DE L*IDÉAL DANS L'AHT
s'en vont tour à lour, les uns plus vite et les antres plus lentement. Ses premiers coups de bêche ^ raclent aisément im terrain meuble, nne sorte d'ail uvion molle et tout extérieure ; viennent ensuite des gravois mieux collés, des sables plus épais qui, pour disparaître, exigent un travail plus long. Plus bas s'étendent des calcaires, des marbres, des schistes étages, tous résistants et compacts : il faut des âges entiers de labeur continu, de tranchées profondes, d'explosions multipliées, pour en venir à bout. Plus bas encore s'enfonce en des lointains indéfinis le granit primitif, support du reste, et, si puissante que soit Tattaque des siècles, elle ne parvient pas à l'enlever tout entier.
Â. la surface de l'homme sont des mœurs, des idées, un genre d'esprit qui durent trois ou quatre ans ; ce sont ceux de la mode et du moment. Un voyageur qui est allé en Amérique ou en Chine ne retrouve plus le même Paris qu il avait quitté. Il se sent provincial et dépaysé ; la plaisanterie a changé d*allures ; le vocabulaire des clubs et des petits théâtres est différent ; l'élégant qui tient le haut du pavé n'a plus la même sorte d'élégance; il étale d'autres gilets et d'autres cravates : ses scandales et ses sottises font éclat dans un autre sens; son nom lui-même est nouveau; nous avons eu *our à tonr le netit-maitre, Tincroyable,
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le mjrliflor, le dandy, le lion, le gandin, le cocodès et le petit crevé. Il suffit de quelques années pour balayer et remplacer le nom et la chose; les ' variations de la toilette mesurent les variations . de ce genre d'esprit ; de tous les caractères de 'homme, c'est le plus superficiel et le moins stable. — Au-dessous s'étendvftme couche de caractères un peu plus solides ; elle dure vingt, trente, quarante ans, environ une demi-période historique. Nous venons d'en voir finir une, celle qui eut son centre aux alentours de 1830. Vous en trouverez le personnage régnant dans YAntony d'Alexandre Dumas, dans les jeunes premiers du théâtre de Victor Hugo, dans les souvenirs et les récits de vos oncles et de vos pères. Il s'agit de l'homme à grandes passions et à rêves sombres, enthousiaste et lyrique, poUtique et révolté, humanitaire et novateur, volontiers poitrinaire, d'apparence fatale, avec ces gilets tragiques et cette chevelure à grand effet que montrent les estampes de Dévéria ; aujourd'hui, il nous semble à la fois emphatique et naïf, mais nous ne pouvons nous empêcher de le trouver ardent et généreux. En somme, c'est le plébéien de race neuve, richement doué de facultés et de désirs, qui, pour la première fois, arrivé aux sommets du monde, étale avec fracas le trouble de son esprit et de son cœur. Ses sentiments et ses idées sont ceux
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d*une génération entière ; c'est pourquoi il faut laisser passer une génération pour les voir disparaître. Telle est la seconde couche, et le temps que l'histoire met à l'emporter vous montre le degré de son importance, en vous montrant le degré de sa profondeur.
Nous ¥oici arrivés aux couches du troisième ordre, celles-ci très vastes et très épaisses. Les caractères qui les composent durent pendant une période historique complète, comme le moyen âge, la Renaissance, ou l'époque classique. Une même forme d'esprit règne alors pendant un ou plusieurs siècles,et résiste aux frottements sourds, aux destructions violentes, à tous les coups de sape et de raine qui, pendant tout l'intervalle, l'attaquent incessamment. Nos grands-pères en 3nt vu disparaître une : c'est la période classique, qui a fini en politique avec la révolution de 1789, en littérature avec Delille et M. de Fontanes, en religion avec Tapparition de Joseph de Maistre et la chute du gallicanisme. Elle avait commencé en politique avec Richelieu, en littérature avec Malherbe, en religion par cette réforme pacifique et spontanée qui, au commencement du xv!!"" siècle, renouvela le catholicisme français. Elle a subsisté près de deux siècles, et on peut la reconaaitre à des signes sensibles. Au costume de cavalier et de bravache que portaient les raffinés
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de la Renaissance, succède le véritable babit de représentation, tel qu'il le faut pour des salons et pour une cour, la perruque, les canons, la rhingrave, le vêtement aisé qui s'accommode aux gestes mesurés et variés de l'homme du monde, les étoffes de soie brodées, dorées, ornées de dentelles, la parure agréable et majestueuse, faite pour des seigneurs qui veulent briller et cependant garder leur rang. A travers des variations continues et secondaires, ce costume dure jusqu'au moment où le pantalon, la botte republicaine et le sérieux habit noir utilitaire viennent remplacer les souliers à boucles, les bas de soie bien tirés, les jabots de dentelles, les gilets à fleurs, et l'habit rose, bleu tendre ou vert-pomme de l'ancienne cour. Dans tout cet intervalle rinjai pp. iih r.arar.f^rft que l'Europe nous attribue encore, çfiluiiluJFrançais poli, calant, expert dans L'art de ménager autrui, beau diseur, modelé à distance plus ou moins grande sur le courtisan de Versailles, fidèle au style noble et à toutes les convenances monarchiques de langage et de façons. Un groupe de doctrines et de sentiments s'y adjoint ou en dérive; la religion, l'État, la philosophie, l'amour, la famille, reçoivent alors l'empreinte du caractère régnant, et cet ensemble de dispositions morales constitue un des grands types que conservera toujours la mémoire hu^
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maine, parce qu'elle reconnail en lui une des formes principales du déTeloppement humain.
Si fermes et stables que soient ces types, ils finissent. Nous voyous, depuis quatre-vingts ans, le Français, engagé dans le régime démoeratLque, perdre une portion de sa politesse, la plus grande partie de sa galanterie, échauffer, diversifier et altérer son style, entendre d'une façon nouvelle tous les grands intérêts de la société et de resprit.'Un peuple, dans le cours de sa longue vie, traverse plusieurs renouvellements semblables, et pourtant il reste lui-même, non seulement par la continuité des générations qui le composent, mais encore par la persistance du caractère qui le fonde. En cela consiste la couche primitive ; par-dessous les puissantes assises que les périodes historiques emportent, plonge et s'étend une assise bien plus puissante que les périodes historiques n'emportent pas. — Considérez tour à tour les grands peuples depuis leu; apparition jusqu'à Tépoque présente; toujours vous trouverez en eux un groupe d'instincts et d'aptitudes sm* lesquels les révolutions, les décadences, la civilisation, ont passé sans avoir prise. Ces aptitudes et ces instincts sont dans le sang et se transmettent avec lui; il faut, pour les altérer, une altération du sang, c'est-à-dire une invasion, une conquête ù demeure, et, partant, detr
croisements de race, ou tout au moins un changement du milieu physique, c'est-à-dire une émigration et la lente impression d'un nouveau climat ; bref, une transformation du tempérament et de la structure corporelle. Quand, dans le même pays, le sang reste à peu près pur, le même fonds d*àme et d'esprit qui s'est montré dans les premiers grands-pères se retrouve dans les derniers petits-enfants. — L'Achéen d'Homère, le héros désert et bavard qui, sur le champ de bataille, raconte des généalogies et des histoires à son adversaire avant de lui donner des coups de lance, est en somme le même que l'Athénien d'Euripide, philosophe, sophiste, ergoteur, qui débite en plein théâtre des sentences d'école et des plaidoiries d'agora; on le revoit plus tard dans le Grœculus dilettante, complaisant, parasite de 1^ domination romaine, dans le critique bibliophile d'Alexandrie, dans le théologien disputeur du Bas-Empire ; les Jean Cantacuzène et les raison-» neurs qui s'entêtaient sur la lumière incréée du mont Athos sont les vrais fils de Nestor et d'Ulysse ; à travers vingt-cinq siècles de civilisation et de décadence, persiste le même don de parole, d'analyse, de dialectique et de subtilité. — Pareillement, TAnglo-Saxon, tel qu'on le démêle à travers les mœurs, les lois civiles et les vieilles -poésies de l'époque barbare, sorte de brute fé-