CHAPITRE III
Si jamais la correspondance de Tart et de la vie s'est manifeslée en traits visibles, c'est dans l'histoire de la statuaire grecque. Pour faire l'homme de marbre ou d'airain, ils ont d'abord fait l'homme vivant, et la grande sculpture se développe chez eux au même moment que l'institution par laquelle se forme le corps parfait. Toutes deux s'accompagnent comme les Dioscures, et, par une rencontre admirable, le crépuscule douteux de l'histoire lointaine s'éclaire à la fois de leurs deux rayons
naissants.
C'est dans la première moitié du vu* siècle qu' ellesapparaissent toutes deuxensemble. — A cet instant, l'art fait ses grandes découvertes techniques. Vers G89, Butadès de Sicyone a l'idée de
modeler et de cuire au feu des figures d'argile, ce . qui le conduit à orner de masques le faite des toits. A la même époque, Rfaoikos et Théodoros de Samos trouvent le moven de couler l'airain dans un moule. Vers 650, Mêlas de Chio fait les premières statues de marbre, et, d'olympiade en olympiade, pendant toute la fin du siècle et tout le siècle suivant, on voit la statuaire se dégrossir, pour s'achever et devenir parfaite après les glorieuses guerres médiques. — C'est que Torchestrique et la gymnastique deviennent alors des institutions régulières et complètes. Un monde a fini, celui
d'Homère et de l'épopée ; un monde commence, celui d'Archiloque, de Callinos, de Terpandre, d'Olympos et de la poésie lyrique. Entre Homère ou ses continuateurs, qui sont du ix' et du vm* siècle, et les inventeurs des mètres nouveaux et de la musique nouvelle, qui sont du siècle suivant, une vaste transformation s'est accomplie dans la société et dans les mœurs. — L'horizon de l'homme s'est élargi et s'élargit tous les jours davantage ; la Méditerranée tout entière a été explorée ; on connaît la Sicile et rÉgypte,.surlesquelles Homère n'avait que des contes. En 632, les Samiens naviguent pour la première fois jusqu'à Tartessos, et, sur la dime de leur gain, ils consacrent à leur déesse Héré un énorme cratère d'airain, orné de griffons et soutenu par trois figures agenouillées
de onze coudées. Les colonies multipliées viennent peupler et exploiter les côtes dé la Grande-Grèce, de la Sicile, de l'Asie Mineure, du Pont-Euxin. Toutes les industries se perfectionnent ; les barques à cinquante rames des vieux poèmes deviennent des galères de deux cents rameurs. Un homme de Chio invente Tart d'amollir, de durcir et souder le fer. On bâtit le temple Dorien ; on connaît la monnaie, les chiffres, récriture, ignorés d'Homère ; la tactique change, on combat à pied et en ligne au lieu de combattre en char et sans discipline. L'association humaine, si lâche dans Vlliade et dans VOdyssée, resserre ses mailles. Au lieu d'une Ithaque,où chaque famille vit à part sous son chef indépendant, où il n'y a pas de pouvoirs publics, où l'on a pu vivre vingt ans sans convoquer l'assemblée, des cités fermées et gardées, pourvues de magistrats, soumises à une police, se sont assises et deviennent des républiques de citoyens égaux sous des chefs élus.
En même temps, et par contre-coup, la culture de l'esprit se diversifié, s'étend et se renouvelle. Sans doute elle demeure toute poétiC[ue ; la prose ne s'écrira que plus tard ; mais la mélopée monotone qui soutenait l'hexamètre épique fait place à une multitude de chants variés et de mètres différents. On ajoute le pentamètre à l'hexamètre ; on invente le trochée, l'ïambe, l'anapeste ; on com-
bine les pieds nouveaux et les pieds anciens en distiques, en strophes, en mesures de toutes espèces. La cithare, qui n'avait que quatre cordes, en reçoit sept ; Terpandros fixe ses modes et donne les nomes de la musique; Oiympos, puis Thalétas, achèvent d'approprier les rythmes de la cithare, de la flûte et des voix aux nuances de la poésie qu'elles accompagnent. Tâchons de nous représenter ce monde si éloigné et dont les débris sont presque tous perdus ; il n'y en a pas de phis difi'érent du nôtre, ni qui exige un si grand effort d'imagination pour être compris ; mais il est le moule primitif et persistant d'où le monde grec est sorti.
Quand nous voulons nous figurer une poésie lyrique, nous pensons aux odes de Victor Hugo ou aux stances de Lamartine ; cela se lit des yeux ou tout au plus se récite à mi-voix, à côté d'un ami, dans le silence du cabinet ; notre civilisation a fait de la poésie la confidence d'une âme qui parle à une âme. Celle des Grecs était,Don seulement débitée à haute voix, mais déclamée, chantée au son des instruments, bien plus encore, mimée et dansée. Rappelons-nous Delsarte ou M"" Viardot chantant un récitatif d^Iphigénie ou A'Orphée, Rouget de l'Isle ou M"' Rachel déclamant la Marseillaise, un chœur de YAlceste de Gluckftel que nous le voyons au théâtre, avec un
tBS INSTITUTIONS. 199
coryphée, un orchestre et des groupes qui s'entrelacent et se dénouent devant l'escalier d'un temple, non pas, comme aujourd'hui, sous la lumière de la rampe et devant des décors peints, mais sur la place publique et sous le vrai soleil : nous aurons Tidée la moins inexacte de ces fêtes et de ces mœurs. Tout l'homme, esprit et corps; y entre en branle, et les vers qui nous en restent ne sont que des feuillets détachés d'un livret d'opéra. — Dans un village corse, aux funérailles; la « vocératrice » improvise et déclame des chants de vengeance devant le corps d'un homme assassiné, ou des chants de plainte sur le cercueil d'une jeune fille morte avant Tâge. Dans les montagnes de la Calabre ou de la Sicile, aux jours de danse, les jeunes gens figurent, par leurs poses et leurs gestes, de petits drames et des scènes d'amour. Concevons dans un climat semblable, sous un ciel encore plus beau, en de petites cités où chacun connaît tous les autres, des hommes aussi Imaginatifs et aussi gesticulateurs, aussi prompts à l'émotion et à l'expression, d'une âme encore plus vive et plus neuve, d'un esprit encore plus inventif, plus ingénieux, plus enclin à embellir toutes les actions et tous les moments de la vie humaine. Cette pantomime musicale, que nous ne rencontrons plus que par fragments isolés et dans des recoins perdus, se développera,
se multipliera en cent rameaux et fournira matière à une littérature complète; il n'y aura pas de sentiment qu'elle n'exprime, pas de scène de la vie privée ou publique qu'elle ne vienne décorer, pas d'intention ou de situation auxquelles elle ne puisse suffire. Elle sera la langue naturelle, d'usage aussi universel et aussi commun que notre prose écrite ou imprimée; celle-ci est une sorte de notation sèche,par laquelle aujourd'hui une pure intelligence communique avec une pure intelligence; comparée au premier langage tout imitatif et corporel, elle n'est plus qu'une algèbre et un résidu.
L'accent du français est uniforme ; il n'a pas de chant ; les longues et les brèves y sont peu marquées, faiblement distinguées. Il faut avoir entendu une langue musicale, la mélopée contrnue d'une belle voix italienne qui récite une slance du Tasse, pour savoir ce que la sensation de l'ouïe peut ajouter aux sentiments de Tâme, comment le son et le rythme étendent leur ascendant sur toute notre machine et leur contagion dans tous nos nerfs. I^elle était cette langue grecque dont nous n'avons plus que le squelette. On voit, par les commentateurs et les scoliastes, que le son et la mesure y tenaient une place aussi grande que l'idiîe et l'image. Le poète qui inventait une espèce de mètre inventait une espèce de
sensation. Tel asseihblage de brèves et de longues est forcément un allégro, tel autre un largo, tel autre un scherzo, et imprime, non seulement à la pensée, mais au geste et à la musique, ses inflexions et son caractère. Voilà comment l'âge qui a produit le vaste ensemble de la poésie lyrique a produit du même coup l'ensemble non moins vaste deTorchestrique. On sait les noms de deux cents danses grecques. Jusqu'à seize ans, à Athènes, l'orchestrique faisait toute l'éducation.
« En ce temps-là », dit Aristophane, « les «jeunes gens d'un même quartier, lorsqu'ils « allaient chez le maître de cithare, marchaient c( ensemble dans les rues, pieds nus et en bon <c ordre, quand même la neige serait tombée ce comme la farine d'un tamis. Là, ils s'asseyaient « sans serrer les jambes, et on leur enseignait « l'hymne « Pallas redoutable, dévastatrice des « cités, » ou « Un cri qui s'élève au loin, » et ils « tendaient leurs voix avec Tâpre et tnâle har- « monie transmise par leurs pères. »
Un jeune homme d'une des premières familles, nippocléidès, étant venu à Sicyone chez le tyran Clisthènes et s'étant montré accompli dans tous les exercices du corps, voulut, le soir du festin, faire étalage de sa belle éducation (1). Ayant or-
(4) Hérodote, yi,ch. cxii.
fit LA. 9CULPnniS D GRÂCB.
donné à la joueuse de flûte de lui jouer YEmmélie^ il la dansa, puis on instant après, faisant apporter une table, il monta dessus et dansa des figures de Uorchestrique lacédémonienne et athénienne. — Ainsi préparés, ils étaient à la fois « chanteurs et danseurs » (1), et se donnaient eux-mêmes à eux-mêmes les nobles spectacles pittoresques et poétiques pour lesquels plus tard ils payèrent des figurants. Dans les banquets des clubs (2), après le repas, on faisait des libations et Ton chantait le pœan en Thonneur d'Apollon; puis venait la fête proprement dite (3), la déclamation mimée, la récitation lyrique au son de la cithare ou de la flùle, un solo suivi d'un refrain^comme plus tard la chanson d'Harmodius et d'Aristogiton , un duo chanté et dansé,comme plus tard, dans le Banquet de Xénophoq, la rencontre de Bacchus et d'Ariane. Quand un citoyen s'était fait tyran et voulait jouir de la vie, il agrandissait et établissait à demeure autour de lui ces sortes de fêtes. Polycrate, à Samos, avait deux poètes, Ibycos et Anacréon, pour en ordonner l'arrangement et pour en faire la musique et les vers. Les jeunes
(K) Lucien. « Antrefois les mêmes chantaient et dan* saient. »
(2) Philitiea, sociétés d amis.
(3) Kâmos,
gens qui représentaient ces poésies étaient les plus beaux qu'on eût pu trouver, Bathylle qui jouait de la flûte et chantait à l'ionienne, Cléobule aux beaux yeux de vierge, Simalos, qui dans le chœur maniait la pectis, Smerdiès, à l'abondante chevelure bouclée, qu'on était allé chercher jusque chez les Thraces Cicons. C'était l'opéra en petit et à domicile. Tous les poètes lyriques de ce temps sont pareillement maîtres de chœurs ; leur demeure est une sorte de Conservatoire (1), une « Maison des muses ». Il y en avait plusieurs à Lesbos, outre celle de Sapho ; des femmes les dirigeaient; elles avaient des élèves, qui venaient des îles ou des côtes voisines, de Milet, de Colophon, de Salamine, de la Pamphylie; là, on apprenait pendant de longues années la musique, la récitation, l'art des belles poses ; on raillait les ignorantes, « les petites paysannes qui ne savaient <c pas relever leurs robes sur leur cheville » ; on fournissait un coryphée et l'on préparait des chœurs pour les lamentations des funérailles ou la pompe des mariages. — Ainsi la vie privée tout entière, par ses cérémonies comme par ses plaisirs, contribuait à faire de Thomme, mais dans k plus beau sens du mot et avec une dignité par-
(4) Sîmonide de Géos habitait ordinairement le Ghorégéion, prèsdu temple d'Apollon.
faite, ce que nous appelons un chanteur, un figurant, un modèle et un acteur.
La vie publique concourait au même effet. En Grèce, Torchestrique intervient dans la religion et dans la politique, pendant la paix et pendant la guerre, pour honorer les morts et célébrer les vainqueurs. A la fête ionienne des Thargélies, Mimnermos le poète et sa maîtresse Nanno conduisaient le cortège en jouant de la flûte. Callinos, Alcée, Théognis, exhortaient, en vers qu'ils chantaient eux-mêmes, leurs concitoyens ou leur parti. Quand les Athéniens, plusieurs fois vaincus, eurent décrété la mort contre celui qui parlerait de reprendre Salamine, Solon, en costume de héraut, le chapeau d'Hermès sur la tête, parut soudainement dans l'assemblée, monta sur la pierre où se tenaient les hérauts et récita avec tant de force une élégie, que la jeunesse partit sur-le-champ « pour délivrer l'île charmante et détourner « d'Athènes l'opprobre et la honte».— En campagne, les Spartiates récitaient des chants sous la tente. Le soir, après le repas, chacun à son tour se levait pour dire et mimer l'élégie, et le polémarque donnait à celui qui emportait le prix un plus grand morceau de viande. Certainement le spectacle était beau, lorsque ces grands jeunes gens, les plus forts et les mieux faits de la Grèce, avOïC leurs cheveux longs et soigneusement rat-
tachés au sommet de la tête, avec leur tunique rouge, leurs larges boucliers polis, leurs gestes de héros et d'athlètes, venaient chanter des vers comme ceux-ci :
« Combattons avec courage pour cette terre, « notre sol, — et mourons pour nos enfants, « sans épargner nos âmes. — Et vous, jeunes gens, « combattez fermes Tun à côté de l'autre ; — que « nul de vous ne donne l'exemple de la fuite « honteuse ni de la peur, — mais plutôt, faitesce vous un grand et vaillant cœur dans votre poi- « trine... — Pour les anciens, les vieillards dont « les genoux ne sont plus agiles, — ne les « abandonnez pas, ne fuyez pas; — car il est « honteux de voir tomber au premier rang, dece vaut les jeunes gens, — un homme vieux qui « a déjà la tête et la barbe blanches ; — il est « honteux de le voir gisant, exhalant dans la
< poussière sa vaillante âme — et serrant de ses
< mains sa plaie sanglante sur sa peau nue. —
< Au contraire, tout convient aux jeunes, — ( quand ils ont la fleur éclatante de Tadolesc cence. — Admirés par les hommes, aimés par u les femmes, — ils sont encore beaux,8'ils tom- « bent au premier rang... — Ce qui est laid à « voir, c'est un homme gisant dans la poussière, « — percé par derrière, le dos traversé par la « pointe d'une lance. — Que chaque homme,
« après rélan, reste ferme, — fixé au sol par ses <c deux pieds, mordant sa lèvre ayec ses dents — « les cuisses, les jambes,lesépaules,etaudessous « la poitrine jusqu'au ventre, tout le corps, — « couvert par son large bouclier ; — qu'il com- « batte pied contre pied, bouclier contre bou- « clier, — casque contre casque, aigrette contre « aigrette, poitrine contre poitrine, tout proche, (' — et que, de tout près, corps à corps, frappant « de sa longue pique ou de son épée, — il perce <c et tue un ennemi. »
Il y avait des chants semblables pour toutes les circonstances de la vie militaire, entre autres des anapestes pour aller à Tattaque au son des flûtes. Nous avons revu un spectacle semblable pendant le premier enthousiasme de la Révolution ; le jour où Dumouriez, mettant son chapeau au bout de son épée, gravit Tescarpement de Jemmapes, il entonna le Chant du Départ, et les soldats le chantèrent en courant avec lui. Par cette grande clameur discordante, nous pouvons imaginer un chœur de bataille régulier, une marche musicale antique. II y en eut une. après la victoire de Salamine, lorsque Sophocle, âgé de quinze ans, le plus bel adolescent d'Athènes, se mit nu, selon le rite, et dansa le piean en Thonneur d'Apollon, au milieu de la pom^e mihtaire et devant le UopUée.
UiS IXSTITLTIONS. 2t7
Hais le coite fooniissait encore plus de matière à l'orebestrique qoe la politique et la guerre. Selon les Grecs, le pins agréable spectacle que Ton pût donner aux dieux était celui que présentent de beaux corps florissants, développés dans toutes les attitudes qui montrent la force et la santé. (Test pourquoi leurs fêtes les plus saintes étaient des défilés d'opéra et des ballets sérieux. Des citoyens cboisis^ quelquefois, comme à Sparte, la cité tout entière (1), formaient des chœurs devant les dieux ; cbaque ville importante avait ses poètes, qui faisaient la musique et les vers, ordonnaient les groupes et les évolutions, enseignaient les poses, instruisaient longuement les acteurs, réglaient les costumes : pour nous figurer une telle cérémonie, nous n'avons guère qu*un exemple contemporain, celui des représenlationsqui se donnent encore aujourd'hui, tous les dix ans, à Oberammergau en Bavière, où, depuis le moyen âge, tous les habitants de la bourgade, cinq ou six cents personnes, préparés dès Tenfance, jouent solennellement la Passion dti Christ. Dans ces fêtes, Alcman et Stésichore étaient à la fois des poètes, des maîtres de chapelle, des maîtres de ballet, quelquefois des ofGciants, premiers coryphées des grandes composi-
(1) Gymnopédies.
208 LA SCULPTURE BN GRLCE.
lions où les ehœurs de jeunes hommes et de jeunes filles représentaient en public la légende héroïque ou divine. Un de ces hallets sacrés, le dithyramhe, devint plus tard la tragédie grecque. Elle-même n'est d'abord que la fête religieuse, à la fois perfectionnée et réduite, transportée de la place publique dans l'enceinte fermée d'un théâ* tre, une succession de chœurs coupés par le récit et par la mélopée d'un personnage principal, analogue à un Évangile de Sébastien Bach, aux Sept Paroles de Haydn, à un oralorio, à une messe de la Sixtine dans laquelle les mêmes personnages chanteraient les parties et feraient les groupes.
Entre toutes ces poésies, les plus populaires et les plus propres à nous faire comprendre ces mœurs lointaines sont les cantates qui célèbrent les vainqueurs des quatre grands jeux. De toute la Grèce, de la Sicile et des îles, on en demandait à Pindare. Il y allait ou envoyait son ami le Styoïphalien Enée,pour enseigner au chœur la danse, la musique et les vers de son chant. La fête commençait par une procession et un sacrifice ; ensuite les amis de l'athlète, ses parents, les principaux de la ville, s'asseyaient à un banquet. Parfois la cantate était chantée pendant la procession, et le cortège faisait halte pour réciter répode ; parfois c était après le festin, dans la
grande salle parée de cuirasses, de lances et d'épées (1). Les acteurs étaient des compagnons de l'athlète et jouaient leur rôle avec cette verve méridionale qu'on rencontre en Italie dans la Commedia deir Arte. Mais ce n'était pas une comédie qu'ils jouaient; leur rôle était sérieux, ou plutôt ee n'était pas un rôle ; ils avaient le plaisir le plus profond et le plus noble qu'il soit donné à rhomme d'éprouver, celui de se sentir beau et glorieux, élevé au-dessus de la vie vulgaire, porté jusque dans les hauteurs et le rayonnement de l'Olympe, par le souvenir des héros nationaux, par l'invocation des grands dieux, par la commémoration des ancêtres, par Téloge de la patrie. Car la victoire de l'athlète était un triomphe public, et les vers du poète y associaient la cité et tous ses divins protecteurs. Entourés de ces grandes images, exaltés par leur propre action, ils arrivaient à cet état extrême qu'ils appelaient l'enthousiasme, indiquant par ce mot que le dieu était en eux ; il y était en effet; car il entre dans l'homme, lorsque l'homme sent sa force et sa noblesse grandir au delà de toutes limites, par Ténergie concordante et la joie sympathique de tout le groupe avec lequel il agit.
Nous ne comprenons plus aujourd'hui la poésie
(1) Yovez l68 vers d'Alcée sur sa propre maison.
ttO LA SCUIPTCRE Elf GSÈEK.
de Pindare ; elle est trop locale et spéciale ; elle est trop pleine de sous-entendus, trop décousue, trop faite pour des athlètes grecs du vi* siècle; les vers qui nous restent n'en sont qu'un firagment ; l'accent, la mimique, le chant, les sons des instruments, la scène, la danse, le cortège, vingt accessoires, qui les égalaient en importance, ont péri. Nous ne pouvons qu'avec une difficulté extrême nous figurer des esprits neufs qui n'avaient point lu, qui n'avaient point d'idées abstraites, en qui toute pensée était image, en qui tout mot éveillait des formes colorées, des souvenirs de gymnase et de stade, temples, paysages, côtes de la mer lustrée, un peuple de fiuures toutes vivantes, divines comme aux jours d'Homère, peut-être plus divines encore. Et cependant, de loin en loin, nous entendons un accent de ces voix vibrantes; nous voyons comme en un éclair l'attitude grandiose du Jeune homme couronné (l),qui se détache du chœur pour dire les paroles de Jason ou le vœu d'Hercule ; nous devinons son geste court, ses bras tendus, les larges muscles qui s'enflent sur sa poitrine; nous retrouvons çà et là un lambeau de la pourpre poétique, aussi vif qu'une peinture déterrée hier à Pompéi.
Tantôt c'est le coryphée qui s'avance : « Comme
(1) Pîthique IV, Isthmique V.
« un père qui, saisissant d'une main libérale une « coupe d'or massif, joyau de son trésor et parure « de ses festins, ToiTre, toute bouillonnante de la « rosée de la vigne, au jeune époux de sa fille : « ainsi j'envoie aux athlètes couronnés un neclai « liquide, ce don des muses, et, dés fruits par- « fumés de ma pensée, je réjouis les vainqueurs « d'Olympie et de Pytho. »
Tantôt le chœur arrêté, puis des demi-chœurs alternatifs,développent en crescendo les sonorités magnifiques de Tode roulante et triomphante:
« Sur la terre et dans l'indomptable Océan, les « êtres que Jupiter n'a point aimés haïssent la voix « des Piérides. Tel est cet ennemi des dieux, Ty- « phon, le monstre aux cent têtes, qui gtt dans le « hideux Tartare. La Sicile presse sa poitrine ve- « lue; wie colonne qui monte jusqu'au ciel, « l'Etna neigeux, nourrice éternelle des frimas
« âpres, contient son effort , et, de ses gouflres,
« il vomit des sources éblouissantes de feu ina- « bordable. Pendant le jour, leurs ruisseaux « élèvent un torrent de fumée rougeâtre; aux « heures de la nuit, la flamme rouge tourbillonce nanle pousse avec fracas des roches dans la « profonde mer... C'est merveille de le voir, le « prodigieux reptile, lié comme il l'est sous les « hautes cîmes, sous les noires forêts de l'Etna, << sous la plaine, rugissant sous les chaînes qui la-
fii LA SCULPTURE EN GRÈCE.
« bourentet aiguillonnent tout son dos prosterné. » Le ruissellement des images va croissant, coupé à chaque pas de jets imprévus, de retours, de soubresauts, dont la témérité et Ténormilé ne souffrent aucune traduction. Il est clair que ces Grecs, si sobres et si lucides dans leur prose, sont enivrés, jetés hors de toute mesure par l'inspiration et la folie lyriques. Ce sont là des excès hors de proportion avec nos organes émoussés et avec notre civilisation réfléchie. Pourtant nous en devinons assez pour comprendre ce qu'une pareille culture peut fournir aux arts qui figurent le corps humain. — Elle forme l'homme au moyen du chœur;
elle lui enseigne les attitudes, les gestes, l'action Sculpturale ; elle le met dans un groupe qui est un bas-relief mobile ; elle s'emploie tout entière pour faire de lui un acteur spontané qui représente de verve et pour son plaisir, qui se donne en spectacle à lui-même, qui porte la fierté, le sérieux, la liberté, la dignité simple du citoyen dans les évolutions du figurant et dans la mimique du danseur. L'orchestrique a donné à la sculpture ses poses, ses mouvements, ses draperies, ses groupes ; la frise du Parthénon a pour motif le défilé des Panathénées, et la pyrrhique a suggéré les sculptures de Phigalie et de Budrun.
A côté ae Torchestrique il y avait en Grèce une institution plus nationale encore, et qui était la seconde partie de Téducation, la gymnastique. — On la rencontre déjà dans Homère; les héros luttent, lancent le disque, courent à pied et en char; celui qui n'est pas habile aux exercices du corps passe pour « un marchand » , un homme de basse espèce « qui, sur une nef de charge, n'a souci que « du gain et des provisions » (1). Mais l'institution n'est point encore régulière, ni pure, ni complète. Les jeux n'ont point d'emplacement ni d'époques fixes. On les célèbre par occasion, à la mort d'un héros, pour honorer un étranger. Beaucoup
(J) Odyssée, chant VIII.
tl4 LA SCULPTURE EN GBÈCB.
d*exercices propres à accroître Tagilité et la vigueur 7 sont ioconnus ; eu revanche, on y fait entrer des exercices d'armes, le duel jusqu'au sang, le tir de l'arc, le Jet de la pique. C'est seulement dans la période suivante, en même temps que l'orchestrique et la poésie lyrique, qu'on voit la gymnastique se développer, se fixer, prendre la forme et l'importance finale que nous lui connaissons. — Le signalfutdonné parles Doriens,peuplenouveau, de pure race grecque, qui, sorti de ses montagnes, envahit le Péloponèse, et, comme les Francs en Gaule, vint apporter sa tactique, imposer son ascendant et renouveler de sa sève intacte Fespril national. C'étaient des hommes énergiques et rudes, assez semblables aux Suisses du moyen âge, bien moins vifs et bien moins brillants que les Ioniens, ayant le goût de la tradition, le sentiment du respect, Tinstinct de la discipline, rame élevée, virile et calme, et qui avaient mis Tempreinte de leur génie dans la gravité sévère de leur culte, comme dans le caractère héroïque et moral de leurs dieux. La principale peuplade, celle des Spartiates, s'étabUt dans la Laconie, parmi les anciens habitants exploités ou asservis; neuf mille familles de maîtres orgueilleux et durs, dans une ville sans murailles, pour tenir dans l'obéissance cent vingt mille fermiers et deux cent mille esclaves : cela faisait une armée campée
à demeure au milieu d'ennemis dix fois plus nombreux.
De ce trait principal dépendent tous les autres. Peu à peu le régime imposé par la situation se fixa, et, vers l'époque du rétablissement des jeux olympiques, il était complet. — Devant l'idée du salut public, les intérêts et les caprices de l'individu se sont effacés. La discipline est celle d'un régiment
menacé par un danger continu. Défense au Spartiate de commercer, d'exercer une industrie, d'aliéner son lot de terre, d'en augmenter la rente; il ne doit songer qu'à être soldat. S'il voyage, il peut user du cheval, de l'esclave, des provisions de son voisin ; entre camarades, les services sont le droit, et la propriété n'est pas stricte. L'enfant nouveau-né est apporté devant un conseil d'anciens, et on le tue, s'il est trop faible ou difforme; dans une armée, on n'admet que des hommes valides, et ici tous sont conscrits dès le berceau. Un vieillard qui ne peut avoir d'enfants choisit lui-même un jeune homme qu'il amène dans sa maison : c'est que chaque maison doit fournir des recrues. Des hommes faits, afin d'être meilleurs amis, se prêtent leurs femmes ; dans un camp,oiin'est pas scrupuleux en fait de ménage, et souvent bien des choses sont communes. On mange en commun, par escouades; c'est un mess qui a ses règlements et où chacun fournit sa
fl6 LA SCULPTURE EN GRÈCE.
part en argent ou en nature. Avant tout,rexercice militaire; il est honteux de s'attarder chez soi; la vie de la caserne prime la vie du foyer. Un jeune marié ne va trouver sa femme qu'en cachette, et passe la journée, comme auparavant, àTécoIede peloton et sur la place d'armes. Par la même raison les enfants sont des enfants de troupe (1), tous élevés en commun, et, dès sept ans, distribués en compagnies. Vis-à-vis d'eux tout homme fait est un ancien, un officier (2), et peut les châtier sans que le père rétlame. Pieds nus, vêtus d'un seul manteau, et du même manteau en hiver et en été, ils marchent dans les rues, silencieux, les yeux baissés, comme de jeunçs conscrits au port d'armes. Le costume est un uniforme, et la tenue, comme la démarche, est prescrite. Ils couchent sur un tas de roseaux, se baignent tous les jours dans les froides eaux de l'Eurotas, mangent peu et vite, vivent plus mal à la ville qu'au camp ; c'est qu'un futur soldat doit s'endurcir. Ils sont divisés en troupes de cent, chacune sous un jeune chef, et, des pieds, des poings, ils se battent; c'est un apprentissage de la guerre. S'ils veulent ajouter quelque chose à leur maigre ordinaire, qu'ils le dérobent dans les maisons ou dans les
(1) Agelai,
(2) Paidomonos.
fermes ; un soldat doit savoir vivre de maraude. De loin en loin, on les lâche en embuscade sur les chemins, et ils tuent le soir les Ilotes attardés ; il est utile d'avoir vu le sang et de s'être fait la main d'avance.
Quant aux arts, ce sont ceux qui conviennent à une armée. Ils ont apporté avec eux un type de musique particulier, le mode dorien, le seul peutêtre dont l'origine soit purement grecque (1). Son caractère est sérieux, viril, élevé, très simple et même âpre, excellent pour inspirer la patience et l'énergie. Il n'est pas livré au caprice de Tindividu; la loi empêche qu'on n'y introduise les variations, les mollesses, les agréments du style étranger ; il est une institution morale et publique ; comme les tambours et les sonneries dans nos régiments, il guide les marches et les parades ; il y a des joueurs de flûte héréditaires^ semblables aux sonneurs de pibroch dans les clans (2) d'Ecosse. La danse elle-même est un exercice ou un défilé. Dès cinq ans, on enseigne aux garçons dans
(1) Platon, dans le ThéagéSj dit, en parlant d'un hommo vertueux qui discourt sur la vertu : « Dans rharmonie « merveilleuse de ses actions et de ses paroles, on recon- « naît le mode dorien, le seul qui soit véritablement « grec. »
(2) T/ie fair Maid of Perthy dans W. Scott. Voyez le combat du clan de Clhcle et du clan de Chnllan.
SIS lA SCULPTURE EN GRÈCE.
la pyrriiique, pantomime de combattants armés qui imitent tous les mouvements de la défense et de Tattaque, toutes les attitudes que l'on prend et tous les gestes que Ton fait pour frapper, parer, reculer, sauter, se courber, tirer de Tare, lancer la pique. Il y en a une autre nommée anapale, où les jeunes garçons simulent la lutte et le pancrace. Il y en a d'autres pour les jeunes hommes; il y en a d'autres pour les jeunes filles, avec des sauts violents, des « bonds de biche » , des courses précipitées où, a pareilles à des poulains et les che- « veux flottants, elles font voler la poussière » (1). Mais les principales sont les gymnopédies, grandes revues où figure toute la nation distribuée en chœurs. Celui des vieillards chantait : « Nous « avons été jadis de jeunes hommes pleins de « force )) ; celui des hommes faits répondait: a Nous « le sommes aujourd'hui; viens en faire l'épreuve, « si tu en as envie » ; celui des enfants ajoutait : « Et nous, nous serons un jour plus vaillants en- « core ». Tous avaient appris et répété le pas, les évolutions, le ton, l'action dès l'enfance; nulle part la poésie chorale ne formait des ensembles plus vastes et mieux ordonnés. Et, si l'on voulait aujourd'hui chercher un spectacle analogue de bien loin, mais pourtant à peu près analogue;
(1) Aristophane.
Saint-Cyr avec ses parades et ses exercices, mieux encore, Técole militaire de gymnastique, où les soldats apprennent à chanter en chœur, pourrait peut-être le donner.
Rien d'étonnant si une pareille cité a organisé et complété la gymnastique. Sous peine de mort, il fallait qu'un Spartiate valût dix Ilotes ; comme il était hoplite, fantassin, et qu'il se battait corps à corps, en ligne et de pied ferme, l'éducation parfaite était celle qui formait le plus agile et le plus robuste gladiateur. Pour y arriver, ils s'y prenaient dès avant la naissance, et, tout à l'opposé des autres Grecs, ils préparaient, non seulement l'homme, mais la femme, afin que l'enfant héritier des deux sangs reçût de sa mère, aussi bien que de son père ,1e courage et la vigueur (1). Les jeunes filles ont des gymnases et s'exercent comme les garçons, nues ou en courte tunique, à courir, à sauter, à jeter le disque et la lance ; elles ont leurs chœurs ; elles figurent dans les gymnopédies avec les homnnes. Aristophane admire, avec une nuance" de raillerie athénienne, leur fraîche carnation, leur florissante santé, leur vigueur un peu brutale (2). De plus, la loi fixe l'âge des mariages el choisit le moment et les circonstances les plus
(1) Xénophon, La République des Lacédemoniens.
(2) Rôle de Lampito, dans les Ecclesiazousai,
favorables pour bien engendrer. Il y a cbance pour que de tels parents aient des enfants beaux et forts; c'est le système des haras, et on le suit jusqu'au bout, puisqu'on rejette les produits mal venus. — Une fois que l'enfant commence à marcher, non seulement on l'endurcit et on Yentraîne, mais encore on l'assouplit et on le fortifie avec méthode ; Xénophon dit que, seuls entre les Grecs, ils exercent également toutes les parties du corps, le cou, les bras, les épaules, les jambes, et non seulement dans l'adolescence, mais toute la vie et tous les jours; au camp, c'est deux fois par jour. L'effet de cette discipline fut bientôt visible. « Les Spartiates, dit Xénophon, sont les plus « sains de tous les Grecs, et l'on trouve parmi eux « les plus beaux hommes et les plus belles femmes « de la Grèce. » Ils subjuguèrent les Messéniens, qui combattaient avec le désordre etTimpétuosité des temps homériques; ils devinrent les modérateurs et les chefs de la Grèce, et^ au moment des guerres Médiques, leur ascendant était si bien établi, que, non seulement sur terre, mais sur mer où ils n'avaient presque point de navires, tous les Grecs et jusqu'aux Athéniens recevaient d'eux, sans murmurer, des généraux.
Quand un peuple devient le premier dans la politique et dans la guerre, ses voisins imitent, de près ou de loin, les institutions qui lui ont
LES INSTITUTIONS. tSI
donné la primauté. Peu à peu les Grecs (i) empruntent aux Spartiates, et en général aux Dorions, des traits importants de leurs mœurs, de leur régime et de leur art, Tharmonie dorienne, la haute poésie chorale, plusieurs figures de danse, le style de l'architecture, le vêtement plus simple et plus viril, Tordonnance militaire plus ferme, la complète nudité de ralhlète, la gymnastique érigée en système. Beaucoup de termes d'art militaire, de musique et de palestre sont d'origine dorienne ou appartiennent au dialecte dorien. Déjà au IX* siècle Timportance nouvelle de la gymnastique s'était manifestée par la restauration des jeux interrompus, et quantité de faits montrent que, d'année en année, ils deviennent plus populaires. En 776, ceux d'Olympie servent d'ère et de point de départ pour attacher la chaine des années. Pendant les deux siècles qui suivent, on institue ceux de Pytho, de l'Isthme et de Némée. Ils se réduisaient d'abord à la course du stade simple ; on y ajoute successivement la course du double stade, la lutte, le pugilat, la course en chars, le pancrace, la course à cheval; puis, pour les enfants, la course, la lutte, le pancrace, le pugilat, d'autres jeux encore, en tout vingt-quatre exercices. Les coutumes lacédémo-
(1) Aristote, FolUique, VIII, 3 et 4.
tSt LA SCULPTURE EN GKÈCE.
niennes y prévalent sur les traditions homériques: le vainqueur n'y reçoit plus un objet précieux, mais une simple couronne de feuillage , il ne garde plus Tancienne ceinture; à la quatorzième olympiade, il se dépouille tout à fait. On voil,qarles noms des vainqueurs,qu'il en vient de toute la Grèce, de toute la Grande-Grèce, des iles et des colonies les plus lointaines. Désormais il n'y a plus de cité sans gymnase; c'est un des signes auxquels on reconnaît une ville grecque (I). A Athènes, le premier date des environs de Tan 700. Sous Solon, on en comptait déjà trois grands, qui étaient publics, et une quantité de petits. De seize à dix-huit ans, Tadolescent y pnssait ses journées, comme dans un lycée d'externes disposé, non pour la culture de l'esprit, mais pour le perfectionnement du corps. Il semble même qu'à ce moment l'étude de la grammaire et de la musique cessait pour laisser entrer le jeune homme dans une classe plus spéciale et plus haute. Ce gymnase était un grand carré, avec des portiques et des allées de platanes, ordinairement près d'une source ou d'une rivière, décoré par une quantité de statues de dieux et d'athlètes couronnés. Il avait son chef, ses moniteurs, ses répétiteurs spéciaux, sa fête en l'honneur d'IIer*
(I) MotdePausanias.
mes ; dans Tintervalle des exercices, les adolescents jouaient; les citoyens y entraient à volonté ; il y avait des sièges nombreux autour du champ de course; on y venait pour se promener, pour regarder les jeunes gens; c'était un lieu de conversation; la philosophie y naquit plus tard. Dans cette école qui aboutit à un concours, l'émulation conduit à des excès et à des prodiges ; on voit des hommes qui s'exercent toute leur vie. Le règlement des jeux les oblige à jurer, en descendant dans Tarène, qu'ils se sont exercés au moins dix mois de suite sans interruption et avec le plus grand soin ; mais ils font bien davantage ; leur entraînement dure des années entières et jusque dans rage mûr; ils suivent un régime ; ils mangent beaucoup, et à certaines heures ; ils endurcissent leurs muscles par l'usage du strigile et de Feau froide ; ils s'abstiennent de plaisirs et d'excitations ; ils se condamnent à la continence. Plusieurs d'entre eux renouvelèrent les exploits des héros fabuleux. Milon, dit-on, portait un taureau sur ses épaules, et, saisissant par derrière un char attelé, l'empêchait d'avancer. Une inscription placée sous la statue de Phayllos le Crofoniate disait qu'il franchissait en sautant un espace de cinquante-cinq pieds et qu'il lançait à quatrevingt-quinze pieds le disque de huit livres. Parmi les athlètes dePindare, il y en a qui sont des géants ,
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Remarquez qne^dans la civilisatioD grecque, ce^ admirables corps De sont point des raretés, des produits de laxe, et, comme aujourd'hui, des pavots inutiles dans un champ de blé; il faut les comparer, au contraire, à des épis plus hauts dans une large moisson. L'État en a besoin; les mœurs publiques les demandent. Les hercules que j'ai cités ne servent pas seulement à la parade. Milon conduisait ses concitoyens au combat, et Phayllos fut le chef des Crotoniates qui vinrent aider les Grecs contre les Mèdes. Un général n'était pas alors un calculateur qui se tenait surune hauteur, avec une carte et une lorgnette; il se battait, la pique à la main, en tête de sa troupe, corps à corps, en soldat. Miltiade, Aristide, Périclès et même, beaucoup plus tard, Agésilas, Pélopidas, Pyrrhus, font œuvre^nonseulement de leur intelligence, mais aussi de leurs bras, pour frapper, parer, à Tassaut, à pied, à cheval, au plus fort de la mêlée ; Épaminondas, un politique, un philosophe, étant blessé à mort, se console comme un simple hoplite, parce qu'on a sauvé son bouclier. Un vainqueur au pentathle, Aratus, fut le dernier capitaine de la Grèce et se trouva bien de son agilité et de sa force dans ses escalades et ses surprises ; Alexandre chargeait au Granique, AAïqmeun hussard, et sautait le premier, comme Un ymligeur, dans la ville des Oxydraques. Avec
une façon si corporelle et si personnelle de faire la guerre, les premiers crtoyens, les princes euxmêmes étaient tenus d'être bons athlètes. — Ajoutez aux exigences du danger l'invitation des fêtes ; les cérëmonies, comme les batailles, réclamaient des corps exercés ; on ne pouvait bien figurer dans les chœurs qu'après avoir passé par le gymnase. J*ai conté comment le poète Sophocle dansa nu le pœan après la victoire de Salamine ; à la fin du IV* siècle, les mêmes mœurs subsistaient encore. Alexandre, arrivant dans la Troade, se dépouilla de ses habils,pour honorer Achille,en courant avec ses compagnons autour de la colonne qui marquait la sépulture du héros. Un peu plus loin, à Phaselis, ayant vu sur la place publique la statue du philosophe Théodecte, il vint, après le souper, danser autour de la statue et lui jeter des couronnes. — Pour fournir à de tels goûts et à de tels besoins, le gymnase était la seule école; il ressemblait à ces académies de nos derniers siècles où les jeunes nobles allaient apprendre l'escrime, la danse et Téquitation. Les citoyens libres étaient les nobles de l'antiquité; partant, point de citoyen libre qui n'eût fréquenté le gymnase; à cette condition seulement on était un homme bien élevé (1), sinon,on tombait au rang des gens
(1) Kalokagathos opposé à Basaunos.