Xénophon, la République des Lacédémoniens , passim
2 Dialogues de Platon. — Aristophane, Nuées.
De ces mœurs propres aux Grecs naquirent des idées particulières. Le personnage idéal à leurs yeux fut, non pas l’esprit pensant ou l’âme délicatement sensible, mais le corps nu, de bonne race et de belle pousse, bien proportionné, actif, accompli dans tous les exercices. Cette façon de penser se manifeste par une multitude de traits. — En premier lieu, tandis qu’autour d’eux les Cariens, les Lydiens, et en général tous leurs voisins barbares, avaient honte de paraître nus, ils se dépouillaient sans difficulté de leurs habits pour lutter et courir1. Les jeunes filles elles-mêmes, à Sparte, s’exerçaient à peu près nues. Vous voyez que les habitudes gymnastiques avaient supprimé ou transformé la pudeur.
— En second lieu, leurs grandes fêtes nationales, les jeux olympiques, pythiques et néméens, étaient l’étalage et le triomphe du corps nu. Les jeunes gens des premières familles y arrivaient de toutes les parties de la Grèce et des plus lointaines colonies grecques; ils s’y préparaient de longue main par un régime particulier et un travail assidu; et là, sous les yeux et les applaudissements de toute la nation, dépouillés de leurs habits, ils luttaient, boxaient, lançaient le disque, couraient à pied ou en char. Ces victoires, que nous laissons aujourd’hui à des hercules de foire, paraissaient alors les premières de toutes. L’athlète vainqueur dans la course à pied donnait son nom à l’olympiade; les plus grands poètes le célébraient ; le plus illustre lyrique de l’anti-
t. Usage adopté par les Lacédémoniens vers la 14* olympiade.
— Platon, Charmide .
quité, Pindare, n’a guère fait que chanter des courses de chars. Quand l’athlète vainqueur revenait dans sa ville, il était reçu en triomphe, et sa force, son agilité, devenaient l’honneur de la cité. Un d’eux, Milon de Crotone, invincible à la lutte, fut choisi comme général et conduisit ses concitoyens à la bataille, vêtu d’une peau de lion, armé d’une massue, comme Hercule, à qui on le comparait. On conte qu’un certain Diagoras, ayant vu le même jour couronner ses deux fils, fut porté par eux en triomphe aux yeux de l’assistance, et que, trouvant un pareil bonheur trop grand pour un mortel, le peuple lui criait : « Meurs, Diagoras, car « enfin tu ne peux pas devenir Dieu. » Diagoras, en effet, suffoqué par l’émotion, mourut dans les bras de ses enfants; à ses yeux, aux yeux des Grecs, voir que ses fils avaient les poings les plus robustes et les jambes les plus agiles de la Grèce, c’était le comble de la félicité terrestre. Vérité ou légende, un pareil jugement prouve avec quel excès on admirait la perfection du corps.
C’est pourquoi on ne craignait point de l’étaler devant les dieux, aux fêtes solennelles. Il y avait une science des attitudes et des mouvements, nommée orchestrique, qui réglait et enseignait les belles poses des danses sacrées. Après la bataille de Salamine, le poète tragique Sophocle, alors âgé de quinze ans et célèbre par sa beauté, se dépouilla de ses habits pour danser et chanter le Pæan devant le trophée. Cent cinquante ans plus tard, Alexandre, passant en Asit? Mineure pour com-
battre Darius, se mit nu avec ses compagnons afin d' honorer par des courses le tombeau d’Achille. On allait plus loin encore; on considérait la perfection du corps comme le caractère de la divinité. Dans une ville de Sicile, un jeune homme extrêmement beau fut adoré à cause de sa beauté, et, après sa mort, on lui éleva des autels1. Dans Homère, qui est la Bible des Grecs, vous trouverez partout que les dieux ont un corps humain, une chair que les lances peuvent déchirer, un sang vermeil qui coule, des instincts, des colères, des plaisirs tout semblables aux nôtres, à ce point que les héros deviennent les amants des déesses, et que les dieux ont des enfants des mortelles. De l’Olympe à la terre, il n’y a point d’abîme; ils en descendent et nous y montons; s’ils nous surpassent, c’est seulement parce qu’ils sont exempts de la mort, parce que leur chair blessée guérit vite, parce qu’ils sont plus forts, plus beaux et plus heureux que nous. Au reste, comme nous, ils mangent, boivent, se battent, jouissent de tous leurs sens et de toutes leurs facultés corporelles. La Grèce a si bien fait du bel animal humain son modèle, qu’elle en a fait son idole, et qu’elle le glorifie sur la terre en le divinisant dans le ciel.
De cette conception naquit la statuaire, et l’on peut marquer tous lès momehts de son éclosion. — D’un côté, l’athlète couronné une fois a droit à une statue, et, s’il est couronné trois fois, à une statue iconique,