‹ Philosophie de l'art (volume 5)Chapitre 13 sur 41 · ESPECES ET DEGRÉS DE L'IDÉAL · texte numérisé non relu

ESPECES ET DEGRÉS DE L'IDÉAL

Parmi les idées que les artistes impriment dans leur œuvre, y en a-t-il de supérieures? Peut-on indiquer un caractère qui vaille mieux que les autres? Y a-t-il pour chaque objet une forme idéale, hors de laquelle tout soit déviation ou erreur? Peut-on découvrir un principe de subordination qui assigne des rangs aux diverses œuvresjd'art?

Au premier regard, on est tenté de dire que non ; la définition que nous avons trouvée semble barrer la voie à cette recherche; elle porte s croire que toutes les œuvres d'art sont de niveau et que le champ est ouvert à l'arbitraire. En effet, si Tobjet devient idéal nar cela seul quMI

2e D^ l'idéal dans l'art.

est conforme à l'idée, peu importe l'idée ; elle est au choix de Fartiste ; il prendra celle-ci ou celle-là, à son goût ; bous n'aurons point de réclamation à faire. Le même sujet pourra être traité de telle façon, de la façon opposée et de toutes les façons intermédiaires. — Bien mieux, il semble qu'ici l^istoire soit du même parti que la logique, et que la théorie soit confirmée par les faits. Considérez les divers siècles, les diverses nations et les diverses écoles. Le^ artistes, étant différents de race, d'esprit et d'éducation, sont frappés différemment par le même objet; chacun y démêle un caractère distinct; chacun s'en forme une idée originale, et cette idée, mani* festée dans l'œuvre nouvelle, dresse soudain dans la galerie des formes idéales un nouveau chefd'œuvre, comme un nouveau dieu dans un olympe qu'on croyait complet. — Plante avait mis en scène Euclion, l'avare pauvre; Molière reprend le même personnage et fait Harpagon, l'avare riche. Deux siècles après, l'avare, non pas sot et bafoué comme jadis, mais redoutable et triomphant, devient le père Grandet entre les mains de Balzac, et le même avare, tiré de sa provmce, devenu Parisien, cosmopolite et poète en chambre, fournit au même Balzac l'usurier Gobseck. — Une seule situation, celle du père maltraité par ses enfants ingrats, a suggéré tour

à tour V Œdipe à Colone de Sophocle, le Rot Lear de Shakspeare et le Père Goriot de Balzac. — Tous les romans et toutes les pièces de théâtre représentent un jeune homme et une jeune femme qui s'aiment et veulent s'épouser; sous combien de figures diverses a reparu ce même couple, de Shakspeare à Dickens et de madame de Larayette à Georges Sand ! — Les amants, le père, Tavare, tous les grands types peuvent donc toujours être renouvelés ; ils l'ont été incessamment, ils le seront encore, et c'est justement la marque propre, la gloire unique, Tobligalion héréditaire des vrais génies que d'inventer en dehors de la convention et de la tradition.

Si, après les œuvres littéraires, on regarde les arts du dessin, le droit de choisir à volonté tel ou tel caractère paraît encore mieux établi. Une douzaine de personnages et de scènes évangéhques ou mythologiques ont défrayé toute la grande peinture; l'arbitraire de Tartiste y éclate par la diversité des œuvres comme par la plénitude des succès. Nous n'osons pas louer l'un plus que l'autre, mettre une œuvre parfaite au-dessus d'une œuvre parfaite, dire qu'il faut suivre Rembrandt plutôt que Véronèse, ou Véronèse plutôt que Rembrandt. Et cependant quel contraste!

Dans le Repas d'Emmaûs, le Christ de Rem-

ses BB l'idéal dahs l*abt.

brandt (1) est an ressaseité, figure eadayériqae, jaunâtre et douloureuse, qui a connu le froid du tombeau, et dont le triste et miséricordieux regard s'arrête encore une fois sur les misères humaines ; près de lui sont deux disciples ^ vieux ouvriers fatigués, à tête chauve et blanchie ; ils sont assis à une table d*auberge ; un petit garçon d'écurie regarde d'un air balourd ; autour de la tête du crucifié qui revient, luit Tetra nge clarté de l'autre monde. Dans le Christ anx cent florins^ la même idée réparait plus forte ; c'est bien là le Christ du peuple, le Sauveur des pauvres, debout dans une de ces caves flamandes où jadis priaient et tissaient les Lollards; des mendiants en loques, des gueux d'hôpital tendent vers lui leurs mains suppliantes ; une lourde paysanne à genoux le regarde avec les yeux fixes et béants de la foi profonde ; un paralytique arrive, posé en travers sur une brouette ; partout des guenilles trouées, de vieux manteaux graisseux et déteints aux intempéries, des membres scrofuleux ou difformes, de pâles visages usés ou abrutis, lamentable amas de laideurs et de maladies, sorte de bas-fonds humain,que les heureux du siècle, un bourgmestre ventru, des citadins gras, regardent avec une insolente indifférence, mais sur lequel le bon Christ étend ses

(1) Voyez le tableau du Louvre, et l'esquisse gravée, qui e8t un peu différeote.

mains guérissantes, pendant que sa clarté surnaturelle perce l'ombre et rayonne jusque sur les murs suintants. — Si la pauvreté, la tristesse et l'air obscur, rayé de lueurs vagues, ont fourni des chefs-d'œuvre, la richesse, la joie, la chaude et riante lumière du plein jour fournissent un chefd'œuvre égal. Considérez à Venise et au Louvre les trois repas du Christ par Véronèse. Le grand ciel s'étale au-dessus d'une architecture de balustres, de colonnades et de statues ; la blancheur luisante et les bigarrures variées des marbres encadrent une assemblée de seigneurs et de dames qui font festin ; c'est une fête d'apparat, vénitienne, et du xvi' siècle; le Christ est au centre et, en longues rangées autour de lui, des nobles en pourpoints de soie, des princesses en robes de brocart mangent et rient, pendant que des lévriers, des négrillons, des nains, des musiciens, occupent les yeux ou les oreilles des assistants. Les simarres chamarrées de noir et d'argent ondulent à côté des jupes de velours brodées d'or: les collerettes de dentelle enserrent la blancheur satinée des nuques; les perles luisent sur les tresses blondes ; les florissantes carnations laissent deviner la force d'un sang jeune qui coule aisément et à pleines veines; les têtes spirituelles et vives ne sont pas loin d'un sourire, et, sur le lustre . argenté ou rosé de la teinte générale, les jaunes

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