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et colossaux, les tètes barbues et truculentes, les corps surnourris, regorgeant de suc et de sève, le luxurieux étalage de la chair rosée et blanche; d'autre part, les instincts bruts qui portent la créature humaine à la mangeaille, à la boisson, à la bataille, à la jouissance, la fureur sauvage du combattant, Ténormité du Silène ventru, la sensualité gaillarde du Faune, l'abandon de la belle créature sans conscience et grasse de son péché, la rudesse, Ténergie, la large joie, la bonhomie native, la sérénité foncière du type national — Il agrandit encore ces effets par l'arrangement qu'il leur donne et par les accessoires dont il les entoure, magnificence des soies lustrées, des simarres chamarrées et des brocarts d'or, assemblage des corps nus, des costumes modernes et des draperies antiques, invention inépuisable d'armures, d'étendards, de colonnades, d'escaliers vénitiens, de temples, de dais, de navires, d'animaux, de paysages toujours nouveaux et toujours grandioses, comme si, par delà la nature ordinaire, il avait la clef d'une nature cent mille fois riche et qu'il puisse y puiser à l'infini de ses mains de magicien, sans que jamais ce libre jeu de sa fantaisie aboutisse aux disparates, mais au contraire avec un jet si vif et une prodigalité si naturelle, que ses œuvres les plus compliquées semblent un épanchement
irrésistible dune cervelle trop pleine. Comme un dieu indien qui est de loisir, il soulage sa fécondité en créant des mondes, et^ depuis les incomparables pourpres froissées et reployées de ses simarres jusqu'aux blancheurs neigeuses de ses chairs ou la soie pâle de ses chevelures blondes, il n'y a pas un ton dans une de ses toiles qui ne soit venu se poser de lui-même en lui faisant plaisir.
Il n'y a qu'un Rubens en Flandre, comme il n'y J a qu'un Shakspeare en Angleterre. Si grands que soient les autres, il leur manque une portion de son génie ; Crayer n'a point ses audaces ni ses excès ; il peint, avec des réussites délicieuses de colons frais et moelleux, la beauté calme (1), affectueuse et heureuse. Jordaens n'a point sa grandeur royale et son fond de poésie héroïque ; il peint, avec un coloris vineux, des colosses trapus, des foules entassées et des plébéiens tapageurs. VanDyck n'a point, comme lui, l'amour de la force et de la vie prises en elles-mêmes ; plus délicat, plus chevaleresque, né avec un fond de sensibilité et même de mélancolie, élégiaque dans ses tableaux d'église, aristocratique dans ses portraits, il peint, avec un coloris moins éclatant
(1) Voyez à Gaad sa Samfe Rosalie ; à Bruges, son Adoration des bergers ; à Reanes, son Lazare»
et plus touchant, des figures nobles, tendres, charmantes, dont Tâme généreuse et fine a des douceurs et des tristesses que son maître ne connaissait point (1). — Son œuvre est le premier signe du changement qui va se faire; après 1660, il est déjà notable. La génération* dont Ténergie et les espérances avaient inspiré le grand rêve pittoresque s'éteint, homme par homme ; seuls, Crayer et Jordaens, à force de vivre, soutiennent l'art encore pendant vingt ans. La nation, un mstant redressée, retombe ; sa renaissance n'aboutit pas. Les archiducs souverains, par lesquels elle était devenue un État indépendant, ont fini en 1633; elle rentre parmi les provinces espagnoles, sous un gouverneur envoyé de Madrid. Le traité de 1648 lui ferme l'Escaut et achève de ruiner son commerce. Louis XIY la démembre, et,à trois reprises, emporte d'elle un morceau. Quatre guerres successives la foulent pendant trente ans ; amis, ennemis. Espagnols, Français, Anglais, Hollandais, vivent sur elle ; les traités de 1715 font des Hollandais ses fournisseurs et ses garnisaires. A ce moment, devenue autrichienne, elle refuse le subside , mais les doyens des États sont mis en prison, et le principal, Anneessens,
(1) Voyez notamment ses tableaux d*égUse à Malines et à Anvers.
meurt sur l'échafaud ; c'est le dernier et faible écho de la grande voix des Artevelde. Désormais le pays est une simple province où les gens vivotent et ne s'occupent plus qu'à vivre. — En même temps, et par contre-coup, l'imagination nationale baisse. L'école* de Rubens dégénère ; avec Boyermans, Van Herp, Jean-Erasme Quellin, le sec^d Van Oost, Deyster, Jean Van Orley, on voit l'originalité et l'énergie disparaître ; le coloris s'affaiblit . ou devient mignard ; les types amincis tournent à l'élégance ; les expressions sont sentimentales ou doucereuses ; sur les grandes toiles, les personnages, au lieu de tout couvrir, sont clairsemés ; on fait des remplissages avec des architectures ; la veine est usée ; on peint de pratique, ou l'on imite les maniéristes de l'Italie. Quelques-uns passent à l'étranger : Philippe de Champagne est directeur de l'Académie des beaux-arts à Paris, devient Français d'esprit et de patrie, bien plus, spiritualiste, janséniste, peintre consciencieux et savant d'âmes graves et réfléchies ; Gérard de Lairesse se fait disciple des Italiens, classique, académique, peintre érudit du costume et des vraisemblances historiques et mythologiques. La raison raisonnante prend l'empire dans les arts ; elle l'avait déjà pris dans les mœurs. — Deuxtableaux dumusée de Gand manifestent à la fois cette altération de la peinture et
cette altération du milieu. Tous deux représentent des entrées princières, Tune en 1666, l'autre en 1717. Le premier, d'un beau ton rougeâtre, montre les derniers hommes de la grande époque, leur prestance cavalière, leur forte carrure, leur aptitude à l'action corporelle, leurs riches costumes décoratifs, leurs chevaux à grande crinière, ici des nobles, parents des seigneurs de VanDyck, là des piquiers en buffle et en cuirasse, parents des soldats de Wallenstein, bref, les derniers restes de l'âge héroïque et pittoresque. Le second, d^m ton froid et pâle, montre des gens affinés, adoucis, francisés, en perruques, des gentilshommes qui savent saluer, des femmes du monde qui songent à leur maintien, bref, l'importation des mœurs de salon et des bienséances étrangères. Dans les cinquante années qui séparent le second du premier, l'esprit et l'ai^t national ont disparu.
Pendant que les provinces du Sud, désormais sujettes et catholiques, suivaient dans Tartla voie de l'Italie et représentaient sur la toile Tépopée mythologique du grand corps héroïque et nu, les provinces du Nord, devenant libres et protestantes, développaient dans un autre sens leur vie et leur art. Le climat y est plus pluvieux et plus froid, et, partant, la présence du nu est plus rare et moins sympathique. La race germanique y est pure, et, partant, Tesprit est moins enclin à goûter Tart classique, tel que la Renaissance italienne Ta conçu. La vie y est plus difficile, plus laborieuse, plus frugale, et, partant, l'homme, habitué à l'effort, au calcul, au gouvernement méthodique de lui-même, a plus de peine à comprendre le beau rêve de la vie sensuelle ou librement épa-
7t LA PEINTURE DANS LES PATS- BAS.
Douie. Figurons-nous le bourgeois hollandais qui rentre chez lui, après avoir travaillé tout le jour à son comptoir. Sa maison n'a que de petites chambres, presque semblables aux cabines d'un navire ; on serait fort embarrassé d'y accrocher les grands tableaux qui ornent les salles d'un palais italien; ce dont le maître a besoin, c'est de propreté et de confortable : il les a, cela lui suffît; il ne tient pas à ladécoralion. — Selon les ambassadeurs vénitiens (1), (( ils sont si modérés, qu'on « ne voit chez les plus riches ni luxe ni pompe
« extraordinaire Us ne font point usage de
« serviteurs, d'habits de soie ; très peu d'argen- « terie, point de tapisseries dans les maisons; « tout le ménage est très mince et très Umité... c( Tous conservent chez eux et dehors, dans Thabil- <( lement et le reste, la vraie modération d'une « modeste fortune, sans qu'on y voie de su- « perflu. » Quand le comte de Leicester vint commander pour Elisabeth en Hollande, quand Spinola vint traiter de la paix pour le roi d'Espagne, leur magnificence monarchique fit contraste et presque scandale. Le chef de la république, le héros du siècle, Guillaume d'Orange le Taciturne portait une vieille robe qui eût paru râpée à un
(i) Hotley, United Netherland, IV, 551. Relation de ConUrinî, 1609.
étudiant, un pourpoint déboutonné tout pareil, el un gilet de laine comme les bateliers. Au siècle suivant, l'adversaire de Louis XIV, le grand-pensionnaire Jean de Witt, n'avait qu'un domestique ; tout le monde pouvait l'aborder; il imitait son glorieux prédécesseur, qui vivait de pair à compagnon avec « les brasseurs et les bourgeois ». Aujourd'hui encore on retrouve dans les mœurs maint indice de la sobriété antique. — Il est clair que, dans des caractères semblables, il n'y a guère de place pour les instincts décoratifs ou voluptueux, qui ont établi ailleurs en Europe la parade seigneuriale et fait comprendre la poésie païenne des beaux corps.
En effet, ce sont les instincts contraires qui prennent Tascendant. Allégée du contrepoids que lui faisaient les provinces du Midi, la Hollande, à la fin du XVI' siècle, penche tout d'un coup, et avec une force extraordinaire, du côté où son naturel l'entraînait. On voit apparaître avec un éclat magnifique les facultés et les inclinations primitives ; elles ne naissent pas, elles se montrent. Cent cinquante années auparavant, les bons observateurs les avaient démêlées : « La Frise est libre », disait le pape Jlneas Sylvius (1), « vit selon ses « coutumes, ne supporte pas d'obéir aux étran-
(1) Cosmographia^ p. 421.
« gers, ne souhaite pas commander à d'autres. c( Le Frison ne fait pas difficulté de s'offrir à la « mort pour la liberté. Cette nation,fière et exercée (c aux armes, grande et robuste de corps, calme « et intrépide par Tâme, se glorifie d'être libre, « quoique Philippe, le duc de Bourgogne, se dise c( seigneur du pays. Ils haïssent la morgue féodale « et militaire, ne tolèrent pas Thomme qui veut <( lever la tête au-dessus des autres. Leurs mate gistrats sont annuels, élus par eux, tenus d'ad- « ministrer avec équité la chose publique... Ils « punissent très sévèrement Fimpudicité chez « les femmes... Ils ont peme à accepter un « prêtre sans épouse ; c'est par crainte qu'il ne « corrompe la femme d'autrui, car ils estiment « que la continence est très difficile et au-dessus « de la nature. » Toutes les conceptions germaniques de l'État, du mariage, de la religion sont ici en germe et annoncent la floraison finale, qui est le protestantisme et la république. Mis à répreuve par Philippe II, ils firent d'avance le sacrifice « de leurs biens et de c( leurs vies ». Un petit peuple de marchands perdu sur un tas de boue, à Textrémité d'un empire plus vaste et plus redouté que celui de Napoléon, résista, subsista, grandit sous le poids du colosse qui voulait récraser.Tous leurs sièges sont admirables: des bourgeois, des femmes, aidés par quelques
centaines de soldats, arrêtent devant leurs murailles ruinées une armée complète, les meilleures troupes de l'Europe, les plus grands généraux, les plus savants ingénieurs ; et ce reste d'exténués, après avoir mangé pendant quatre et six mois des rats, des feuilles et du cuir bouilli, décide, plutôt que de se rendre, qu'on sortira en carré, les infirmes au centre, pour se faire tuer sur les retranchements de l'ennemi. Il faut avoir lu le détail de cette guerre pour savoir jusqu'où peuvent aller la patience, le sang-froid, l'énergie de l'homme (1). Sur mer, un vaisseau hollandais se faisait sauter plutôt que d'amener pavillon, et leurs voyages de découverte, de fondation et de conquête, à la Nouvelle-Zemble, dans l'Inde, au Brésil, par le détroit de Magellan, sont aussi beaux que leurs combats. Plus on demande à la nature humaine et plus elle donne ; ses facultés s'exaltent à l'œuvre, et Ton n'aperçoit plus de limites à sa puissance de faire et de souffrir. — Enfin, en 1609, après trentesept ans de guerre, la partie est gagnée ; l'Espagne reconnaît leur indépendance, et pendant tout le xvn' siècle ils vont jouer en Europe l'un des premiers rôles. Personne ne les fera plier, ni l'Espagne pendant une seconde guerre de vingt-sept
(4) Entre autres, la prise de Roia-le-Duc par Heraugière ôt 69 volontaires.
ans, ni Cromwell, ni Charles II, ni l'AngleteiTe unie à la France, ni la nouvelle et formidable puissance de Louis XIY ; après trois guerres, ils verront ses ambassadeurs venir humblement et inutilement les implorera Gertruydenberg, et leur grand-pensionnaire Heinsius sera Tun des trois potentats qui alors mèneront l'Europe. — A l'intérieur, leur gouvernement est aussi bon que leur rang extérieur est haut. Pour la première fois dans le monde, la conscience est libre, et le citoyen est respecté dans tous ses droits. Leur État est une société de provinces volontairement unies, qui, chacune chez soi, maintiennent, avec une perfection jusqu'alors inconnue, la sécurité publique et l'indépendance des individus : « Ils « aiment tous la liberté, » dit Parival en 1660 ; «il « n'est pas permis chez eux de battre ni de gour- « mander personne, et les servantes ont tant de « privilèfijes que les maîtres eux-mêmes ne les « osent pas frapper. » Et, plein d'admiration, il insiste à plusieurs reprises sur ce merveilleux respect de la personne humaine. « II n'y a point « aujourd'hui de province en tout le monde qui « jouisse de tant de liberté que la Hollande, avec « une si juste harmonie que les petits ne peuvent « être gourmandes par les grands, ni les pauvres « par les riches et opulents... Sitôt qu'un seigneur (c a amené dans ce pays-ci quelques serfs ou es-
« claves, ils sont libres ; oui, et l'argent qivil a « donné en les achetant est perdu. . . Les villageois, « ayant payé' ce qu'ils doivent, sont aussi libres « que les citadins... Surtout, un chacunestroi dans « sa maison, et c'est un crime très dangereux « d'avoir violenté un bourgeois en aon logis. » Chacun peut sortir du pays quand il veut, avec l'argent qu'il veut. Jour et nuit,les chemins sont sûrs, même pour un homme qui voyage seul.
Défense au maître de retenir un domestique malgré lui. Personne n'est recherché pour sa religion. Liberté de parler de tout, « même des « magistrats », et d'en médire. Égalité foncière : « ceux qui possèdent les offices doivent plutôt se « faire aimer par une communication ouverte, que « se préférer aux autres par une humeur altière. » A une telle nation, la prospérité ne peut faire défaut ; quand l'homme est à la fois énergique et juste, tout le reste lui est donné par surcroît. Amsterdam n'avait que 70000 habitants au commencement de la guerre de l'Indépendance ; en 1618 elle en a 300 000. Les ambassadeurs vénitiens écrivent qu'à toute heure du jour le fourmillement des habitants est celui d'une foire : son étendue s'accroît des deux tiers ; l'espace que peut recouvrir un pied d'homme y est payé un ducat d'or. La campagne vaut la ville. Nulle part le paysan n'est si riche et si habile à tirer parti du sol ; un village
possède 4000 vaches; an bœuf pèse SOOOlirres : an fermier offre sa fille aa prince Manrice avec 100000 flonns de dot Nulle part Tindustrie et les fabriques ne sont si parfaites : toiles, miroirs, raffineries de sacre, porcelaines, poteries, étoffes riches de satin, de soie et de brocart, manufactures de fer, d'agrès de navires ; ils fournissent à l'Europe la moitié de son luxe et presque tous ses transports. Mille navires vont chercher les matières bnites dans la Baltique, huit cents pèchent le hareng ; de grandes Compagnies ont le monopole du commerce avec Tlnde, la Chine, le Japon : Batavia est le centre d'un empire hollandais. A ce moment (1 ), la Hollande est sur les mers et dans le monde ce que l'Angleterre était sous Napoléon. Elle a 100000 matelots ; en temps de guerre, elle pourrait armer 2000 navires; cinquante ans plus tard, elle tiendra tête à toutes les flottes unies de la France et de l'Angleterre; d'année en année, on voit s'élargir le grand courant de ses prospérités et de ses succès.
Mais la source est encore plus belle que le courant; car, ce qui Tentrelienl, c'est une surabondance de courage, de raison, d'abnégation, de volonté et de génie : «Ces peuples», disent les ambassadeurs vénitiens, « sont si enclins à rinduslrie et au travail
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a qu'il n'est aucune chose si difficile qu^ils n'entre- « prennent d'en venirà bout. . . Ils sont nés pour tra- « vailler et se priver, et tous travaillent, qui d'une fa- « çon, qui d'une autre. » Beaucoup produire, peu consommer, c'est ainsi que s'accroit une fortune publique. « Les plus pauvres, dans leurs petites et « humbles habitations,» ont toutes les choses nécessaires. Les plus riches, dans leurs grandes maisons, évitent le superflu et la parade ; personne ne manque, personne n'abuse, tout le monde fait œuvre de ses mains ou de son esprit. « On fait ici profit de tout, » dit Parival ; « il n'y a « pas jusqu'à ceux qui tirent les ordures du fond « des canaux.... qui ne gagnent un demi-écu par <( jour. Les enfants même, qui apprennent leur ({ métier, gagnent presque d'abord leur pain. » — « Ils sont si ennemis du mauvais gouvernement « et de l'oisiveté, qu'il y a des endroits où les ma- « gistrats font enfermer les oisifs et vagabonds et « ceux qui ne gouvernent pas bien leurs affaires, « étant suffisant que leurs femmes ou d'autres de « leurs parents se plaignent aux magistrats, et, « dans ces endroits, ils sont forcés de travaillée et « de gagner leur vie, encore qu'ils ne le veuillent « pas. » Les couvents ont été transformés en hôpitaux, en asiles, en orphelinats, et les anciens revenus des moines oisifs nourrissent les invalides, les vieillards, les veuves et les enfants des
Si LA PEirrruRE dans les pats-bas.
soldats et des marins qui ont péri à la gaerre. L'année est si bonne, qu'un simple gendarme pourrait être capitaine dans une armée italienne, et qu'un capitaine italien n^ serait pas admis comme simple gendarme. — Pour la culture et Finstruction, comme pour Fart d'organiser et de gouverner, ils sont en avance de deux siècles sur le reste de l'Europe. On trouve à peine chez eux un homme, une femme, un enfant, qui ne sache lire et écrire (1). Dans chaque village est une école publique. Dans une famille bourgeoise, tous les garçons entendent le latin, et toutes les filles, le français. Quantité de gens écrivent et parlent plusieurs langues modernes. Ce n'est pas simple précaution, habitude d'approvisionnement, calcul d'utilité; ils sentent aussi la dignité de la science. Leyde, à qui les États Généraux proposent une récompense après sa défense héroïque, demande une Université ; à tout prix, on y attire les plus grands savants de l'Europe ; les États écrivent et font écrire par Henri IV à Scaliger pauvre et précepteur, pour qu'il vienne honorer la ville de sa présence ; on ne lui demande pas de leçons ; il suffit qu'il vienne : il conversera avec les érudits, les dirigera, et fera participer la nation à la gloire de ses écrits. Sous ce régime,
LES ÉPOQUES BISTOBIQUES. 81
Leyde devient l'école la plus renommée de l'Europe ; elle a deux mille étudiants ; la philosophie, chassée de France, s'y réfugie; pendant le xvu* siècle, la Hollande est le premier des pays pensants. Les sciences positives y trouvent leur sol natal ou leur patrie d'emprunt. Scaliger, Juste Lipse, Saumaise, Meursius, les deux Heinsius, les deux Dousa, Marnix de Sainte-Aldegonde, Hugo Grotius, Snellius, y guident l'érudition, le droit, la physique, les mathématiques. Les Elzevirs impriment. Lindshoten et Mercator instruisent les voyageurs et font la géographie. Hooft, Bor et Meteren écrivent l'histoire de la nation. Jacob Cats lui donne sa poésie. La théologie, qui est la philosophie du temps, reprend avec Arminius et Gomar la question de la grâce, et agite jusque dans les moindres villages l'esprit des paysans et des bourgeois. Enfin, en 1619, le synode de Dordrechtest le concile œcuménique de la Réforme. — A cette primauté de l'inteUigence spéculative, Joignez celle du génie pratique ; depuis Barnevelt jusqu'aux de Witt, depuis le Taciturne qu'à Guillaume ni, depuis Heemskerck, l'amiral, jusqu'à Tromp et Ruyter, une suite d'hommes supérieurs conduisent la guerre et les affaires. — C'est dans ces circonstances que paraît l'art national. Tous les grands peintres originaux naissent dans les trente premières années du xvii*" siècle, quand
s 2 LA PEINTURE DAJfS LES FATS-SAS.
la Hollande est fondée, qnand les suprêmes dangers sont écartés, qaand la victoire finale est assurée, quand rhomme, sentant les grandes choses qu'il a faites, montre à ses enfants la carrière ouverte par son grand cœur et ses fortes mains. Ici, comme ailleors, Fartiste est le fils du héros. Les facultés qui se sont employées à créer un monde réel débordent au delà, maintenant que Fœuvre est accomplie, et s'emploient à créer un monde imaginaire. L'homme a trop fait pour se remettre à Fécole; devant lui, autour de lui, c'est son aclion qui peuple le champ ouvert a sa vue ; elle est si glorieuse et si féconde qu'il peut longuement Tadmirer et la contempler; il ne subordonne plus sa pensée à une pensée étrangère ; ce qu'il cherche et ce qu'il découvre, c'est son sentiment propre ; il ose s'y confier, le suivre jusqu'au bout, ne pas imiter, tout tirer de lui-même, inventer sans autre guide que les sourdes préférences de ses sens et de son cœur. Ses puissances intimes, ses aptitudes foncières, ses instincts primitifs et héréditaires, sollicités et fortifiés par l'épreuve, continuent d'agir après l'épreuve, et, après avoir fait une nation, font un art.
Considérons cet art; il manifeste, par des couleurs et des formes, tous les instincts qui viennent de se montrer dans les actions et les œuvres. -» Tant que les sept provinces du Nord et
les dix provinces du Midi n'avaient formé qu'une nation, elles n'avaient eu qu'une école. Engelbrecht, Lucas de Leyde, Jean Schoreel, le vieil Heemskerck, Corneille de Harlem, Bloemaert, j\ Goltzius, peignent dans le même style que leurs/ contemporains de Bruges et d'Anvers. Il n'y a/ \ point encore d'école hollandaise distincte, parce ' qu'il n'y a point encore d'école belge distincte. Au moment où commence la guerre de l'Indépendance, les peintres du Nord travaillaient à se faire Italiens comme les maîtres du Midi. — Mais, à partir de 1600, tout change, dans la peinture comme dans le reste. La sève nationale qui afflue donne l'ascendant aux instincts nationaux. Plus de nus; le corps idéal, le bel animal humain qui vit ^ plein soleil, la noble symétrie des mem)>rès et de l'attitude, le grand tableau allégorique ou mythologique ne conviennent pas au goût germanique. D'ailleurs, le calvinisme qui règne les exclut de ses temples, et, dans ce peuple de travailleurs économes et sérieux, on ne trouve point la représentation seigneuriale, l'épicurisme étalé et grandiose, qui, ailleurs, dans les palais^ près des argenteries, des livrées et des meubles de luxe, appellent le tableau sensuel et païen. Quand Amélie de Solm voudra élever un monu- Unent de ce style à son mari le stathouder Frédéric-Henri, elle sera obligée de faire venir à
84 LA raiNTURB DANS iBS PATS-BAS»
lOrangesaal des peintres flamands^ Yan Thulden et Jordaens. Pour ces imaginations réalistes et parmi ces mœurs républicaines, dans ce pays où un cordonnier armateur peut se trouver viceamiral, le personnage intéressant est le citoyen, un homme de chair et d'os, non pas habillé ou déshabillé à la grecque, mais avec son costume et son attitude ordinaires, tel magistrat (jui gouverne bien, tel officier qui s'est bravement battu. 11 n'y a qu'un emploi pour le style héroïque : ce sont les grands portraits qui décorent les hôtels de ville et les établissements publics, en commémoration des services rendus. Et, de fait, on voit naître ici un genre nouveau de peinture, le vaste tableau qui comprend cinq, dix, vingt, trente portraits en pied de grandeur naturelle, administrateurs d'hôpital, arquebusiers qui vont au tir, svndics assemblés autour d'une table, officiers qui portent un toast dans un banquet, professeurs qui démontrent à Tamphithéâtre, tous groupés autour d'une action conforme à leur état, tous figurés avec les habits, les armes, les bannières, les accessoires et les alentours que fournissait leur vie réelle, véritable tableau d'histoire, le plus instructif et le plus expressif de tous, où Franz liais, Rembrandt, Govaert Flinck, Ferdinand Bol, Théodore de Keyser, Jean Ravenstein, ont représenté Tage héroïque de leur nation, où les tètes
sensées, énergiques, loyales, ont la noblesse de la force et de la conscience, où le beau costume de la Renaissance, les écharpes, les justaucorps de buffle, les fraises, les collerettes ouvragées, le pourpoint et le manteau noirs entourent de leur sérieux et de leur éclat la solide prestance des corps résistants et Texpression franche des physionomies, où l'artiste, tantôt par la mâle simplicité de ses moyens, tanlôt par la sincérité et la puissance de sa conviction, devient Tégal de ses héros.
Telle est la peinture publique; reste la peinture privée, celle qui orne les maisons des particuliers et qui, par ses dimensions comme par ses sujets, s'accommode à la condition et au caractère de ses acheteurs. « Il n'y a si pauvre bour- « geois, » dit Parival, « qui ne veuille en être bien ce pourvu. » Un boulanger paye six cents florins une seule figure par Van der Meer, de Delft. Avec la propreté et l'agrément de l'intérieur, c'est là leur luxe; « ils n'y plaignent pas l'argent, qu'ils « épargnent plutôt sur leur dépense de bouche ». Ici reparaît l'instinct national, tel qu'il s'était montré à la première époque, dans les Yan Eyck, Quentin Massys et Lucas de Leyde. Et c'est bien l'instinct national; il est si intime et si vif, que» même en Belgique, près de la peinture mythologique et décorative, il coule chez les Breughel
et les Teniers, comme un petit ruisseau à côlé d'un large fleuve. — Ce qu'il exige et ce qu'il provoque, c'est la représentation de l'homme réel et de la vie réelle, tels que les yeux les voient : bourgeois, paysans, bétail, échoppes, auberges, appartements, rues et paysages. On n'a pas besoin de les transformer pour les ennoblir ; il leur suffit d'être, pour être dignes d'intérêt. La nature par elle-même, quelle qu'elle soit, humaine, animale, végétale, inanimée, avec ses irrégularités, ses trivialités, ses lacunes, a raison d'être comme elle est; dès qu'on la comprend, on l'aime et on jouit de la voir. L'art a pour but, non de l'altérer, mais de l'interpréter ; à force de sympathie, il la rend belle. Ainsi entendue, la peinture peut représenter la ménagère qui file dans sa chaumière, le menuisier qui pousse son rabot sur son établi, le chirurgien qui panse le bras d'un rustre, la cuisinière qui embroche sa volaille, la dame riche à qui l'on donne à laver, tous les intérieurs, depuis le taudis jusqu'au salon, tous les types, depuis la trogne enluminée du gros buveur jusqu'au sourire calme de la demoiselle bien apprise, toutes les scènes de la vie élégante ou l'ustique, une partie de cartes dans une salle tapissée de fleurons d'or, une ripaille de paysans dans une auberge nue, des patineurs sur un canal glacé, des vaches à l'abreuvoir, des barques sur
la mer, et toute Tinfinie diversité du ciel, des terrains, de l'eau, de la nuit et du jour. Terburg, Metzu, Gérard Dow, Van der Meer de Delft, Adrien Brouwer, Schalken, Franz Mieris, Jean Steen, Wouwermans, les deux Van Ostade, Wynants, Cuyp, Van der Neer, Ruysdael, Hobbema, Paul Potter, Backhuysen, les deux Van de Velde, Philippe de Kœnig, Van der Heyden, combien en citerai-Je ! 11 n'y a pas d'école où les talents originaux soient si nombreux; lorsque l'art a pour domaine, non une cime bornée, mais toute- la large étendue de la vie, il offre à chaque esprit un champ distinct ; l'idéal est étroit et ne se laisse habiter que par deux ou trois génies ; le réel est immense et fournit des places à cinquante talents. — Une paisible et heureuse harmonie se dégage de toutes ces œuvres ; on se repose à les regarder; l'âme de l'artiste, comme celle de ses personnages, est en équilibre; on serait bien et à l'aise dans son tableau. On voit qu'il n'imagine pas au delà; il semble qu'il soit, comme ses ligures, content de vivre; la nature lui paraît bonne; tout ce qu'il songe à lui ajouter, c'est un arrangement, un ton près d'un ton, un effet de lumière, un choix d'attitudes ; devant elle, il est comme un Hollandais heureux et marié devant sa femme ; il ne la souhaite point autre ; il l'aime par habitude de cœur et concordance intime;
t8 LA PBnrruBE dans les pats-bas.
tout aa plus, tel jour de fête, il lui demandera de mettre sa robe rouge au lieu de sa robe bleue. Il ne ressemble pas à nos peintres, observateurs raffinés, remplis, par les livres et les journaux, de philosophie et d'esthétique, qui peignent le paysan et rouvrier comme le Turc et l'Arabe, c'est-à-dire à titre d'animal curieux et de spécimen intéressant, qui portent dans leurs paysages des délicatesses, des raffinements et des émotions de citadins et de poètes, pour en dégager la vie sourde et le rêve silencieux. Il est bien plus naïf; l'excès de la vie cérébrale ne Ta point détraqué ni surexcité ; comparé à nous, c'est un artisan ; quand il entre dans la peinture, il n'a que des intentions pittoresques ; il est moins touché par le détail inattendu et frappant que par les grands traits généraux et simples. A cause de cela, son œuvre, plus saine et moins poignante, s'adresse à des âmes moins cultivées et fait plaisir à plus d'hommes. —Parmi tous ces peintres, deux seulement, Ruysdaël, par une finesse d'âme et une supériorité d'éducation singulières, Rembrandt surtout, par une structure d'œil particulière et une sauvagerie extraordinaire de génie, ont poussé au delà de leur nation et de leur siècle, jusqu'aux instincts communs qui relient les races germaniques et conduisent aux sentiments modernes. Celui-ci, collectionneur, solitaire, entraîné
LES ÊPOQUBS HISTOBIQUBS. t»
par le déyeloppement d'une faculté monstrueuse^ a vécu, comme notre Balzac, en magicien et ei visionnaire, dans un monde construit par lui-même et dont seul il avait la clef. Supérieur à tousles pein« très par la délicatesse et Faculté natives de ses perceptions optiques, il a compris et suivi dans toutes ses conséquences cette vérité, que pour Toeil toute Tessence d'une chose visible est dans la tor^^, que d'ailleurs la plus simple couleur est infiniment complexe, que toute sensation visuelle est un produit de ses éléments et, en outre, de ses alentours, que chaque objet dans le champ visuel n'est qu'une tache modifiée par d'autres taches, et qu'ainsi le principal personnage d'un tableau est Tair coloré, vibrant, interposé, dans lequel les figures sont plongées comme les poissons dans la mer. Il a rendu cet air palpable, il en a montré la vie fourmillante et mystérieuse ; il y a fait entrer la lumière de son pays, lumière débile et jaunâtre, comme celle d'une lampe dans une cave; il a senti le douloureux combat qu'elle livre à l'ombre, la défaillance des rayons plus rares qui vont mourir dans les profondeurs, les tremblotements des reflets qui s'accrochent en vain aux parois luisantes, et toute cette population vague des demi-ténèbres, qui, invisible au regard ordinaire, semble, dans ses tableaux et ses cstampes.un monde sous-marin entrevu à travers
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rabtme des eaiix. Au sortir de cette obscurité^ la pleiae lumière a été pour ses yeux une pluie éblouissante ; il Ta sentie comme un flamboiement d'éclairs, comme une illumination magicpie, ou comme une gerbe de dards. En sorte qu^^il a trouvé dans le monde inanimé le drame le plus complot et le plus expressif, tous les contrastes, tous les conflits, ce qu'il y a de plus accablant et de plus mortellement lugubre dans la nuit, ce qu'il y a de plus fuyant et de plus mélancolique dans Tombre ambiguë, ce qu'il y a de plus violent et de plus irrésistible dans Tirruptiondnjour. — Cela fait, il n'a eu qu'à poser sur le drame naturel le drame humain; un théâtre ainsi construit désigne lui-même ses personnages. Les Grecs et les Italiens n'avaient connu de l'honmie et de la vie que les pousses les plus (broites et les plus hautes, la fleur saine qui s'épanouit dans la lumière ; il en a vu la souche, tout ce qui rampe et moisit dans l'ombre, les avortons déformés et rabougris, le peuple obscur des pauvres, la Juiverie d'Amsterdam, la populace fangeuse et souflfrante d'une grande ville et d'un mauvais climat, le gueux bancal, la vieille idiote bouffie, le crâne chauve de l'artisan usé, la face blême du malade, toute la foule grouillante des passions mauvaises et des misères hideuses qui pullulent dans nos civilisations comme des vers
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dans un arbre pourri. Une fois sur cette voie, il a pu comprendre la religion de la douleur, le christianisme Yéritable, interpréter la Bible comme aurait fait un loUard, retrouver le Christ éternel, présent aujourd'hui comme autrefois, aussi vivant dans un cellier ou une auberge de Hollande que sous le soleil de Jérusalem, le consolateur et le guérisseur des misérables, seul capable de les sauver, parce qu'il est aussi pauvre et encore plus triste qu'eux. Lui-même, par contre-coup, il a senti la pitié ; à côté des autres qui semblent des peintres d'aristocratie, il est peuple ; du moins il est le plus humain de tous; ses sympathies plus larges embrassent la nature plus à fond ; aucune laideur ne lui répugne, aucun besoin de joie ou de noblesse ne lui dissimule aucun basfond de la vérité. — C'est pourquoi, libre de toute entrave et guidé par la sensibilité excessive de ses organes, il a pu représenter dans l'homme, non seulement la charpente générale et le type abstrait qui suffisent à l'art classique, mais encore les particularités et les profondeurs de rindividu, les complications infinies et indéfinissables de la personne morale, toute cette empreinte mouvante qui concentre en un moment sur un visage l'histoire entière d'une âme, et que Shakspeare seul a vue avec une aussi prodigieuse lucidité. En cela, il est le plus original des artistes
modernes, et il forge Tun des bouts de la chaîne dont les Grecs ont fondu Tautre bout ; tous les autres maîtres, Florentins, Vénitiens, Flamands, sont dans Tentre-deux, et, quand aujourd'hui notre sensibilité surexcitée, notre curiosité acharnée à la poursuite des nuances, notre recherche impitoyable du vrai, notre divination des lointains et des dessous de la nature humaine, cherchent des précurseurs et des maîtres, c'est chez lui et chez Shakspeare que Balzac et Delacroix pourraient en trouver.
Une pareille floraison est passagère; car la sève qui la produit s'épuise à sa production. Vers 1667, après les défaites navales de l'Angleterre, de légers indices montrent l'altération naissante des mœurs et des sentiments qui avaient suscité l'art national. Le bien-être est trop grand. Déjà, en 1660, Parival, parlant de leur prospérité, s'extasie à tous ses chapitres; les Compagnies des Grandes-Indes et des Petites-Indes donnent à leurs actionnaires des dividendes de 40 et de 45 pour 100. Les héros deviennent des bourgeois; Parival note chez eux, au premier rang, la soif du gain. De plus, « ils haïssent les a duels, batteries et querelles, et disent commu- « nément que les gens riches ne se battent pas ». Ils veulent jouir, et les maisons des grands, que les ambassadeurs vénitiens au commencement du
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Siècle trouvaient si simples et si nues, devienneiit luxueuses; chez « les principaux bourgeois », on trouve des tapisseries, des tableaux de prix, « de la vaisselle d'or et d'argent ». Les riches intérieurs de Terburg et de Metzu nous montrent l'élégance nouvelle, les robes de soie pâle, les corsages de velours, les bijoux, les perles, les tentures gaufrées d'or, les hautes cheminées à colonnes de marbre. L'antique énergie se relâche. Quand Louis XIY, en 1672, envahira le pays, il ne trouvera point de résistance. Ils ont négligé l'armée; leurs troupes se débandent; leurs villes se rendent du premier coup ; quatre cavaliers français prennent Muyden, qui est la clef des écluses; les États-Généraux implorent la paix à toutes conditions. En même temps le sentiment national s'affaiblit dans les arts; le goût s'altère ; Rembrandt, en 1669, meurt pauvre, presque à l'insu de tous; le luxe nouveau prend ses modèles à l'étranger, en France et en Italie. — Déjà, pendant la belle époque, quantité de peintres étaient allés à Rome pour peindre des figurines et des paysages; et Jean Both.
Berghem, Karel Dujardin, vingt autres, Wou:
wermans lui-même, faisaient, à côté de l'écok nationale, une école demi-itaUenne. Mais cett^ école était spontanée et naturelle ; parmi les montagnes, les ruines, les fabriques et les guenilles
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d*oiitre-mont, la blancheur vaporeuse de l'air, la bonhomie des figures, la moDesse des carnations, la gaieté et la belle humeor du peintre.marquaient la persistance et la liberté de Tinstinct hollandais. — An contraire, à ce moment on Yoit cet instinct faiblir sous Finvasion de la mode. Sur le Eaisei^acht et sur le Heeregracht s'élèvent de grands hôtels en style de Louis XIY, et le peintre flamand qui a fondé Fécole académique, Gérard de Lairesse, vient de les décorer de ses doctes allégories et de ses mythologies hybrides. — Il est vrai qpie Fart national ne cède pas tout d'un coup Fempire ; il se prolonge par une suite de chefs-d'œuvre jusqu'aux premières années du xviii° siècle; en même temps, le sentiment national, réveillé par Fhumiliation et le danger, provoque une révolution populaire, des sacrifices héroïques, Finondation du pays, et tous les succès qui vont suivre. Mais ces succès eux-mêmes achèvent de ruiner Fénergie et l'enthousiasme que ce retour passager avait produits. Pendant toute la guerre de la succession d Espagne, la Hollande, dont le stathouder est devenu roi d'Angleterre, est sacrifiée à son alliée; après le traité de 1713, elle perd la primauté maritime, tombe au second rang et ensuite plus bas; bientôt le grand Frédéric dira qu'elle est traînée à la remorque par FAngleterre^
comme wie chaloupe par un vaisseau de ligue.; La France la foule pendant la guerre de la succession d'Autriche; plus tard, F Angleterre lui impose le droit de visite et lui prend la côte de Coromandel. A la fin, la Prusse vient chez elle accabler le parti républicain et rétablir le stathoudérat. Comme tous les faibles, elle est rudoyée par les forts, puis, après 1789, conquise et reconquise. Ce qui est pis, elle s'y résigne et se contente d'être une bonne maison de commerce et de banque. Déjà en 1723, son historien, un réfugié, Jean Leclerc,raillait platement les vaillants marins qui, pendant la guerre de l'Indépendance, se faisaient sauter plutôt que d'amener leur pavillon (1). En 1732, un autre historien déclare « que les Hollandais ne songent plus « qu'à amasser des richesses ». Après 1748, on laisse tomber l'armée et la flotte. En 1787, le duc de Brunswick soumet le pays presque sans coup férir. Quelle distance entre ces sentiments et ceux des compagnons du Taciturne, de Ruyter et de Tromp ! — C'est pourquoi, par une concordance admirable, on voit l'invention pittoresque finir avec l'énergie active. Dix ans après le commencement du xviu* siècle, tous les grands
(4) « Ce boa capitaine était de ceux qui mouraient de peur de mourir. Si Dieu pardonne à ces gens-là, c'est comme à des gens hors de sens. »
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peintres sont morts. Depuis une génération déjà, la décadence se manifeste dans le style plus pauvre, Timagination plus restreinte, le fini plus minutieux, chez Franz Mieris, Schalken et les autres. Un des derniers, Adrien Van der Werf, par sa peinture froide et polie, par ses mythologies et ses nudités, par ses carnations d'ivoire, par son retour impuissant vers le style italien, témoigne que les Hollandais ont oublié leurs goûts natifs et leur génie propre. Ses successeurs ressemblent à des hommes qui veulent parler et n'ont rien à dire ; élevés par des maîtres ou des pères illustres, Pierre Van der Werf, Henri Van Limborch, Philippe Van Dyck, Mieris le fils, Mieris le petit-fils, Nicolas Verkolie, Constantin Netscher, répètent la phrase qu'ils ont entendue, mais en automates. Le talent ne survit que chez les peintres d'accessoires et de fleurs, Jacques de Witt, Rachel Ruysch, Van Huysum, dans un petit genre qui exige une moindre invention et dure quelques années encore, semblable à une broussaille tenace, sur une terre desséchée où tous les grands arbres sont morts. Il meurt à son tour, et le sol reste vide. Dernière preuve de la dépendance qui attache l'originalité individuelle à la vie sociale, et proportionne les facultés inventives de l'artiste aux énergies actives de la nation.