‹ Philosophie de l'art (volume 5)Chapitre 24 sur 41 · VE L*IDÉAL DANS L ABT · texte numérisé non relu

VE L*IDÉAL DANS L ABT

occapent la place inverse. Il y a longtemps que cet ordre a été trouvé : les nobles morales de la philosophie antique Font établi avec une sûreté de jugement et une simplicité de méthode incomparables ; avec un bon sens tout romain^ Cicéron l*a résumé dans son traité Des Offices. Si les ftges postérieurs y ont ajouté quelques développements, ils y ont introduit beaucoup d'erreurs ; et, dans la morale comme dans Tart, c'est toujours chez les anciens qu'il nous faut chercher nos préceptes. Les philosophes de ce temps disaient que le stoïcien conformait sa raison et son ftme à celles de Jupiter (1) ; les hommes de ce temps auraient pu souhaiter que Jupiter conformât sa raison et son âme à celles du stoïcien.

(1) SuCfveuTc.

A cette classification des valeurs morales correspond, degré par degré, une classification des valeurs littéraires. Toutes choses égales d'ailleurs, l'œuvre qui exprime un caractère bienfaisant est supérieure à l'œuvre qui exprime un caractère malfaisant. Deux œuvres étant données, si toutes deux mettent en scène, avec le même talent d'exécution, des forces naturelles de la môme grandeur, celle qui représente un héros vaut mieux que celle qui nous représente un pleutre, et, dans cette galerie des œuvres d'art viables qui forment le musée définitif de la pensée humaine, vous allez voir s'établir, d'après notre nouveau principe, un nouvel ordre de rangs.

3SS HB l'ibéal DAirs l'art.

Aux plus bas degrés sont les types que préfèrent la littérature réaliste et le théâtre comique, je yeux dire les personnages bornés, plats, sots, égoïstes, faibles et communs. En effet, ce sont ceux que présente la yie ordinaire ou qui peuvent fournir au ridicule. Nulle part tous n'en trouverez un plus complet assemblage que dans les Scènes de la vie bourgeoise d'Henri Monnier. Presque tous les bons romans recrutent ainsi leurs figures secondaires : le Sancho de Don Quichotte^ les escrocs râpés des romans picaresques, les squires, les théologiens et les servantes de Fielding, les lairds économes et les prédicants aigres de Walter Scott, toute la population inférieure qui grouille dans la Comédie humaine de Balzac et 'dans le roman anglais contemporain, nous en fourniront d'autres échantillons. Ces écrivains, s'étant proposé de peindre les hommes tels qu'ils sont, ont été obligés de les peindre incomplets, mélangés, inférieurs, la plupart du temps avortés dans leur caractère ou rétrécis par leur condition. Quant au théâtre comique, il suffit de citer Turcaret, Basile, Orgon, Arnolphe, Harpagon, Tartuffe, George Dandin, tous les marquis, tous les valets, tcais les pédants, tous les médecins de Molière ; c'est le propre du comique d'étaler aux yeux rinsuffisanee humaine. — Mais les grands artistes, auxquels les exigences de leur genre ou

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Tamour de la vérité nue ont imposé l'étude de cette triste espèce, ont couvert par deux artifices la médiocrité et la laideur des caractères qu'ils figuraient. Ou bien ils en font des accessoires et des repoussoirs qui servent à mettre en relief quelque figure principale : c*est le procédé le plus fréquent des romanciers, et vous pouvez l'étudier dans le Doii Quichotte de Cervantes, dans Eugénie Grandet de Balzac, dans Madame Bovary de Gustave Flaubert. Ou bien ils tournent nos sympathies contre le personnage : ils le font tomber de mésaventure en mésaventure, ils excitent contre lui le rire désapprobateur et vengeur, ils montrent avec intention les suites malencontreuses de son insuffisance, ils chassent et expulsent de la vie le défaut qui domine en lui. Le spectateur, devenu hostile, se trouve satisfait; il éprouve le même plaisir à voir écraser la Sottise et l'égolsme qu'à voir se déployer la bonté et la force : le bannissement d'un mal vaut le triomphe d'un bien. C'est le grand procédé des comiques; mais les romanciers eux-mêmes en usent, et vous en verrez le succès, non seulement dans les Précieuses^ \ Ecole des femmes^ les Femmes savantes et tant d'autres pièces de Molière, mais encore dans le Tom Jones de Fielding, dans le Martin Chuzz lewit de Dickens et dans la Vieille fille de Balzac. — Néanmoins le spectacle de ces âmes râpe-

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tissées ou boiteuses finit par laisser dans le lecteur un vague sentiment de fatigue, de dégoût, même d'irritation et d'amertume; si elles sont très nombreuses et occupent la principale place, on est écœuré. Sterne, Swift, les comiques anglais de la Restauration, beaucoup de comédies et de romans contemporains, les scènes d'Henri Monnier, finissent par rebuter ; Tadmiration ou Tapprobation du lecteur sont mêlées de répugnance : il est déplaisant de voir de la vermine, même quand on Técrase, et nous demandons qu'on nous montre des créatures d'une pousse plus forte et d'un caractère plus haut.

A cet endroit de réchelle,se place une famille de types puissants, mais incomplets, et en générai dépourvus d'équilibre. Une passion, une faculté, une disposition quelconque d'esprit ou de caractère s'est développée en eux avec un accroissement énorme, comme un organe hypertrophié, au détriment du reste, parmi toutes sortes de ravages et de douleurs. Tel est lé thème ordinaire des littératures dramatiques ou philosophiques ; car, d'une part, les personnages ainsi construits sont les plus propres à fournir à l'écrivain les événements touchants et terribles, les luttes et les volte-face de sentiments, les déchirements intérieurs dont il a besoin pour son théâtre; et, d'autre part, ils sont les plus propres à manifester, aux yeux du penseur,

les mécanismes de pensée, les fatalités de stnicture, toutes les puissances obscures qui agissent en nous,sans que nous en ayons conscience, et qui sont les souveraines aveugles de notre vie. Tous les trouverez chez les tragiques grecs, espagnols et français, chez lord Byron et Yictor Hugo, chez la plupart des grands romanciers, depuis Don Quichotte jusqu'à Werther et Madame Bovary. Tous ) ont montré la disproportion de l'homme avec lui-même et avec le monde, la domination d'une passion ou d'une idée matiresse : en Grèce, l'or* \ gueii, la rancune, la fureur guerrière, l'ambition meurtrière, la vengeance filiale, tous les sentiments naturels et spontanés ; en Espagne et en France, Fhonneur chevaleresque, l'amour exalté, la ferveur religieuse, tous les sentiments monarchiques et cultivés; en Europe, de nos jours, la maladie intérieure de Thomme mécontent de lui-même et de la société. Mais nulle part cette race d'âmes véhémentes et souffrantes ne s'est propagée en espèces plus vigoureuses, plus complètes et plus distinctes que chez les deux grands connaisseurs de l'homme, Shakspeare et Balzac. ; Ce qu'ils peignent toujours de préférence, c'est ' la force gigantesque, mais maKaisante à autrui ou > à elle-même. Dix fois sur douze, le principal personnage est chez eux un maniaque ou un scélérat ; . il est doué des facultés les plus fines et les plus

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