‹ Philosophie de l'art (volume 5)Chapitre 26 sur 41 · D£ L*IDÉAL DANS L'ART · texte numérisé non relu

D£ L*IDÉAL DANS L'ART

raie et physique, est beau partout, même ici. Nous arrivons enGn aux figures grandioses, dans lesquelles l'animal humain atteint toute sa force et toute sa taille. Ce sont celles des maîtres d'Anvers, Crayer, Gérard Zeghers, Jacques Van Oost, Van Roose, Van Thulden, Abraham Jansens, Théodore Rombouts, Jordaens, et Rubens au premier rang. Voilà enfin des corps affranchis de toutes les contraintes sociales, et dont rien ne gêne ni n'a gêné la pousse ; ils sont nus ou drapés lâchement ; s'ils sont vêtus, c'est de costumes fantastiques et magnifiques, qui sont pour leurs membres, non une entrave, mais une décoration. On n'a point trouvé d'attitudes plus libres, de gestes plus impétueux, de muscles plus vigoureux et plus amples. Chez Rubens les martyrs sont des géants fougueux et des lutteurs lâchés. Les saintes ont des torses de faunesses et des hanches de bacchantes. Le vin fumeux de la santé et de la joie coule impétueusement dans leurs corps trop nourris; il déborde, comme une sève regorgeante, en carnations splendides, en gestes abandonnés, en gaietés colossales, en fureurs superbes; la rouge ondée du sang, qui monte et descend dans leurs veines, y pousse la vie avec un jet si opulent et si libre, que toute créature humaine semble terne et bridée auprès de celles-là. C'est un monde idéal, et, quand nous

LE OBGRÉ DB BIESPAISAHCB DU CARACTÈRB. 9S9

rapercevoos, fl se donne en nous comme on grand coup d'aile qui nous emporte au-dessus du nôtre. — Mais il n'est pas le plus haut de tous. Les appétits 7 sont souTerains ; on n'y dépasse guère la grosse yie de Teslomac et des sens. Les convoitises y allument les yeux d'une flamme trop sauvage ; le rire sensuel habite trop assidûment sur les lèvres charnues; le corps gras, luxurieusement épanoui, n*est pas propre à toute la diversité des actions viriles ; il n*est capable que d^un élan bestial et d'un assouvissement glouton ; la chair, trop sanguine et trop molle, déliorde en formes exagérées et irrégulières; Thomme a été diarpenté grand^n^it, mais à gros coups. U est borné, violent, parfois cynique et gouailleur ; les hautes parties de Tesprit lui manquent, il n'est point noble. Les Hercules ici ne sont pas des héros, mais des assommeurs. Avec la musculature d'un taureau, ik ont l'âme; et l'homme, tel que l'a conçu Rubens, semble une florissante brute, que ses instincts condamnent à l'engraissement du pâturage ou aux mugissements du combat

U nous reste à trouver un type humain en qui la noblesse morale achève la perfection physique. Pour oda nous quitterons la Flandre et nous irons dans la patrie du beau. — Nous traverserons les Pays-Bas italiens, je veux dire Venise, et nous verrons dans sa peinture une approche du tjpe

360 DE l'idéal DANS l'ART.

parfait : des chairs amples, mais contenues dans une forme plus mesurée; un bonheur épanoui, mais d'espèce plus fine; une volupté large et franche, mais exquise et ornée ; des têtes énergiques et des âmes borcées à la vie présente, mais des fronts intelligents, des physionomies réfléchies et dignes, des esprits aristocratiques et ou- Yerts. — Nous irons alors à Florence, et nous contemplerons cette école d'où sortit Léonard, où entra Raphaël et qui, avec Ghiberti, Donatello, Andréa del Sarto, Fra Bartolomeo , Michel-Ange , découvrit le type le plus parfait auquel l'art moderne ait atteint. Contemplez le saint Vincent de Bartolomeo, la Madone al sacco d'Andréa del Sarto, l'École d'Athènes de Raphaël, le tombeau des Médicis et la voûte de la Sixtine de Michel- Ange : voilà les corps que nous devrions avoir ; auprès de cette race d'hommes, les autres sont faibles, ou amollies, ou grossières, ou mal équilibrées. Non seulement leurs figures ont la ferme et mâle santé qui demeure invincible aux attaques de la vie ; non seulement elles sont exemptes de toutes les taches et de toutes les contraintes que les exigences de la société humaine et le conflii du monde environnant nous apportent ; non seulement le rythme de leur structure et la liberté de leur attitude manifestent en elles toutes les facultés de l'action et du mouvement ; mais encore

leur tête, leur visage et Tensemble de toutes leurs formes attestent, tantôt, comme dans Michel- Ange, l'énergie et la sublimité de la volonté; tantôt, comme dans Raphaël, la douceur et la paix immortelle de Tâme; tantôt, comnii chez Léonard, Télévation et la finesse exquise de rintelligence ; sans que pourtant, chez Tun ni chez l'autre, le raffinement de l'expression morale fasse contraste avec la nudité du corps ou avec la perfection des membres, sans que jamais l'ascendant trop fort de la pensée ou des organes retire la personne humaine de ce ciel idéal où toutes les puissances s'accordent en un concert supérieur. Leurs personnages peuvent lutter et s'indigner comme les héros de Michel-Ange, rêver et sourire comme les femmes de Vinci, vivre et se contenter de vivre comme les madones de Raphaël; ce qui importe, ce n'est point l'action momentanée dans laquelle ils s'engagent, c'est leur structure entière. La tête n'en est qu'une portion; la poitrine, les bras, les attaches, les proportions, toute la forme parle et conspire à mettre sous nos yeux une créature d'une autre espèce que la nôtre; nous sommes devanteux, comme des singes ou des Papous devant nous. Nous ne pouvons les situer dans aucun point d . l'histoire positive ; nous sommés obligés, pour leur trouver un monde, de les reculer jusque dans les

S6Î DB l'idéal dans L'ART.

lointains vaporeux de la légende. La poésie de la ctistance, ou la majesté des théogonies, peuvent seules fournir un sol digne de les porter. Devant les Sibylles et les Vertus de Raphaël, devant les Adams et les Èves de Michel-Ange, nous pensons aux figures héroïques ou sereines de Thumanité primitive, aux vierges, filles de la terre et des fleuves, dont les grands yeux réfléchissaient pour la première fois Tazur du ciel paternel, aux combattants nus qui descendaient de leurs montagnes pour étouffer les lions dans leurs bras. — Au sortir d'un tel spectacle,nous croyons que notre œuvre est faite et que nous ne pouvons trouver au delà. Et cependant Florence n'est que la seconde patrie du beau ; Athènes est la première. Quelques tètes et quelques statues échappées au naufrage de l'antiquité, la Yénus de Milo, les marbres du Parthénon, la tête de Junon reine à la villa Ludovisi, vous montreront une race encore plus haute et plus pure; vous oserez sentir par comparaison que, dans les figures de Raphaël, la douceur est souvent un peu moutonne (1) et que la carrure du corps est parfois un peu massive (2);que,dans les figures de Michel- Ange, la tragédie de l'âme s'an-

(\) La ^erge de Saint-Sixte, la Belle Jardinière. (2) Les Vénus, les Pâychés, les Grâces, les Jupiiers, les Â^mours de la Farnésine.

nonce trop visiblement par Tenflure des muscles et l'excès de reffort. Les véritables dieux visibles sont nés ailleurs et dans un air plus pur. Une civilisation plus spontanée et plus simple, une race mieux équilibrée et plus fine, une religion mieux appropriée, une culture du corps mieuxentendue, a jadis dégagé un type plus noble^ d'un calme plus fier, d'une sérénité plus auguste, d'un mouvement plus uni et plus libre, d'une perfection plus aisée et plus naturelle ; il a servi de modèle aux artistes de la Renaissance, et l'art que nous admirons en Italie n'est qu'une pousse^ moins droite et moins,haute du laurier ionien transplanté dans un autre sol.

Yl

Telle est la double échelle d'après laquelle se

classent à la fois les caractères des choses et les

^ valeurs des œuvres d'art. Selon que les caractères

^ sont plus importants ou bienfaisants, ils sont à

une place plus haute, et mettent à un rang plus

haut les œuvres d'art par lesquelles ils sont expri-

\ mes. — Remarquez que l'importance et la bien-

\ faisance sont deux faces d*une qualité unique, la

force considérée tour à tour par rapport à autrui

et par rapport à elle-même. Dans le premier cas,

elle est plus ou moins importante, selon qu'elle

résiste à des forces plus ou moins grandes. Dans

le second cas, elle est nuisible ou bienfaisante,

selon qu'elle aboutit à sa propre faiblesse ou à

son propre accroissement. Ces deux points de

vue sont les plus élevés auxquels on puisse con-

Sidérer la nature ; car ils tournent nos yeux, tantôt vers son essence, tantôtvers sa direction. — Par son essence, elle est un amas de forces brutes, inégales en grandeur, dont le conflit est éternel, mais dont la somme et le travail total demeurent toujours les mêmes. Par sa direction, elle est une série de formes où la force emmagasinée a le privilège d'un renouvellement et même d'un accroissement continus. Tantôt le caractère est une de ces puissances primitives et mécaniques, qui sont l'essence des choses ; tantôt il est une de ces puissances ultérieures et capables de grandir, qui marquent la direction du monde ; et Ton comprend pourquoi l'art est supérieur, lorsque, prenant pour objet la nature, il manifeste tantôt quelque portion profonde de son fonds intime, tnntôt quelque moment supérieur de son développement.

Page 1