Une pensée qui pour nous est presque nulle, parce qu'elle est d'un autre âge et appartient à un autre moment le l'esprit humain. La tête n'est point significative, elle ne contient pas comme les nôtres un monde d'idées nuancées, de passions agitées, de sentiments enchevêtrés ; le visage n'est point creusé, affiné, tourmenté ; il n'a pas beaucoup de traits, il n'a presque pas d'expression, il est presque toujours immobile ; c'est pour cela qu'il convient à la statuaire ; tel que nous le voyons et le faisons aujourd'hui, son importance serait
(!) Aristophane, le$ AchamienSé
19t LA SCULPTORE ElT GRÂCE.
disproportionnée, il tuerait le reste; nous cesserions de regarder le tronc et les membres, ou nous serions tentés de les habiller. Au contraire, dans la statue grecque, la tète n*excite pas plus d'in« térêt que les membres ou le tronc ; ses lignes et ses plans ne font que continuer les autres plans et les autres lignes ; sa physionomie n'est point pensive, mais calme, presque terne ; on n'y voit aucune habitude, aucune aspiration, aucune ambition qui dépasse la vie corporelle et présente : l'attitude générale et l'action totale conspirent dans le même sens. Si le personnage se meut énergiquement vers un but, comme le Discobole de Rome, le Combattant du Louvre (i) ou le Faune dansant de Pompéi, l'effet tout physique épuise tous les désirs et toutes les idées dont il est capable; que le disque soit bien lancé, que le coup soit bien porté ou paré, que la danse soit vive et bien rythmée, il est content ; son âme ne vise pas au delà. Mais,d'ordinaire,son attitude est tranquille ; il ne fait rien, il ne dit rien ; iln'est pas attentif, concentré tout entier dans un regard profond ou avide ; il est au repos, détendu, sans fatigue, tantôt debout, un peu plus appuyé sur un pied que sur l'autre, tantôt se tournant à demi, tantôt à demi couché : tout à l'heure, comme la pe-
(i] Appelé d'ordinaire le Gladiateur comhaitanU
tiie Lacédémonienne(l), il a couru ; maintenant, comme la Flore, il tient une couronne ; presque toujours son action est indifférente ; l'idée qui l'occupe est si indéterminée et, pour nous, si absente, qu'aujourd'hui encore, après dix hypothèses, on ne peut dire précisément ce que faisait la Yénus de Milo. Il vit, cela lui suffit et suffît au spectateur antique. Les contemporains de Périclès et de Platon n'ont pas besoin d'effets violents et imprévus qui piquent leur attention émoussée ou troublent leur sensibilité inquiète. Un corps sain et florissant, capable de toutes les actions viriles et gymnastiques, une femme ou un homme de belle pousse et de noble race, une figure sereine en pleine lumière, une harmonie naturelle et simple de lignes heureusement nouées et dénouées, il ne leur faut pas de spectacles plus vifs. Ils veulent contempler l'homme proportionné à ses organes et à sa condition, doué de toute la perfection qu'il peut avoir dans ces limites ; rien d'autre ni de plus ; le reste leur eût semblé excès, difformité ou maladie. — Telle est l'enceinte dans laquelle la simplicité de leur culture les a arrêtés et au delà de laquelle la complexité de notre culture nous a poussés ;
(1) Collection des pl&tres, par M. Ravaisson, àrÉcoIe des beaux-arts.
ils y ont irencontré un art approprié, la statuaire ; c'est pourquoi nous avons laissé cet art derrière nous, et nous allons aujourd'hui chercher des modèles chez eux.