‹ Philosophie de l'art (volume 5)Chapitre 12 sur 41 · FI · texte numérisé non relu

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t26 LA SCULPTURE EN GRÈCE.

de métier et d'extraction basse. Platon, Chrysippe, le poète Timocréon, avaient d'abord été athlètes ; Pythagore passait pour avoir eu le prix du pugilat ; Euripide fut couronné comme athlète aux jeux éleusiniens. Clistliènes, lyran de Sicyone, ayant reçu chez lui les prétendants de sa fille, leur fournit un champ d'exercice, « afin, dit Hérodote, qu'il pût faire épreuve de leur race et de « leur éducation ». En effet, le corps gardait jusqu'au bout les traces de l'éducation gymnastique ou servile ; on le reconnaissait du premier coup à sa prestance, à sa démarche, à ses gestes, à sa façon de se draper, comme jadis on distinguait le gentilhomme dégourdi et anobli par les académies, du rustre balourd et de Touvrier rabougri. Même immobile et nu, il témoignait de ses exercices par la beauté de ses formes. — Sa peau, brunie et affermie par le soleil, l'huile, la poussière, le strigile et les bains froids, ne semblait point déshabillée; elle était accoutumée à l'air; à la voir, on la sentait dans son élément; certainement elle ne frissonnait pas, elle ne présentait pas de marbrures et de chairs de poule; elle était un tissu sain, d'un beau ton, qui annonçait la vie libre et mâle. Agésilas, pour encourager ses hommes, fit un jour dépouiller les Perses prisonniers ; à la vue de ces chairs blanches et molles, les Grecs se mirent à rire, et n>archèrent en

avant, pleins de dédain pour leurs ennemis. — Les muscles avaient été tous fortifiés et assouplis ; on n'en avait point négligé ; les diverses parties du corps se faisaient équilibre; l'arrière-bras, si maigre aujourd'hui, les omoplates mal garnies et raidesy s'étaient remplies et faisaient un pendant proportionné aux hanches et aux cuisses; les maîtres, en véritables artistes, exerçaient le corps pour lui donner, non seulement la vigueur, la résistance et la vitesse, mais encore la symétrie et rélégance. Le Gaulois mourant^ qui est de l'école de Pergame, montre, si on le compare aux statues d'athlètes, la distance qui sépare un corps inculte et un corps cultivé : d'un côté , une chevelure éparse en mèches rudes comme une crinière, des pieds et des mains de paysan, une peau épaisse, des muscles non assouplis, des coudes aigus, des veines gonflées, des contours anguleux, des lignes heurtées, rien que le corps animal du sauvage robuste ; de l'autre côté, toutes les formes ennoblies^ le talon d'abord avachi et veule (1), maintenant circonscrit dans un ovale net, le pied d'abord trop étalé et trahissant sa parenté simienne, maintenant arqué et plus élastique pour le saut; la rotule, les

(1) Voyez le petit Apollon archaïque de bronze du Louvre, et les statues d'Égine.

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articulations, toute Tossature, d^abord saillantes, maintenant demi-eflacées et simplement indiquées; la ligne des épaules, d'abord horizontale et dure, maintenant infléchie et adoucie ; partout l'harmonie des parties qui se continuent et coulent les unes dans les autres, la jeunesse et la fraîcheur d'une vie fluide, aussi naturelle et aussi simple que celle d*un arbre ou d'une fleur. On trouverait vingt passages, dans le Ménexène^ les Rivaux^ ou le Charmide de Platon, qui saisissent au vol quelqu'une de ces attitudes; un jeune homme ainsi élevé se sert bien et naturellement de ses membres ; il sait se pencher, être debout, s'appuyer d'une épaule contre une colonne, et, dans toutes ces attitudes, être aussi beau qu'une statue; de même un gentilhomme, avant la Révolution, avait, pour saluer, prendre du tabac, écouter, Taisance et la grâce cavalière que nous retrouvons dans les gravures et dans les portraits. Mais, ce que Ton voyait dans les façons, le geste et la pose du Grec, ce n'était pas l'homme de cour, c'était l'homme de la palestre. Le voici Jépeint dans Platon, tel que la gymnastique héréditaire dans une race choisie l'avait formé : « Il est naturel, Charmide, que tu remportes sur tous les autres; car personne ici, je pense, ne montrerait aisément à Athènes deux maisons dont l'alliance puisse engendrer quelqu'un de plus beau et

de meilleur que celles dont tu es issu. En effet, votre famille paternelle, celle de Critias, fils de Dropide, a été louée par Anacréon, Selon et beaucoup d'autres poètes, comme éminente en beauté, en vertu, et dans tous les autres biens où Ton met le bonheur. Et de même celle de ta mère. Car personne, à ce qu'on dit, ne parut plus beau et plus grand que ton oncle Pyrilampe, toutes les fois qu'on l'envoyait en ambassade auprès du grand roi ou auprès de quelque autre sur le continent, et toute cette autre maison ne cède en rien à la première. Étant né de tels parents, il est naturel que tu sois en tout le premier. Et d'abord, pour tout ce que l'on voit, pour tout le dehors, cher enfant de Glaucos, il me semble que tu ne fais honte à aucun de tes ancêtres. »

En effet, ajoute ailleurs Socrate, a il me paraissait admirable pour la taille et la beauté... Qu'il nous semblât tel, à nous autres hommes, cela est moins étonnant; mais je remarquai que, parmi les enfants aussi, personne ne regardait autre part, pas même les plus petits.^... et que tous le contemplaient comme la statueî d'an dieu ». — El Chéréphon renchérissant : « Son visage est bien beau, n'est-ce pas Socrate? Eh bien! s'il voulait se dépouiller, le visage ne paraîtrait plus rien, tant toute sa forme est belle. »

Dans cette petite scène qui nous reporte bien

plus haut que sa date et jusqu'aux plus beaux temps du corps nu, tout est significatif et précieux. On y voit la tradition du sang, Teffet de l'éducation, le goût populaire et universel du beau, toutes les origines de la parfaite sculpture. Quantité de textes nous confirment dans la mémo impression. Homère avait cité Achille et Nérée comme les plus beaux des Grecs assemblés contre Troie; Hérodote nomme Callicrate le Spartiate comme le plus beau des Grecs armés contre Mardonius. Toutes les fêtes des dieux, toutes les grandes cérémonies, amenaient un concours de beauté.

On choisissait les plus beaux vieillards à Athènes pour porter les rameaux aux Panathénées, les plus beaux hommes à Élis pour porter les offrandes à la déesse. A Sparte, dans les gymnopédies, les généraux, les hommes illustres qui n'avaient pas une taille et une noblesse d'extérieur assez grandes, étaient, dans le défilé choral, relégués aux rangs inférieurs. Les Lacédémoniens, au dire de Théophraste, condamnèrent leur roi Archidamos à ramende,parce qu'il avait épousé une petite femme, prétendant qu'elle leur donnerait des roitelets et non des rois. Pausanias trouva en Arcadie des concours de beauté,oii rivalisaient les femmes, et qui dataient de neuf siècles. Un Perse, parent de Xerxès et le plus grand de son armée, étant mort à Achante, les habitants lui sacri-

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fièrent comme à un héros. LesEgestœens avaient élevé un petit temple sur le tombeau d'un Crotoniateréfugié chez eux, Philippe, vainqueur aux jeuy Olympiques, le plus beau des Grecs de son temps, et, du vivant d'Hérodote, ils lui offraient encore des sacrifices. — Tel est le sentiment qu'avait nourri l'éducation, et qui, à son tour, agissant sur elle, lui donnait pour but la formation de la beauté. Certainement la race était belle, mais elle s'était embellie par système ; la volonté avait perfectionné la nature, et la statuaire allait achever ce que la nature, même cultivée, ne faisait qu'à demi. Ainsi, pendant deux siècles, nous avons vu les

deux institutions qui forment le corps humain, \ Torchestrique et la gymnastique, naître, se développer, se propager autour de leurs points de départ, se répandre dans tout le monde grec, fournir l'instrument de la guerre, la décoration du I culte, l'ère de la chronologie, offrir la perfection corporelle comme principal but à la vie humaine, etjpousser jusqu'au vice (1) l'admiration de la forme accomplie. Lentement, par degrés et à distance, l'art qui fait la statue de métal, de bois, d'ivoire ou de marbre accompagne l'éducation qui fait la statue vivante. Il ne marche pas du

(1) Le vice grec, inconnu au temps d'Homère, cominence, selon toutes les vraisemblances, avec l'instilulion des gymnases. Cf. Becker, Chariclès (Excursus).

même pas; quoique contemporain, il reste, pen* dant ces deux siècles, inférieur et simple copiste. On a songé à la vérité avant de songer à l'imitation ; on s'est intéressé aux corps véritables avant de s'intéresser aux corps simulés; on s'est occupé à former un chœur avant de sculpter un chœur. Toujours le modèle physique ou moral précède l'œuvre qui le représente ; mais il le précède de peu; il faut qu'au moment où l'œuvre se fait, il soit encore présent dans toutes les mémoires. L'art est un écho harmonieux et grossi; il acquiert toute sa netteté et toute sa plénitude juste au moment où faiblit la vie dont il est l'écho. — Tel est le cas de la statuaire grecque; elle devient adulte juste au moment où finit l'âge lyrique, dans les cinquante années qui suivent la bataille de Salamine,* quand, avec la prose, le drame et les premières recherches de la philosophie, commence une nouvelle culture. On voit tout d'un coup l'art passer de l'imitation exacte à la belle invention. Aristoclès, les sculpteurs d'Égine, Ouatas, Kapachos, Pythagore de Rhégium, Kalamis, Agéladas, copiaient encore de tout près la forme réelle, comme Verocchio, Pollaiolo, Ghirlandajo, Fra Fiilipo, Perugin lui-même ; mais, entre les mains de leurs élèves, Myron, Polyclète, Phidias, la forme idéale se dégage, comme entre les mains de Léonard, de Michel-Ange et de Raphaël.

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Ce ne sont pas seulement des hommes, les plus beaux de tous, qu'a faits la statuaire grecque. Elle a fait aussi des dieux, et, du jugement de tous les anciens, ces dieux étaient ses chefs-d'œuvre. Au sentiment profond de la perfection corporelle et athlétique s'ajoutait, chez le public et chez les mattresyUn sentiment religieux original, une idée du monde aujourd'hui perdue, une façon propre de concevoir, de vénérer et d'adorer les puissances naturelles et divines. C'est ce genre particulier d'émotions et de croyance qu'il faut se représenter, lorsqu'on veut pénétrer un peu dans l'âme et dans le génie de Polyclèle, d'Agoracrite ou de Phidias.

Il suffit de lire Hérodote (1) pour voir combien, dans la première moitié du y"" siècle, la foi était encore vive. Non seulement Hérodote est pieux, dévot même jusqu'à n'oser proférer tel nom sacré, révéler telle légende, mais encore toute la nation apporte dans son culte la gravité grandiose et passionnée qu'expriment au même moment les vers d'Eschyle et de Pindare. Les dieux sont vivants, présents; ils parlent; on les a vus, comme la Vierge et les saints au xin' siècle. — Les hérauts de Xerxès ayant été tués par les Spartiates, les entrailles des victimes deviennent défavorables ; c'est que ce meurtre a offensé un mort, le glorieux héraut d'Agamemnon, Talthybios, auquel les Spartiates ont voué un culte. Pour l'apaiser, deux hommes de la ville, riches et nobles, vont en Asie s'offrir à Xerxès. — Quand arrivent les Perses, tputes les cités consultent l'oracle ; il ordonne aux Athéniens d'appeler leur gendre à leur secours; ils se souviennent que Borée enleva Orithye, fille d'Erechthée, leur premier ancêtre, et ils lui bâtissent une chapelle près de l'ilissus. A Delphes, le dieu déclare qu'il se défendra luimême; la foudre tombe sur les barbares, des

(I) Hérodote vivait encore à l'époque de la guerre du l'éloponcse; il en parle dans son livre VU, 137, et dans Boii livre IX, 73.

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i rochers se détachent el les écrasent, pendant que, ^ du temple de Pallas Pronœa, sortent des voix et des cris de guerre, et que deux héros du pays, de taille surhumaine, Phylacos et Autonoos, achè- > vent de mettre en fuite les Perses épouvantés. — Avant la bataille de Salamine, les Athéniens font venir d'Égine, pour combattre avec eux, les I statues des Éacides. Pendant la bataille, des I voyageurs près d'Eleusis voient s'élever une grande poussière et entendent la voix du mystir que lacchos qui vient au secours des Grecs. Après la bataille, on offre en prémices aux dieux I trois navires captifs ; Tun des trois est pour Ajax, I et^sur le butin,on prélève l'argent qu'il faut pour offrir à Delphes une statue de douze coudées. — Je ne finirais pas si j'énumérais les marques de la piété publique; elle était fervente encore, cin- ^ quante ans après^dans le peuple. Diopithès, dit Plutarque, <c fit un décret qui ordonnait de dénoncer ceux qui ne reconnaissaient pas l'existence des dieux ou qui enseignaient des doctrines nouvelles sur les phénomènes célestes ». Aspasie, Anaxagore, Euripide, furent inquiétés ou poursuivis, Alcibiade condamné à mort, Socrate mis à mort, pour crime prétendu ou avéré d'impiété ; l'indignation populaire fut terrible contre ceux qui avaient contrefait les mystères ou mutilé les dieux. Sans doute, on voit dans ces détails, en

même temps que la persistance de la foi antique , Favènement de la pensée libre; autour de Périclës.comme autour de Laurent de Médicis, il y avait un petit cénacle de raisonneurs et de philosophes; Phidias, comme plus tard Michel- Ange, y fut admis. Mais, aux deux époques, la tradition et la légende occupaient et dirigeaient en souveraines rimagination et la conduite. Quand Técho des discours philosophiques venait faire vibrer une âme remplie de formes pittoresques, c'était pour y épurer et agrandir les figures divines. La sagesse nouvelle ne détruisait pas la reUgion; elle rinterprétait, elle la ramenait à son fonds, au sentiment poétique des forces naturelles. Les conjectures grandioses des premiers physiciens laissaient le monde aussi vivant et le rendaient plus auguste ; c'est peut-être pour avoir entendu Anaxagore parler du Nous que Phidias a conçu son Jupiter, sa Pallas, son Aphrodite céleste, et achevé, comme disaient les Grecs, la majesté des dieux.

Pour avoir le sentiment du divin, il faut être capable de démêler, à travers la forme précise du dieu légendaire, les grandes forces permanentes et générales dont il est issu. On demeure un idolâtre sec et borné, si, au delà de la figure personnelle, on n'entrevoit pas,dans une sorte de lumière, la puissance physique ou morale dont la

figure est le symbole. On l'entrevoyait encore au temps de Cimon et de Périclès. La comparaison des mythologies a montré récemment que les mythes grecs, parents des mythes sanscrits, n'ex-| primaient à l'origine que le jeu des forces naturelles, et que, des éléments et des phénomènes physiques, de leur diversité, de leur fécondité, de leur beauté, le langage avait peu à peu fait des dieux. Au fond du polythéisme est le sentiment de la nature vivante, immortelle, créatrice, et ce sentiment durait toujours. Le divin imprégnait les choses; on leur parlait; vingt fois, dans Eschyle et Sophocle, on voit l'homme s'adresser aux élémentsycomme à des êtres saints avec lesquels il est associé pour conduire le grand chœur de la vie. Philoctète, au moment de partir, salue « les nymphes coulantes des fontaines, la voix retentissante de la mer heurtée contre ses promontoires ». — « Adieu, terre de Lemnos, entourée parles vagues; renvoie-mai sans offense, envoie- moi par une heureuse traversée là où le puissant Destin me porte. » — Prométhée, cloué sur sa roche, appelle à lui tous les grands êtres qui peuplent l'espace : « divin Ether, Souffles rapides. Sources de fleuves. Sourire infini des vagues marines; ô Terre I mère universelle; orbe du Soleil qui vois tout, je vous invoque ! voyez quels maux un dieu souffre par la main des

dieux! )> Les spectateurs n'ont qu'à se laisser conduire par l'émotion lyrique pour retrouver les métaphores primitives qui, sans qu'ils le sachent, ont été le germe de leur religion. « Le Ciel pur, dit Aphrodite dans une pièce perdue d'Eschyle, aime à pénétrer la Terre ; et l'Amour la prend pour épouse; la pluie, qui tombe du Ciel générateur, féconde la Terre, alors elle enfante pour les mortels la pâture des bestiaux et le grain de Déméter (1) ». — Pour comprendre ce langage, il nous suffit de sortir de nos villes artificielles et de nos cultures alignées; celui qui va seul en un pays monlueux, sur les côtes de la mer, et se laisse occuper tout entier par les aspects de la nature intacte, converse bientôt avec elle ; elle s'anime pour lui, comme une physionomie; les montagnes, immobiles et menaçantes, deviennent des géants chauves ou des monstres accroupis ; les eaux, qui luisent et bondissent, sont de folles créatures babillardes et rieuses; les grands pins silencieux ressemblent à des vierges sévères, et, quand il regarde la mer du

(1) Môme sentiment conservé ou retrouvé par Téducation phUosophique dans Virgile :

Tune pater omnipotens fecundis imbribus jEther Conj'ugis ingremium Ixtae descendit et onines Magnus alU^ magno commixtm eorpore, fetuiu

midi, azurée, rayonnante» parée comme pour une fête, avec Tuniversel sourire dont parlait tout à l'heure Eschyle, il est tout conduit, pour exprimer la beauté voluptueuse dont l'infinité l'entoure et le pénètre, à nommer la déesse née de l'écume, qui, sortant de la vague, vient ravir le cœur des mortels et des dieux.

Lorsqu'un peuple sent la vie divine des choses naturelles, il n'a pas de peine à démêler le fond naturel d'oii sortent les personnes divines. Aux beaux siècles de la statuaire, cet arrière-fond perçait encore visiblement sous la figure humaine et précise par laquelle la légende l'avait traduit. Il y a des divinités, notamment celles des eaux courantes, des bois et des montagnes, qui sont toujours restées transparentes. La naïade ou l'oréade était bien une jeune fille comme celle qu'on voit assise sur un rocher dans les métopes d'Olympie (1); du moins l'imagination figurative et sculpturale l'exprimait ainsi; mais, en la nommant, on apercevait la gravité mystérieuse de la forêt calme ou la fraîcheur de la source jaillissante. Dans Homère, dont les poèmes sont la Bible des Grecs, Ulysse naufragé, après avoir nagé deux jours, arrive « à l'embouchure d'un « fleuve aux belles eaux, et dit au fleuve : a En-

^1) Au Louvre.

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« tends-moi, ô roi, qui que tu sois ; je viens à M loi, ente suppliant avec ardeur, en fiiyant hors

« delà mer la colère de Poséidon Prends pitié,

« ô roi ! car je me glorifie d'être ton suppliant. — « Il parla ainsi, et le fleuve s'apaisa, arrêtant son « cours et les flots, et se fit tranquille devant c( Ulysse, et il le recueillit à son embouchure. » Il est clair que le dieu n'est point ici on personnage à barbe cacfeé dans une grotte, mais le fleuve coulant lui-même, le grand courant paisible et hospitalier.— De même le fleuve irrité contre

Achille : « Le Xanthe parla ainsi et se rua sur lui, «r tout bouillonnant de fureur, plein de bruit, « d'écume, de sang et de cadavres. Et Tonde « éclatante du fleuve, sorti de Zeus, se flressa, « saisissant le fils de Pelée... Alors Héphsstos (f tourna contre le fleuve sa flamme resplendis- « santé, et les ormes brûlaient, et les saules, ^< et les tamaris ; et le lotos brûlait, et le glaïeul (' et le cyprès,qui abondaient tous autour du fleuve (< aux belles eaux; et les anguilles et les poissons « nageaient çà et là ou plongeaient dans les tour- « bitions, poursuivis par le souffle ardent d'Hé- « phaestos^. et la force même du fleuve fut consu- « mée, et il cria : « Héphsstos ! aucun des dieux ne « peut lutter contre toi. Cesse donc. » — Il parla « ainsi, brûlant, et ses eaux limpides bouillon- ^ naient. » Six siècles après, quand Alexandre

s*embarqua sur l'Hydaspe, debout à la proue^ il fit des libations à la rivière, à l'autre rivière sa sœur, à Tlndus qui les recevait toutes deux et qui allait le porter. — Pour une âme simple et saine, un fleuve, surtout s'il est inconnu, est par luimême une puissance divine; Thomme, devant lui, se sent en présence d'un être un, éternel, toujours agissant, tour à tour nourricier et dévastateur, aux formes et aux aspects innombrables ; cet écoulement intarissable et régulier lui donne ridée d'une vie calme et virile, mais majestueuse et surhumaine. Aux siècles de décadence, dans des statues comme celles du Tibre et du Nil, les sculpteurs anciens se souvenaient encore de l'impression primitive, et le large torse, l'attitude reposée, le vague regard de la statue, montrent que, par la forme humaine, ils songeaient toujours à exprimer Tépanchement magnifique^ uniforme, indifférent de la grande eau.

D'autres fois, le nom du dieu faisait entrevoir sa nature. Hestia signifie le foyer; jam«iis la déesse n'a pu être tout à fait séparée de la flamme sainte, qui était le centre de la vie domestique. Démèter signifie la terre mère; et les épithètes des rituels l'appellent la noire, la profonde et la souterraine, la nourrice des jeunes êtres, la porteuse de fruits, la verdoyante. Le soleil, dans Homère, est un autre dieu qu'Apollon,

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et la personne morale &e confond en Ini avec la lumière physique. Quantité d'autres divinités, Borai, les Saisons, Dicé, la Justice, Némésis, la Répression, portent dans Tâme de Tadorateor leur sens avec leur nom. — Je n'en citerai qu'un, Eros, r Amour, pour montrer comment le Grec^ libre et pénétrant d'esprit, réunissait dans la même émotion Tadoration d'une personne divine et la divination d'une force naturelle. « Amour, » dit Sophocle, invincible au combat, « Amour « qui t'abats sur les puissances et les fortunes, tu « habites sur les joues délicates de là jetme fille; et « tu franchis la mer, et tu vas dans les cabanes « rustiques, et il n'y a personne parmi les immor- « tels ni parmi les hommes éphémères qui puisse te « fuir. » Un peu plus tard, entre les mains des convives du Banquet (1), selon les diverses interprétations du nom, la nature du dieu varie. Pour les uns, puisque amour signifie sympathie et concorde, l'Amour est le plus universel des dieux et, comme le veut Hésiode, l'auteur de tout ordre et toute harmonie dans le monde. Selon d'autres, il est le plus jeune des dieux^ car la vieillesse exclut l'amour ; il est le plu? délicat, car il marche et se repose sur les choses les plus tendres, les cœurs, et seulement sur ceux qui

(4^ Platon*

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sont tendres ; il est d'une essence liquide et subtile, car il entre dans les âmes et en sort sans qu'on s'en doute; il a le teint d'une fleur, car il vit parmi les parfums et les fleurs. Selon d'autres enfin, l'Amour, étant le désir et, parlant, le manque de quelque chose, est un fils de la Pauvreté, maigre, malpropre, sans chaussure, couchant à la belle étoile, mais avide du beau, et, partant, hardi, actif, industrieux, persévérant, philosophe. Le mythe renaît ainsi de lui-même et ondoie à travers vingt formes entre les mains de Platon. — Entre celles d'Aristophane, on .voit les nuées devenir pour un instant des divinités presque vraisemblables. Si l'on suit dans la théogonie d'Hésiode la confusion demi-réfléchie, demi-involontaire qu'il établit entre les personnages divins et les éléments physiques (1), si l'on remarque qu'il compte tt trente mille dieux gardiens sur la terre nourricière », si l'on se souvient que Thaïes, le premier physicien et le premier philosophe, disait que tout est né de l'humide, et, en même temps, que tout est plein de dieux, on comprendra le profond sentiment qui soutenait alors la religion grecque, l'émotion sublime, l'admiration, la vénération avec laquelle le Grec devinait les

(i) Voyez surtout la génération des divers dieux dans la Théogonie. Sa pensée flotte partout entre la cosmologie ût la mythologie.

forces infinies de la nature vivante sous les images de ses dieux.

A la vérité, tous n'étaient pas au même degré mcorporés aux choses. Il y en avait, et c*étaient justement les plus populaires, que le travail plus énergique de la légende avait détachés et érigés, en personnages distincts. — On peut comparer rOlympe grec à un olivier vers la fin ,de l'été. Selon la place et la hauteur des rameaux, les fruits sont plus ou moins avancés; les uns, à peine formés, ne sont guère qu'un pislil grossi, et appartiennent étroitement à l'arbre; les autres, déjà mûrs, tiennent pourtant encore à leur tige ; les autres enfin, dont Télaboration est complète, sont tombés, et il faut quelque •attention pour reconnaître le pédoncule qui les a portés. — Tel rOlympegrec, selon le degré de la transformation qui a humanisé les forces naturelles, présente, à ses divers étages, des divinités où le caractère physique prime la figure personnelle, d'autres en qui les deux faces sont égales, d'autres enfin où le dieu, devenu homme^nese relie plus que par des fils, parfois par un seul fil à peine visible, au phénomène élémentaire d'où il est issu. Il s'y relie pourtant Zeus, qui dans V Iliade est un chef de famille impérieux, et dans Prométhée un roi usurpateur et tyranniquc, demeure néanmoins, par beaucoup de traits, ce qu'il a d'abord été» le ciel

pluvieux et foudroyant ; des épithètes consacrées, de vieilles locutions, indiquent sa nature originelle ; les fleuves « tombent de lui », « Zeus pleut » . En Crète, son nom signifie le jour ; Ennius, plus tard à Rome, dira qu'il est cette « sublime blancheur ardente que tous invoquent sous le nom de Jupiter ». On voit par Aristophane que, pour des paysans, des hommes du peuple, des esprits simples et un peu antiques, il est toujours celui qui « arrose la glèbe et fait pousser les moissons ». Quand un sophiste leur dit qu'il n'y a pas de Zeus, ils s'étonnent et demandent qui est ce qui éclate en tonnerres ou se verse en pluies (1). Il a foudroyé les Titans, le monstrueux Typhœos, aux cent têtes de dragons, les noires exhalaisons qui, nées de la terre, s'entrelaçaient comme des serpents et envahissaient la voûie céleste. Il habite les sommets des montagnes qui touchent le ciel, où s'assemblent les nuages, où s'abat le tonnerre ; il est le Zeus de l'Olympe, le Zeus de rithôme, le Zeus de i'Hymette. Au fond, comme tous les dieux, il est multiple, attaché aux divers endroits dans lesquels le cœur de Thomme a le mieux senti sa présence, aux diverses cités et' même aux diverses familles qui, l'ayant reconnu dans leurs horizons, se le sont approprié et lui^

(i) Ti; 0(1 ; Tiç 6 ^povTûv;

ont sacrifié, a Je t'en conjure, dit Tecmesse, par le Zeus de ton foyer. » — Pour se représenter exactement le sentiment religieux d'un Grec, il faut so figurer une vallée, une côte, tout le paysage primitif dans lequel une peuplade s'est fixée; ce n'est pas le ciel en général, ni la terre universelle , qu'elle a sentis comme des êtres divins, c'est son ciel avec son horizon de montagnes onduleuses, e 'est cette terre qu'elle habite, ce sont ces bois, ces eaux courantes parmi lesquelles elle vit ; elle a son Zeus, son Poséidon, son Héré^ son Apollon, comme ses nymphes bocagères ou fluviales. A Rome, dans une religion qui avait mieux conservé l'esprit primitif, Camille disait : « Il n'y a pas dans cette ville un lieu qui ne soit imprégné de religion et qui ne soit occupé par quelque divinité. » — « Je ne crains pas les dieux de votre pays, dit un personnage d'Eschyle, je ne leur dois rien. » A proprement parler, le dieu est local (1) ; car, par son origine, il n'est que la contrée elle-même ; c'est pourquoi, aux yeux du Grec, sa ville est sainte, et les divinités ne font qu'un avec sa ville. Quand il la salue au retour, ce n'est point par une convenance poétique, comme le Tancrède de Voltaire; il n'éprouve pas seulement, comme un moderne, le plaisir de retrouver des objets familiers et de ren-

(0 Fustcl de Goulanges. la Cité antique.

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trer chez soi ; sa plage, ses montagnes, l'enceinte murée qui enclôt son peuple, la voie où des tombeaux gardent les os et les mânes des héros fondateurs, tout ce qui l'entoure est pour lui une sorte de temple. « Argos, et vous, dieux indigènes, dit Âgamemnon, c'est vous que je dois saluer d'abord, vous qui avez été les auxiliaires de mon retour et de la vengeance que j'ai tirée de la ville de Priam. » — Plus on regarde de près, plus on trouve leur sentiment sérieux, leur religion justifiable, leur culte bien fondé ; et ce n'est que plus tard , aux époques de frivolité et de décadence , qu'ils

sont devenus idolâtres. « Si nous représentons les dieux sous des figures humaines, disaient-ils, c'est

qu'il n'y a pas de forme plus belle. » Mais, par delà la forme expressive, ils voyaient flotter, comme en un rêve,les puissances générales qui gouvernent l'âme et l'univers.

Suivons une de leurs processions, celle des grandes panathénées, et tâchons de démêler les pensées et les émotions d'un Athénien qui, mêlé au cortège solennel, venait visiter ses dieux. — C'était au commencement du mois de septembre. Pendant trois jours, la cité entière avait contemplé des jeux, d'abord, à FOdéon , toutes les pompes de l'ovchestrique, la récitation des poèmes d'Homère, des concours de chant, de cithare et de flûte, di^s chœurs de jeunes gens nus dansant la

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pyrrhique, d'autres vêtus, formant un chœur cyclique ; ensuite, dans le stade, tous les exercices du corps nu, la lutte, le pugilat, le pancrace, le pentatfale pour hommes et pour enfants, la course à pied, simple et double, pour les hommes nus et les hommes armés, la course à pied avec des flambeaux, la course à cheval, la course en char à deux ou à quatre chevaux, en char ordinaire et en char de guerre, avec deux hommes dont Tun sautait à bas, suivait en courant, puis, d'un élan, remontait. Selon une parole de Pindare, « les dieux étaient amis des jeux», et Ton ne pouvait mieux les honorer que par ce spectacle. — Le quatrième jour, la procession, dont la frise du Parthénon nous a conservé Timage, se mettait en marche ; en tête étaient les pontifes, des vieillards choisis parmi les plus beaux, des vierges de famille noble, les députations des villes alliées avec des offrandes, puis des métèques avec des vases et des ustensiles d'or et d'argent ciselé, les athlètes à pied, ou sur leurs chevaux, ou sur leurs cliurs, une longue file de sacrificateurs et de victimes, enfin le peuple en habits de fête. La galère sacrée se mettait en mouvement, portant h son mât le voile de Pallas,que les jeunes filles nourries dans TEredithéion lui avaient brodé. Partie du Céramique (1), elle allait à TEIeusinium,

{{) Beulé, V Acropole d* Athènes.

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en faisait le tour, longeait TAcropole au nord et à Test, et s^arrétait près de TAréopage. Là» on détachait le voile pour l'apporter à la déesse, et le cortège montait Timmense escalier de marbre long de cent pieds, large de soixante-dix, qui conduisait aux Propylées, vestibule de l'Acropole. Comme le coin de la vieille Pise où se pressent la cathédrale, la Tour penchée, le Campo- Santo et le Baptistère, ce plateau abrupt et tout consacré aux dieux disparaissait sous les monuments sacrés, temples, chapelles, colosses, statues ; mais, de ses quatre cents pieds de haut, il dominait toute la contrée ; entre les colonnes et les angles des édifices profilés sur le ciel, les Athéniens apercevaient la moitié de leur Attique, un cercle de montagnes nues brûlées par Tété, la mer luisante encadrée par la saillie mate de ses côtes, tous les grands êtres éternels dans lesquels les dieux avaient leur racine, le Pentélique avec ses autels et la statue lointaine de Palias-Athéné, THymette et TAnchesme où les colossales effigies de Zeus indiquaient encore la parenté primitive du ciel tonnant et des hauts sommets.

Ils portaient le voile jusqu'à l'Erechthéion, le plus auguste de leurs temples, véritable reliquaire où l'on gardait le palladium tombé du ciel, le tombeau de Cécrops et l'olivier sacré, père de tous les autres. Là, toute la légende, toutes les

cérémonies, tons les noms divins éleTaient dans Tesprit un vague et grandiose souvenir des premières luttes et des premiers pas de la civilisation humaine; dans le demi-jour du mythe, rhomme entrevoyait la lutte antique et féconde de Teau, de la terre et du feu, la terre émergeant des eaux, devenant féconde, se couvrant de bonnes plantes, de grains et d'arbres nourriciers, se peuplant et s'humanisant sous la main des puissances secrètes qui entrechoquent les éléments sauvages, et, peu à peu, à travers leur désordre, établissent l'ascendant de Tesprit. Céerops, le fondateur, avait pour symbole un être du même nom que lui (1), la cigale, qu'on croyait née de la terre, insecte athénien s'il en fut, mélodieux et maigre habitant des collines sèches, et dont les vieux Athéniens portaient l'image dans leurs cheveux. A côté de lui, le premier inventeur, Triptolème, le broyeur de grains, avait eu pour père Diaulos, le double sillon, et pour fille Gordys, l'orge. Plus significative encore était la légende d'Erechthée, le grand ancêtre. Parmi les nudités de l'imagination en* fantine qui exprimait naïvement et bizarrement sa naissance, son nom qui signifie le Sol fertile, le nom de ses filles qui sont l'Air clair, la Rosée et la grande Rosée, laissent percer Tidée de la

(1) £<r&opf.

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Terre sèche, fécondée par rhumidité nocturii(3. Vingt détails du culte achèvent d'en dégager le sens. Les jeunes filles qui ont brodé le voile s'appellent Errhéphores, porteuses de rosée; ce sont les symboles de la rosée qu'elles vont chercher la nuit dans une caverne près du temple d'Aphrodite. Thallo, la saison des fleurs, Karpo, la saison des fruits, honorées près de là, sont encore des noms de dieux agricoles. Tous ces noms expressifs enfonçaient leur sens dans l'esprit de l'Athénien ; il y sentait, enveloppée et indistincte, l'histoire de sa race ; persuadé que les mânes de ses fondateurs et de ses ancêtres continuaient à vivre

autour du tombeau et prolongeaient leur protection sur ceux qui honoraient leur sépulture, il leur apportait des gâteaux, du miel, du vin, et, déposant ses offrandes, il embrassait d*un regard, en arrière et en avant, la longue prospérité de sa ville, et reliait en espérance son avenir à son passé.

Au sortir du sanctuaire antique, où la Pallas primitive siégeait sous le même toit qu'Erechthée, il voyait presque en face de lui le nouveau temple bâti par Ictinus, où elle habitait seule et où tout parlait de sa gloire. Ce qu'elle avait été aux temps primitifs, il ne le sentait qu'à peine; ses origines physiques s'étaient effacées sous le développement de sa personne morale ; mais l'enthousiasme

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est noe divination pénétrante, et des fragments de légendes, des attributs consacrés, des épithètes de tradition conduisaient le regard t»^ les loinr tains d'où elle était sortie. On la savait fille de Zeus, le Ciel foudroyant, née de lui seul ; elle s'était élancée de son front» au milieu des éclairs et du tumulte des éléments ; Hélios s'était arrêté ; la Terre et TOlympe avaient tremblé, la mer s'était soulevée ; une pluie d'or, de rayons lumineux, s'était répandue sur la Terre. Sans doute, les premiers hommes avaient d'abord adoré sous son nom la sérénité de l'air éclairci ; devant cette subite blancheur virginale, ils étaient tombés à genoux, tout pénétrés par la fraîcheur fortifiante qui suit l'orage; ils l'avaient comparée à une jeune fille énergique (1), et l'avaient nommée Pallas. Hais, dans cette Attique où la transparence et la gloire de l'éther immaculé sont plus pures qu'ailleurs, elle était devenue Athénée, l'Athénienne, Un autre de ses plus vieux surnoms, Tritogénie, née des eaux, rappelait aussi qu'elle était née des eaux célestes, ou faisait penser au miroitement lumineux des flots. D'autres traces de son origine étaient la couleur de ses yeux glauques et le choix de son oiseau, le hibou, dont les prunelles, la nuit, sont des lumières clairvoyantes. Par degrés, sa fi-

(i) Sens primitif probable du mot Pallas.

gure s'était dessinée et son histoire s'était accrue- Sanaissance orageuse ravaitfaite guerrière, armée^ terrible , compagne de Zeus dansles combats contre les Titans révoltés. Comme vierge et pure lumière, elle était devenue peu à peu la pensée et Tintelligence, et on rappelait Tindustrieuse parce qu'elle avait inventé les arts, la cavalière parce qu'elle avait dompté le cheval, la salutaire parce qu'elle guérissait les maladies. Tous ses bienfaits et toutes ses victoires étaient figurés sur les murailles, et les yeux,quiy du fronton du temple, se reportaient sur l'immense paysage, embrassaient^ dans la même seconde,les deux moments de la religion interprétés l'un par l'autre et réunis dans l'âme par la sensation sublime de la beauté parfaite. Du côté du midi, à l'horizon, ils apercevaient la mer infinie, Poséidôn,qui embrasse et ébranle la terre, le dieu azuré, dont les bras enserraient la côte et les îles, et, du même regard, ils le retrouvaient sous le couronnement occidental du Parthénon, debout, violent, dressant son torse musculeux, son puissant corps nu, avec un geste indigné de dieu farouche, pendant que derrière lui Amphitrite, Aphrodite presque nue sur les genoux de Thalassa, Latone avec ses deux enfants, Leucothoée, Hallirothios, Euryte, laissaient sentir, dans l'inflexion ondoyante de leurs formes enfantines ou féminines, la grâce, le chatoiement, la liberté, le rir^

éternel de la mer. Sur le même marbre, Pallas victorieuse domptait les chevaux que^d'un coup de trident Poséidon avait fait sortir de la terre ; elle les conduisait du côté des divinités du sol, vers le fondateur Cécrops, vers le premier ancêtre Erechthée, Thomme de la terre, vers ses trois filles qui humectent le sol maigre, vers Callirhoé a belle source, et Fllissos le fleuve ombragé ; le regard n'avait qu'à s'abaisser, après avoir contemplé leurs images, pour les découvrir eux-mêmes au bas du plateau.

Mais Pallas elle-même rayonnait à Tentour dans tout l'espace ; il n'y avait pas besoin de ré- Qexions et de science, il ne fallait que des yeux et un cœur de poète ou d'artiste pour démêler l'affinité de la déesse et des choses, pour la sentir présente dans la splendeur de Tair illuminé, dans réclat de la lumière agile, dans la pureté de cet air léger auquel les Athéniens attribuaient la vivacité de leur invention et de leur génie ; elle-même était le génie du pays, l'esprit même de la nation ; c^étaient ses dons, son inspiration, son œuvre qu'ils voyaient étalés de toutes parts aussi loin que leur vue pouvait porter, dans les champs d'oliviers et les versants diaprés de cultures, dans les trois ports où fumaient les arse^ naux et s'entassaient les navires, dans les longues et puissantes murailles par lesquelles la ville

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venait de rejoindre la mer, dans la belle cité elle-même qui, de ses gymnases, de ses théâtres, de son Pnyx, de tous ses monuments rebâtis et de toutes ses maisons récentes, couvrait le dos et le penchant des collines, et qui, par ses arts, ses industries, ses fêtes, son invention, son courage infatigable, devenue a Técole de la Grèce », étendait son empire sur toute la mer et son ascendant sur toute la nation.

A ce moment^les portes du Parthénon pouvaient s'ouvrir et montrer, parmi les offrandes, vases, couronnes, armures, carquois, masques d'argent, la colossale effigie^ la protectrice, la vierge, la -victorieuse, debout, immobile, sa lance appuyée sur son épaule, son bouclier debout à son côté, tenant dans la main droite une Victoire d'or et d'ivoire, l'égide d'or sur la poitrine, un étroit casque d'or sur la tête, en grande robe d'or de diverses teintes, son visage, ses pieds, ses mains, ses bras se détachant sur la splendeur des armes et des vêtements avec la blancheur chaude et vivante de l'ivoire, ses yeux clairs de pierre précieuse luisant d'un éclat fixe dans le demi-jour de la cella peinte. Certainement, en imaginant son expression sereine et sublime, Phidias avait conçu une puissance qui débordait hors de tout cadre humain, une des forces universelles qui mènent le cours des choses, l'intelligence active qui, pour

Athènes, était Tâme delà patrie. Peut-être avaiti( entendu résonner dans son cœur l'écho de la physique et de la philosophie nouvelles, qui, confondant encore Tesprit et la matière, considéraient la pensée comme la plus « légère et la plus pure des substances », sorte d'éther subtil répandu partout pour produire et maintenir Tordre du monde (1); ainsi s'était formé en lui une idée plus haute encore que l'idée populaire ; sa Pallas dépassait celle d'Égine, déjà si grave, de toute la majesté des choses éternelles. — Par un long détour et des cercles de plus en plus rapprochés, nous avons suivi toutes les origines de la statue, et nous voici arrivés à la place vide que Ton reconnaît encore, où s'élevait son piédestal , et d'où sa forme auguste a disparu.

(1) Texte conservé d'Anaxagore. Phidias avait écoulé Anaxagore chez Périclès, comme Michel-Ange avait écouté les platoniciens de la Renaissance chez Laurent de Médicis.

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