‹ Philosophie de l'artChapitre 6 sur 37 · Hérodote · texte numérisé non relu

Hérodote

c’est-à-dire à une effigie qui soit son portrait. D’autre part, les dieux n’étant que des corps humains plus sereins et plus parfaits que les autres, il est naturel de les représenter par des statues. On n’a pas besoin pour cela de forcer le dogme. L’etffigie de marbre ou d'airain n’est pas une allégorie, mais une image exacte ; elle ne prête pas au dieu des muscles, des os, une pesante enveloppe qu’il n’a pas; elle figure le revêtement de chair qui le couvre et la forme vivante qui est sa substance. 11 suffit, pour être un portrait véridique, qu’elle soit la plus belle de toutes, et reproduise le calme immortel par lequel le dieu s’élève au-dessus de nous.

Voilà la statue sur le chantier; le sculpteur saura- t-il la faire? Considérez sa préparation. Les hommes de ce temps ont observé le corps nu et en mouvement, au bain, dans les gymnases, dans les danses sacrées, dans les jeux publics. Ils ont remarqué et préféré celles de ses formes et de ses attitudes qui manifestent la vigueur, la santé et l’activité. Ils ont travaillé, de tout leur effort, à lui imprimer ces formes et à lui enseigner ces attitudes. Pendant trois ou quatre cents ans, ils ont ainsi corrigé, épuré, développé leur idée de la beauté physique. Rien d’étonnant s’ils arrivent enfin à découvrir le modèle idéal du corps humain. Pour nous qui le connaissons aujourd’hui, c’est d’eux que nous l’avons reçu. Quand, au sortir de l’âge gothique, Nicolas de Pise et les premiers sculpteurs quittèrent les formes grêles, osseuses et laides de la tradition hiératique, c’est sur des bas-reliefs grecs conservés ou déterrés

qu’ils prirent exemple; et, si aujourd’hui, oubliant nos corps mal venus ou gâtés de plébéiens ou de penseurs, nous voulons retrouver quelque ébauche de la forme parfaite, c’est dans ces statues, monuments de la vie gymnastique, oisive et noble, que nous allons chercher nos enseignements.

Non seulement la forme en est parfaite, mais encore, ce qui est unique, elle suffit à la pensée de l’artiste. Les Grecs, ayant attribué au corps une dignité propre, ne sont pas tentés, comme les modernes, de le subordonner à la tête. Une poitrine qui respire bien, un tronc solidement assis sur les hanches, un jarret nerveux qui lancera agilement le corps, les intéressent; ils ne sont pas surtout préoccupés, comme nous, par l’ampleur du front pensif, par le froncement du sourcil irrité, par le pli de la lèvre railleuse. Ils peuvent rester dans les conditions de la statuaire parfaite qui laisse les yeux sans prunelle et la tête sans expression, qui préfère les personnages tranquilles ou occupés à une petite action insignifiante, qui d’ordinaire n’emploie qu’une couleur uniforme, celle du bronze ou celle du marbre, qui laisse à la peinture l’agrément pittoresque, qui abandonne à la littérature l’intérêt dramatique, qui, enchaînée, mais ennoblie par la nature de ses matériaux et par l’étroitesse de son domaine, évite la représentation des particularités, de la physionomie, des accidents, des agitations humaines, pour dégager la forme abstraite et pure, et faire luire dans ses sanctuaires la blancheur immobile des pacifiques et augustes

effigies en qui le genre humain reconnaît ses héros ei ses dieux. — Aussi bien, la statuaire est I’art central de la Grèce, tous les autres s’y rapportent, l’accompagnent ou l’imitent; aucun n’a si bien exprimé la vie nationale; aucun n’a été si cultivé et si populaire. Autour de Delphes, dans les cent petits temples qui gardaient les trésors des cités, « tout un peuple de marbre, d’or, « d’argent, de cuivre, d’airain, de vingt airains divers « et de toute teinte, des milliers de morts glorieux, en « groupes irréguliers, assis, debout, rayonnaient, véri- « tables sujets du Dieu de la lumière1 ». Quand plus tard Rome eut dépouillé le monde grec, l’énorme ville eut son peuple de statues presque égal à sa population de vivants. Aujourd’hui, après tant de destructions et de siècles, on estime qu’on a retiré de Rome et de sa campagne plus de soixante mille statues. On n’a jamais revu une pareille floraison de la sculpture, une si prodigieuse abondance de fleurs, de fleurs si parfaites, une pousse si aisée, si continue et si variée ; vous venez d’en trouver la cause, en creusant le terrain de couche en couche, et en remarquant que toutes les assises du sol humain, institutions, mœurs, idées, ont contribué à la nourrir,

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