‹ Philosophie de l'art (volume 5)Chapitre 25 sur 41 · DE L*II>ÉAL DANS L*ART · texte numérisé non relu

DE L*II>ÉAL DANS L*ART

fortes, parfois des sentiments les plus généreux et les plus délicats; mais, par un manque de direction supérieure, ces puissances le conduisent à sa perte ou se déchaînent aux dépens d'autrui : la superbe machine éclate, ou broie les passan ts dans sa course. Comptez les héros de Shakspeare, Coriolan, Hotspur^ Hamlet, Lear, Timon, Leontès, Macbeth, Othello, Antoine, Gléopâtre, Roméo, Juliette, Desdémone, Ophélia, les plus héroïques et les plus purs, tous emportés par la fougue de Timagination aveugle, par le frémissement de la sensibilité folle, parla tyrannie de la chair et du sang, par Thallucination des idées, par Tafflux irrésistible de la colère ou Tamour; joignez-y les âmes dénaturées et carnassières qui se lancent comme des lions dans le troupeau des hommes, lago, Richard III, Lady Macbeth, tous ceux qui ont fait sortir de leurs veines « la dernière goutte du lait de la nature humaine » ; et vous trouverez dans Balzac les deux groupes de figures correspondantes, d'un côté, les monomânes, Hulot, Claês, Goriot^ le cousin Pons, Louis Lambert, Grandet, Gobseck, Sarrazine, Frauenhofer, Gambara, collectionneurs, amoureux, artistes et avares ; de l'autre, les bêtes de proie, Nucingen, Vautrin, du Tillet, Philippe Bridau, Rastignac, du Marsay, les Marneffe mâle et femelle, usuriers, escrocs, courtisanes, ambi-

tieux, gens d'affaires, partout des espèces puissantes et monstrueuses, nées de la même conception que celles de Shakspeare, mais par un enTantement plus laborieux, dans un air déjà respiré et vicié par trop de générations humaines, avec un sang moins jeune et toutes les déformations, toutes les maladies, toutes les tares d'une vieille civilisation. — Ce sont là les œuvres littéraires les plus profondes ; elles manifestent mieux que les autres les caractères importants, les forces élémentaires, les couches profondes de la nature humaine. On éprouve, en les lisant, une sorte d'émotion grandiose, celle d'un homme introduit dans le secret des choses, admis à contempler les lois qui gouvernent T&me, la société et Thistoire. Néanmoins l'impression qu*on en garde est pénible : on a vu trop de misères et trop de crimes; les passions, développées et entre-choquées à outrance, ont étalé trop de ravages. Avant d'entrer dans le livre, nous regardions les objets par leurs dehors, paisiblement, machinalement, comme un bourgeois qui assiste à quelque défilé de troupes accoutumé et monotone. L'écrivain nous a pris par la main et nous a conduits sur le champ de bataille ; nous voyons les armées se heurter sous la mitraille, et couvrir le sol de leurs morts.

Montons encore un degré, et nous arrivons

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L aux personnages accomplis, aux héros véritables. On en trouve plusieurs dans la littérature dramatique et philosophique dont je viens de vous parler. Shakspeare et ses contemporains ont multiplié les images parfaites de l'innocence, de la bonté, de la vertu, de la délicatesse féminines ; à travers toute la suite des siècles, leurs conceptions ont reparu sous diverses formes dans le roman ou le drame anglais, et vous verrez les dernières filles de Miranda et d^Imogène dans les Esther et les Agnès de Dickens. Les caractères nobles et purs ne manquent point dans Balzac lui-même : Marguerite Claês, Eugénie Grandet, le marquis d'Espars, le Médecin de campagne sont des modèles. Même on pourrait trouver, dans le vaste champ des littératures, plusieurs écrivains qui, de parti pris, ont mis en scène les beaux sentiments et les âmes supérieures, Corneille, Richardson, George Sand: l'un dans Polyeiicte, le Cidy les Horace^ en représentant l'héroïsme raisonneur : l'autre dans Paméla^ Cla* risse el Grandisson, enfaisant parler la vertu protestante ; l'autre dans Mauprat^ François le Champi^ la Mare au Diable ^ Jean delà Roche et tant d'autres œuvres récentes, en peignant la générosité native* Quelquefois enfin, un artiste supérieur, Goethe dans son Hermann et Dorothée et surtout dans son Iphigéniej Tennyson dans les Idylles du roi

et la Princesse, ont essayé de remonter au plus haut du ciel idéal. Mais nous en sommes tombés, et ils n*y reviennent que par des curiosités d'artiste, des abstractions de solitaire et des recherches d'archéologue. Pour les autres, quand ils mettent en scène des personnages parfaits, c'est tantôt en moralistes, tantôt en observateurs : dans le premier cas, pour plaider une thèse, avec une nuance sensible de froideur ou de parti pris ; dans le second cas, avec un mélange de traits humains, d'imperfections foncières, de préjugés locaux, de fautes anciennes, prochaines ou possibles, qui rapprochent la figure idéale des figures réelles, mais qui ternissent la splendeur de sa beauté. L'air des civilisations avancées n'est pas bon pour elle; c'est ailleurs qu'elle apparaît, dans les littératures épiques et populaires, quand l'inexpérience et l'ignorance laissent à l'imagina^ tion tout son vol. — Il y a une époque pour chacun des trois groupes de types et pour chacun des trois groupes de littératures; ils tendent à se produire,run au déclin, l'autre pendant la maturité, l'autre dans la première Jeunesse d'une civilisation. Aux époques très cultivées et très raffinées, dans les nations un peu vieillies, au siècle des hétseres en Grèce, dans les salons de Louis Xiy et dans les nôtres, paraissent les types les plus bas et les plus vrais, les littératures

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comiques et réalistes. Aux époques adultes, quand ha société est dans son plein développement, quand l'homme est au milieu de quelque grandC' carrière, en Grèce au v* siècle, en Espagne et en Angleterre à la fin du xvi% en France au xvii* siècle et aujourd'hui, paraissent les types puissants et souffrants, les littératures dramatiques ou philosophiques. Aux époques intermédiaires, qui Isont, d'un côté, une maturité et, de l'autre, un dé-

jclin, aujourd'hui par exemple, les deux âges se mêlent par un empiétement réciproque, et chacun d'eux enfante les créations de l'autre à côté des siennes. — Mais les créatures vraiment idéales ne naissent abondamment que dans les époques primitives et naïves^ et c'est toujours dans les âges reculés, à l'origine des peuples, parmi les songes de l'enfance humaine, qu'il faut remonter pour trouver les héros et les dieux. Chaque peuple a les siens ; il les a tirés de son cœur, il les nourrit de ses légendes; à mesure qu'il s'avance dans la solitude inexplorée des âges nouveaux et de l'histoire future, leurs images immortelles luisent devant ses yeux, comme autant de génies bienfaisants chargés de le conduire et de le protéger. Tels sont les héros dans les vraies épopées, Siegfried dans les Niebelungen^ Roland dans nos vieilles chansons de geste, le Cid dans le Romancero^ Rostan dans le Livre des Rois, Aofar es

et toutes les vilainies que peut présenter un musée pathologique, mais encore les altérations plus légères que le métier, la profession, la vie sociale, introduisent dans les proportiofns et les dehors de l'individu. Un forgeron a les bras trop gros ; un tailleur de pierre a Téchine courbée ; un pianiste a les mains sillonnées de tendons et de veines, allongées à l'excès et terminées par des doigts aplatis ; un avocat, un médecin, un homme de bureau et d'affaires porte, dans ses muscles amollis et dans son visage tipé,rempreinte universelle de sa vie cérébrale et sédentaire. Les effets du costume, surtout du costume moderne, ne sont pas moins fâcheux; il n'y a que les vêlements lâches, flottants, aisément et souvent quittés, la sandale, la chiamyde, le péplum antiques, qui ne gênent pas le corps naturel. Nos chaussures collent ensemble les doigts du pied et les creusent sur le côté par le contact ; les corsets, les corps de jupe de nos femmes étriquent leur taille. Voyez un bain d'hommes en été, et comptez tant de déformations tristes ou grotesques, entre autres, la couleur crue ou blafarde de la peau; elle a perdu l'habitude de la lumière, son tissu n'est plus ferme ; elle frémit et se hérisse au moindre souffle d'air; elle est dépaysée, elle n'est plus en harmonie avec les choses environnantes; elle diffère autant de la chair «aine qu'une pierre tirée

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récemment de la carrière diffère d'un roc qui a yécvL longtemps sons la pluie et le soleil : toutes deux ont perdu leur ton naturel et sont des déterrées. SuiYez jusqu'au bout ce principe ; à force d*écarter toutes les altérations que la civilisation impose au corps naturel, vous verrez apparaître les premiers linéaments du corps parfait.

A présent, voyons-le à l'œuvre; son action, c'est son mouvement. Nous compterons donc parmi les caractères bienfaisants toutes ses capacités de mouvement physique : il faut qu'il soit apte et préparé à tous les exercices et emplois de sa force, qu'il ait la structure de charpente, les proportions de membres, l'ampleur de poitrine, la souplesse d'articulations, la résistance de muscles nécessaires pour courir, sauter, porter, frapper, combattre, résister à TeSort et la fatigue. Nous lui donnerons toutes ces perfections corporelles, sans faire prédominer l'une au détriment de l'autre ; elles seront toutes en lui au plus haut degré, mais avec équilibre et harmonie : il ne faut pas qu'une force entraine une faiblesse, et que, pour être développé, il se trouve amoindri. — Ce n^esl pas tout encore ; aux dispositions athlétiques et à la préparation gymnastique, nous ajouterons une âme, c'est-à-dire une volonté, une intelligence et un cœur. L'être moral est le terme et comme la fleur de l'animal physique :

sî le premier faisait défaut, le second ne serait pas complet; la plante semblerait avortée, elle n'aurait pas sa couronne suprême, et un corps si parfait ne s'achève que par une âme parfaite (1). Nous montrerons cette âme dans toute Técono* mie du corps, dans l'attitude, dans la forme de la tète, dans l'expression du visage ; on sentira qu'elle est libre et saine, ou supérieure et grande. On devinera son intelligence, son énergie et sa noblesse ; mais on ne fera que les deviner. Nous les indiquerons, nous ne les mettrons pas en saillie : nous ne pouvons pas les mettre en saillie ; si nous le tentions, nous nuirions au corps parfait que nous voulons représenter. — Car la vie spirituelle s'oppose dans l'homme à la vie corporelle : quand il monte haut dans la première, il néglige ou subordonne la seconde ; il se regarde comme une âme embarrassée d'un corps ; sa machine devient un accessoire; pour penser plus librement, il la sacrifie, il l'enferme dans un cabinet de travail, il la laisse se déjeter où s'amollir ; même il en a honte, sa pudeur exagérée la couvre et la cache presque tout entière ; il cesse de la connaître, il n'en voit plus que les organes

(4) Vuxia ivTiXixiîa ottpLqcTorv y^*vîxou. — Celte définition d'Aristote, si profondè>,.^ait pu être écrite par tous les sculpteurs grecs ; elle est l'idée mère de la civilisation hellénique.

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récemment de la carrière diffère d'un roc qui a Técu longtemps sons la pluie et le soleil : toutes deux ont perdu leur ton naturel et sont des déterrées. Suivez jusqu'au bout ce principe ; à force d'écarter toutes les altérations que la civilisation impose au corps naturel, vous verrez apparaître les premiers linéaments du corps parfait.

A présent, voyons-le à l'œuvre; son action, c'est son mouvement. Nous compterons donc parmi les caractères bienfaisants toutes ses capacités de mouvement physique : il faut qu'il soit apte et préparé à tous les exercices et emplois de sa force, qu'il ait la structure de charpente, les proportions de membres, l'ampleur de poitrine, la souplesse d'articulations, la résistance de muscles nécessaires pour courir, sauter, porter, frapper, combattre, résister à TeSort et la fatigue. Nous lui donnerons toutes ces perfections corporelles , sans faire prédominer l'une au détriment de l'autre ; elles seront toutes en lui au plus haut degré, mais avec équilibre et harmonie : il ne faut pas qu'une force entraîne une faiblesse, et que, pour être développé, il se trouve amoindri. — Ce n^est pas tout encore ; aux dispositions athlétiques et à la préparation gymnastique, nous ajouterons une âme, c'est-à-dire une volonté, une intelligence et un cœur. L'être moral est le terme et comme la fleur de l'animal physique :

LE DE6BÉ DB BIElfFAISANGB DU CARACTÈRE. S4f

si le premier faisait défaat» le second ne serait pas complet; la plante semblerait avortée, elle n'aurait pas sa couronne suprême, et un corps si parfait ne s'achève que par une âme parfaite (1). Nous montrerons cette âme dans toute l'économie du corps, dans l'attitude, dans la forme de la tète, dans l'expression du visage ; on sentira qu'elle est libre et saine, ou supérieure et grande. On devinera son intelligence, son énei^e et sa noblesse ; mais on ne fera que les deviner. Nous les indiquerons, nous ne les mettrons pas en saillie : nous ne pouvons pas les mettre en saillie ; si nous le tentions, nous nuirions au corps parfait que nous voulons représenter. — Car la vie spirituelle s'oppose dans Thomme à la vie corporelle : quand il monte haut dans la première, il néglige ou subordonne la seconde ; il se regarde comme une âme embarrassée d'un corps ; sa machine devient un accessoire; pour penser plus librement, il la sacrifie, il l'enferme dans un cabinet de travail, il la laisse se déjeter où s'amol- Ur ; même il en a honte, sa pudeur exagérée la couvre et la cache presque tout entière ; il cesse de la connaître, il n'en voit plus que les organes

(4) Vvx;n ivTtXfxcia o«*fx,aToc fuoivoû op^xvtxou. — Cette défî-

nition d'Aristote, si profonde, aurait pu être écrite par tous les sculpteurs grecs ; elle est Tidée mère de la civilisation hellénique.

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pensants ou expressifs, le crâne enveloppe de la cervelle, la physiononode interprète des émotions ; le reste est un appendice dissimulé par la robe ou par l'habit. La haute civilisation, le complet développement, la profonde élaboration de Tâme ne peuvent se rencontrer avec un corps athlétique, nu, accompli dans la vie gymnastique. Le front méditatif, la finesse des traits, la complication de la physionomie feraient disparate avec des membres de lutteur et de coureur. — C'est pourquoi, quand nous voudrons imaginer le corps parfait, nous prendrons l'homme à cette époque et dans cette situation intermédiaires où Tàme n'a point encore relégué le corps à la seconde place, où la pensée est une fonction et non une tyrannie, où l'esprit n'est pas encore un organe disproportionné et monstrueux, où l'équilibre subsiste entre toutes les parties de l'action humaine, où la vie coule ample et mesurée, comme un beau fleuve, entre l'insuffisance du passé et les débordements de l'avenir.

D'après cet ordre de valeurs physiques, on peut classer les œuvres d'art qui représentent Thomme physique, et montrer que, toutes choses égales d'ailleurs^ les œuvres seront plus ou moins belles selon qu'elles exprimeront plus ou moins complètement les caractères dont la présence est un bienfait pour le corps.

Au plus bas échelon se trouve l'art qui , de parti pris, les supprime tous. Il commence avec la chute du paganisme antique et dure jusqu'à la Renaissance. Dès l'époque de Commode et de Dioclétien, vous voyez la sculpture s'altérer profondément : les bustes impériaux ou consulaires perdent leur sérénité et leur noblesse ; l'aigreur, Tahurissement et la fatigue, la bouffissure des

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joues et rallongement du cou, les tics de Tindividu et les froissements du métier remplacent la santé harmonieuse et Ténergie active. Peu à peu, vous arrivez aux mosaïques et aux peintures de l'art byzantin, aux Christ et aux Panagias émaciés, étriqués, raidis, simples mannequins, parfois vrais squelettes, dont les yeux caves, les grandes cornées blanches, les lèvres amincies, le visage effilé, le front rétréci, les mains fluettes et inertef donnent Tidée d'un ascète poitrinaire et idiot. — A un degré moindre, la même maladie dure à travers tout Tart du moyen âge ; il semble, à regarder les vitraux, les statues des cathédrales, les pemtures primitives, que la race humaine ait dégénéré et que le sang humain se soit appauvri : saints étiques, martyrs disloqués, vierges à la poitrine plate, aux pieds trop longs, aux mains noueuses, solitaires desséchés et comme vidés de substance. Christs qui semblent des vers de terre foulés et sanglants, processions de personnages ternes, figés, tristes, en qui se sont imprimées toutes les déformations de la misère et toutes les craintes de l'oppression. — Lorsque, aux approches de la Renaissance, la plante humaine, tout étiolée et toute bossue, recommence à végéter, elle ne se redresse pas du premier coup ; sa sève n'est pas pure encore. La santé et l'énergie ne rentrent dans le corps humain que par degrés; il faut un siècle

pour le guérir de ses scrofules invétérées. Chez les maîtres du xv* siècle, vous trouvez encore des marques nombreuses qui dénotent la consomption ancienne et le jeûne immémorial : dans Memlingy à Thôpital de Bruges, des visages d'une impassibilité monacale, des tètes trop grosses^ des fronts bombés par Texagération du rêve mystique, des bras grêles, la placidité monotone d'une vie immobUe, conservée comme une pâle fleur à l'ombre du cloître ; chez Beato Angelico,des corps atténués, dissimulés sous les chapes et les robes rayonnantes, réduits à Fétat de fantômes glorieux, des poitrines effacées, des têtes allongées, des fronts proéminents; chez Albert Durer, des cuisses et des bras trop minces, des ventres trop gros, des pieds disgracieux, des visages anxieux, ridés et fatigués, des Èves et des Adams blafards et mal dégourdis, qu'on voudrait habiller ; chez presque tous, cette forme du crâne qui rappelle les fakirs ou les hydrocéphales, et ces enfants hideux, à peine viables, sorte de têtards dont la tête énorme se continue par un torse mollasse, puis par un appendice grêle de membres repliés et tortillés. Les premiers maîtres de la renaissance italienne, les vrais restaurateurs de l'ancien paganisme, les anatomistes de Florence, Antonio PoUaiolo, Yerocchio, Luca Signorelli, tous les prédécesseurs de Léonard de Yinci, gardent eux-

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mêmes un reste de la tache originelle : dans leors figures, la vulgarité des tètes, la laideur des pieds, la saillie des genoux et des clavicules, les bosselures des muscles, l'attitude contournée et pénible, montrent que la force et la santé, rétablies sur leur trône, n*ont point ramené avec elles toutes leurs compagnes, et qu'il manque encore deux muses, celles de Taisance et de la sérénité. — Quand,enfin les déesses de l'antique beauté, toutes rappelées de l'exil, ont repris sur l'art leur légitime empire, elles ne se trouvent souveraines qu'en Italie ; au delà des monts, leur autorité est intermittente ou incomplète. Les nations germaniques ne l'acceptent qu'à demi; encore faut-il que, conmie la Flandre, elles soient catholiques; les protestantes, comme la Hollande, s'en affranchissent tout à fait. Celles-ci sentent mieux la vérité que la beauté ; elles préfèrent les caractères importants aux caractères bienfaisants, la vie de l'ftme à la vie du corps, les profondeurs de la personne individuelle à la régularité du type général, le rêve intense et trouble à la contemplation claire et harmonieuse, la poésie du sentiment intime à la jouissance extérieure des sens. Rembrandt, le plus grand peintre de cette race, n'a reculé devant aucune des laideurs et des difformités physiques : trognes grimées d'usuriers et de juifs, échines courbées et jambes bancales de

I£ DECaiÉ BB HERFAISAJfCE BU CÂ&ACTEBE. SSS

meDdiants et de gueux, coîsmià^es dédiabiUées, dont la chair avadiie porte encore la marque da corset, genoux cagneux et ventres flasques, figures dliôpitai et loqoes de friperie, histoires juives qui semblent copiées dans un bouge de Rotterdam, scènes de tratatîon ou la femme de Putiphar, se jetant hors de son ht, fait comj^endr^ an spectat^nr la fuite de Jos^h ; audadeux et douloureux embrasscment du réd tout enti^, ^ repoussant qu'il puisse être. Une telle pdnture, quand elle est réussie, va an delà de la peinture ; comme celle de Beato Angdioo, d'Albert Durer, de M^nling, elle est une poésie : il s'agît, pour Tartiste, de manifester une émotion religieuse, des divinatiims philosophiques, une conception gén^^e de la vie ; Tobjet firopre des arts plastiques, le corps humain, est sacrifié ; il est subordonné à une idée ou à quelque antre élément de Fart. En effet, diez Rembran^, le prindpal intérêt dn tableau n'est pas rhonune, mais la tragédie de la lumière mourante, éparpillée, palpitante, combattue incessamment par Fenvahissement de Tombre. Mais si, quittant ces génies extraordinaires ou excentriques, nous considérons le corps humain comme le véritable objet de Timitation pittoresque, il nous faudra reconnaître que les figures peintes ou sculptées,auxquelles manquent la force, la santé et le reste des perfections corporelles, des-

s 56 DE L'ipÉAL DA5S l'âRT.

cendent, prises en elles-mêmes, au plus bas degré de l'art.

Autour de Rembrandt sont des peintres d'un génie moindre et qu'on appelle les petits flamands, Van Ostade,Téniers, Gérard Dow, Adrien Brouwer, Jean Steen, Pierre de Hoogh, Terburg, Metzu et quantité d'autres. Leurs personnages sont ordinairement des bourgeois ou des gens du peuple ; ils les ont pris,tels qu'ils les voyaient, dans les marchés et dans les rues, dans les maisons et dans les tavernes , bourgmestres gras et cossus, dames décentes et lymphatiques^ maîtres d'école en lunettes, cuisinières à l'ouvrage, hôteliers ventrus, buveurs en goguette, patauds, courtauds et lourdauds d'échoppe et de ferme, d'atelier et de cabaret. Louis XIV, les voyant dans sa galerie, disait : « Otez-moi de là ces magots ! » En effet, le personnage qu'ils ont peint est un corps d'espèce inférieure^ au sang froid, au teint blafard ou rougeaud, à la taille rentassée, aux traits irréguliers, vulgaire, souvent grossier, propre à la vie sédentaire et machinale, dépourvu de l'activité et de la souplesse qui font l'athlète et le coureur. En outre, ils lui ont laissé toutes les servitudes de la vie sociale, toutes les empreintes du métier, de la condition et du vêtement, toutes les déformations que le travail mécanique du paysan, la tenue cérémonieuse du bourgeois, imposent à la structure

du corps et à l'expression du visage. — Mais leur œuvre se relève par d'autres qualités : Tune que Dous avons examinée plus haut, je veux dire la représentation des caractères importants, et Tart \ de manifester Tessentiel d'une race et d'un siècle; l'autre que nous examinerons tout à l'heure, je veux dire Tharmonie de la couleur et rhabiletàxte-l'afrangement. D'autre part, considérés en eux-mêmes, leurs personnages font plaisir à voir; ils ne sont pas exaltés et malades d'esprit, souffrants, écrasés comme les précédents; ils sont bien portants et contents de vivre ; ils sont à leur aise dans leurs ménages et dans leurs taudis ; une pipe et un verre de bière suffisent à leur béatitude; ils ne s'agitent pas, ils ne sont pas inquiets ; ils rient d'un gros rire ou regardent devant eux, sans souhaiter davantage. Bourgeois et gentilshommes, ils sont heureux de sentir que leurs habits sont neufs, leurs parquets cirés, leurs vitres luisantes. Servantes, paysans, cordonniers, mendiants même, leur bouge leur paraît confortable, et ils se trouvent bien assis sur un escabeau ; on voit qu'ils ont plaisir à tirer leurs alênes ou à ratisser leurs carottes. Leurs sens obtus et leur imagination rassise ne les portent pas au delà; tout leur visage est calme ou reposé, paterne ou bonasse : tel est le bonheur du tempérament flegmatique, et le bonheur, c'est-à-dire la santé mo

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