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CHAPITRE X

LE TRAVAIL

I Le travail en lui-même, ou faction de travailler,

f n’est pas un plaisir ni une satisfaction. (Le travail

accompli peut procurer une satisfaction.) Le Iravad ' est une nécessité, une dure nécessité, à laquelle

tous les hommes, poussés par l’instinct de produc-

\ tion ou par l’instinct de conservation, doivent se

t soumettre.

\ Étant admis que le travail est une nécessité, ni

[ plus ni moins, on ne peut pas le considérer comme

i; un droit ni comme un devoir. G^est un abus de dé-

[ couvrir un côté moral aux choses les plus naturelles,

aux faits les plus simples.

■ Au point de vue psychologique, le travail est une nécessité à laquelle les hommes sont inégalement assujettis. L’un accomplit en jouant ce que fautre ne peut faire qu’au prix des plus grands etforts. Et

!le résultat du travail, le produit, n’est nullement en proportion des efforts qu’on a faits.

Qu îst-ce que le travail au point de vue de l’écononiie politique? Y a-t-il plusieurs genres de travail?

Un cordonnier qui coud une paire de souliers, un taillCL r de pierre qui façonne un bloc de grès font un trivail: ils transforment une matière en chose plus itile que la matière première; ils opèrent un chanijemtnt de forme utile sur une chose.

Un facteur qui distribue des lettres, un armateur qui prend une cargaison, un cultivateur qui ensemence un champ font un travail; ils transportent une matière et ainsi lui donnent plus d'utilité: ils opère it toujours un changement de lieu ou de place sur une chose.

L’ii stituteur qui enseigne l'écriture aux enfants, l’offic er qui apprend l’exercice aux soldats, le professeï r qui instruit ses élèves dans une science, le médecin qui soigne ses malades, l'avocat qui plaide une cause font un travail; ils forment des hommes pour un but déterminé; ainsi ils rendent ces hommes plus utiles qu’ils n’étaient: ils opèrent un changement de forme utile sur des hommes.

Est il besoin de faire remarquer que le changement de forme opéré sur les hommes n’est jamais aussi considérable, aussi visible du premier coup que k changement de forme opéré sur les choses ? Néanmoins, le changement de forme opéré sur les hommes finit par être visible. La manière d’être d’un

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homme décèle souvent s’il a été militaire, magistrat, s’il a reçu une instruction étendue, etc., etc.

Une compagnie de chemin de fer qui transporte des ouvriers, un cocher qui facilite le déplacement à un commerçant, le général qui mène ses troupes à la guerre font un travail ; ils transportent des hommes et, par ce transport, ils en augmentent l’utilité ; ils opèrent un changement de place ou de lieu utile sur des hommes.

Au point de vue économique, on peut donc définir te travail: tout changement de forme ou de lieu utile, opéré par les hommes sur les hommes et les choses.

Tout travail est une action, mais loute action de l’homme constitue-t-elle nécessairement un travail? Non.

Dans toute action humaine, il faut distinguer deux effets :

1“ L’effet utile et plus ou moins durable ;

2“ L’effet nuisible et plus ou moins périssable, qui est pour l’homme la fatigue, l’usure de la santé, la mort ; et pour les choses (si les choses interviennent dans cette action), l'usure, la détérioration.

Au point de vue de la mécanique, le travail est toute action humaine dont l’effet utile et durable est plus grand que l’effet nuisible et périssable.

Le tailleur de pierres, qui façonne un bloc, se

fatigue, use sa santé et ses outils — effet nuisible et plus ou moins périssable — périssable, parce que la fatigue et l’usure de la santé peuvent être réparéiis, jusqu’à une certaine mesure, par le repos et l’ai mentation, parce que les outils détérioriés peuvert être remplacés par d'autres; mais le tailleur de piei res donne de la valeur à une chose qui en avait P 3u, — effet utile et plus ou moins durable.

Le ti illcur de pierres, qui façonne un bloc de grès, fait un travail.

Une action humaine, considérée au fond, est sou- « mise aux mêmes lois que toute action d’une force quelco ique, et la mécanique nous prouve que toute action est suivie d’une réaction. Un encrier par exemp e, posé sur une table, pousse la table qui repousse l’encrier. Le canon qui lance un boulet subit l3 recul, qui est la réaction produite par la force communiquée au boulet.

La mécahique nous prouve encore que la réaction est toujours égale à l’action. Nous pouvons admettre qu’il e 1 est de même pour une action humaine.

Un comme agissant seul, sans outil, sur une chose, perd, pour la transformer, autant de force qu’il fût gagner d’utilité à la chose. Cette observation est confirmée par l'expérience et par l’histoire. Ainsi, l’homme qui travaille, sans s’aider de choses matérielles, produit à peine ce qu’il cou-

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somme. Voilà pourquoi le travail est, à proprement parler, nul chez le sauvage. L’effet nuisible et péris-

* sable, ou réaction, est égal à l’effet utile et durable,

ou action.

L’action de l’homme n’a réellement commencé à

être travail qu’à partir du moment où l’homme a fait intervenir l’action d’une chose.

L’homme réduit à casser une pierre avec sa main ou son pied, devait subir une usure relativement plus considérable que l’effet utile qu’il voulait obtenir et fixer sur la pierre. Mais du moment que l’homme trouva moyen d’employer une pierre pour en casser une autre, il y avait progrès. Il faisait supporter à une pierre une bonne partie de l’usure qu’il supportait tout entière en agissant seul. Évidemment, l’effet utile produit sur la première pierre devenait supérieur à l’effet nuisible produit sur l’homme, puisque la deuxième pierre supportait la plus grande partie de l’effet nuisible.

11 serait facile de multiplier les exemples. Nous pouvons conclure que l’homme, agissant directement sur les choses, ne fait pas de travail ou en fait peu, et que l’homme qui agit indirectement sur les choses, qui fait agir les choses sur les choses, produit.

Le progrès est donc dans l'emploi des choses

' pour économiser les forces de l’homme, dans la

substitution des forces de la nature à la force vitale de l’hoTime.

Tout d’abord on usait une moitié de chose pôur

donner de l’utilité à l’autre moitié (on le fait encore) ;

par la mite on apprenait à se servir de choses qui ne s’usent pas (le vent, l’eau courante, etc., les agents naturels).

C’est l'instinct de production et de conservation qui a appris à l’homme et à certains animaux de se servir de choses pour agir sur les choses.

La riiison a puissamment aidé l’homme à étendre Temple i des choses dans la production. La raison ui a appris à utiliser, dans l’accomplissement de ses traÿ^aux, les bêtes, devenues depuis les animaux domestiques.

C’est à la fois la raison, l’instinct de production et rin«tinct de domination qui ont poussé l’homme (meme de nos jours, dans une bonne partie du monde) à faire servir d’autres hommes dans la production exclusivement utile à l’employeur seul.

L’es( lavage ne pouvait être inventé que par des êtres d3ués de raison. L’instinct de la bête peut aller jusqu’à faire servir directement une autre bête de la mên e race à sa satisfaction, jusqu’à la tuer pour s’en nourrir, mais jamais animal n’a trouvé le moyen d’employer un autre animal comme intermédiaire, de l’exploiter. C’est bien la raison humaine

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qui a créé l’esclavage, ce qui confirme ce que nous avons dit plus haut, à savoir que la raison est la faculté de renforcer, de diriger les instincts, ordinairement le plus puissant, de lui montrer le plus sûr moyen de se satisfaire.

Dans les contrées où Teselavage existe encore, il m’opère quantité de travaux dont l’effet nuisible retombe en entier sur Tun, sans aucune compensation pour l’usure, et dont l’effet utile revient exclusivement à l’autre.

Le servage a été une mitigation de l’esclavage.

Le seigneur employeur ne réclamait qu’en partie l’effet utile des travaux exécutés par les serfs.

Le salariat moderne est une mitigation de l’esclavage, mais dans la plupart des cas il ne vaut pas l’ancien servage. La cause en est dans la différence des travaux, dans l’accumulation des travailleurs sur de petites étendues et dans une division du travail exagérée.

Dans le salariat, un travail est généralement (mais non toujours) payé pour l’effet nuisible momentané, pour la fatigue immédiate, la faim ; rarement le travail est payé pour l’usure à la longue ; il Test encore bien moins pour l’effet utile qui en résulte pour l’entrepreneur.

La quatrième étape sera peut-être l’association plus ou moins librement consentie, la société coopé-

rative (de production aussi bien que de consommatioi ) ;elle comporterait à la fois la compensation pour reflet nuisible immédiat, la réparation de l’usure à la longue et le partage de l’effet utile entre l’employé et l’employeur.

Le travail étant le changement de forme ou de place utile, opéré par les hommes sur les hommes et liîs choses, il nous reste à donner la signification exacte du mot « utile ».

L'adjectif « utile » veut un régime. Utile à qui ? Toute chose qui satisfait un besoin de l’homme est utile. Comme il n’y a pas de besoin sans homme, il exiîte toujours, en face d’un travail qui est sur le point de se faire, quelqu’un ou une majorité pour décarerque la chose satisfait un besoin, qu’elle est utile. Qui donne le droit à une ou plusieurs personnes de décider si tel travail est utile ou non ? Qui est jug( de ITitilité ? Évidemment, ce ne peut être que la force, réelle ou supposée, matérielle ou morale. C’est le plus fort qui décide que l’effet utile d’une actiin est plus grand que l’effet nuisible, que cette acti )n est un travail.

S le tailleur de pierres, plus ou moins bien rétribué pou ’ l’eflel nuisible de son travail, façonne la pierre qu’il ne possédera pas, qui ne lui servira pas, c’est qu’il est moins fort (dans son acception la plus étendue) et moins favorisé par la fatalité que celui

LE TRAVAIL

qui l’emploie. Il subit le droit de la force, tout en cherchant à l’exercer ailleurs, partout où il pourra.

La majorité gouvernementale d’un pays déclare la guerre ; le simple soldat doit faire face à tous les périls; la plupart du temps, l’effet utile des travaux qui lui incombent revient exclusivement à sa patrie et à ses chefs : il subit le droit de la force qui l’envoie à la souffrance, à la mort.

L’utilité n’est donc pas une chose absolue, une •qualité nécessaire, fixe et bien déterminée, elle est au contraire très relative ; elle dépend de l’homme, de l’espace et du temps. C’est l’opinion du plus fort qui détermine l’utilité d’une action ; le plus fort peut être une seule personne ou une majorité.

Si l’empereur de Russie déclare utile tel travail, ce travail sera exécuté, quel qu’en puisse être l’effet nuisible éprouvé par ses sujets. Si la majorité d^une Chambre vote une loi parce qu’elle la considère comme utile, il se peut trouver néanmoins des millions d’hommes à qui la loi est nuisible; cependant ces hommes la subiront jusqu’à ce qu’ils soient assez forts pour s’y soustraire.

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