CONSCIENCE ET CONSCIENCE
Il Y a entre les idées sur Tunivers très récemment formulées par le naturaliste-philosophe américain Sedwick- Minot ' et celles que je formule et développe depuis bon nombre d'années, de si frappantes analogies que je ne résiste pas au plaisir de les indiquer. Il y a, en effet, entre nous une conformité de vues dont je me réjouis, et qui a ceci de digne de remarque qu'elle résulte des observations et des méditations indépendantes de deux hommes qui les ont puisées à la même source, celle de l'étude des sciences naturelles et de la biologie en particulier.
Dans plusieurs de mes publications précédentes (JEssai sur Vie et la Mort, Essai sur r Immortalité, Evolution et Socialisme, Essai sur la Prière, etc.,) j'ai formulé une conception de l'univers comme composé d'une masse colossale d'énergie qui se présentait sous deux formes distinctes et différentes en apparence, V éner<jie-matiere , ou énergie cosmique, comprenant les forces du monde physique que la science actuelle tend fortement à réduire à une force unique susceptible de revêtir des formes diverses (chaleur, lumière, électricité, magnétisme, etc., etc.) et Y énergie-esprit ou énergie psychique, source des phénomènes de mentalité, tels que pensée, mémoire, volonté, sensibilité, conscience, etc. Malgré les différences apparentes de ces deux groupes de forces je les ai considérées comme des états de la même énergie, les forces
I. Congrès de l'Association américaine pour l'avancement des sciences, Pittsbourg, juin igoa.
Sabatiek. i6
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(le la naliiro irrlaiil que des ('lais inl'éricius ol nulimentaires (lu monlal.
Quant à la nialièrc clIc-nK^mc, Icllo qu'elle est g('n('raleni en l comprise comme quelque chose crentièrcnicnt dillcrent cl dislincl de la force, j'ai toujours d(!'claré qu'elle n'(îlait qu'une figure de la force et qu'elle n'avait pas une existence autonome. Ce que l'on comprend g(''néralement sous le nom de matière n'existe pas proprement et n'est qu'un mode d'(;trc, THi l'ial de l'énergie ; c'csl de l'cnorgie capable d'être sentie par nous, c'est le simple rcsullat de l'impression faite sur nos sens par l'énergie dans ses diverses formes. La matière n'est donc qu'une impression produite par l'activité de l'énergie sur nos sens.
A son tour Minot formule ainsi son hypotlicse sur l'univers :
(c II y a deux choses foncièrement diflérentes dans l'Univers (Iwo fondaincnially diffcrenl ihincja in Univers) force et conscience. Vous demandez pourquoi je ne dis pas trois, et n'ajoute pas la matière;' Ma réponse c'est cjue nous n'avons pas et n'avons jamais eu une preuve quelconque de l'existence de la matière. Toutes nos sensations sont causées par la force et par la force seulement, de sorte que le biolog;iste peut dire que nos sens ne nous apportent aucune évidence de la matière. Le concept (c matière » est un transfert irrationnel fa/i irralional Iransfcr) au monde moléculaire des informations fournies par les sens sur la masse matérielle. Il y a longtemps que Faraday a démonlré qu'il n'y a rien à gagner et qu'il y a beaucoup à })erdre par Thypothèse de la matérialité de l'atome ; et sa position me paraît inexpugnable. »
L'analogie entre les deux conceptions ci-dessus exposées me paraît évidente ; et je crois pouvoir me borner à indiquer les divergences qu'il y a enlrc elles.
Exposons d'abord ce que Minol désigne comme conscience.
Le problème de la conscience, d'après lui, a[)[)arliont à la biologie et |)lus spécialement à ce dé|xaitement de la biologie qui constllue la psychologie expéiimenlalc.
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La conscience a uik^ valeur léléologique inconleslable. Sa (oncli(»n essentielle est tle faiie un choix paniii des sensations rerues ea«»un même temps, el de combiner, d'associer des sensations reçues en des temps dilTérenls. Cette dissociation, et ce constant remaniement, celte recombinaison des sensations, ou des impressions résultant des sensations reçues, de telle sorte que leurs connexions dans le temps soient modiliées, semblent à Minot la caractéristique la plus fondamentale et essentielle que nous connaissions delà conscience.
La conscience a une très grande valeur pour Torganisme, car elle préside hautement aux adaptations; et elle a été le (acteur le plus important de l'évolution en séries animales. Il faut admettre qu'elle existe chez tous les animaux et s'étend d'un bout à l'autre du règne animal.
« La conscience est le phénomène fondamental de la vie animale loiit au moins, sinon de toute vie, comme cela est tout à fait possible. »
La conscience n'est pas une fonction, un état, une condition du protoplasme. Elle est un pouvoir capable de modifier la forme de l'énergie, ce qui s'allie bien à la croyance au libre arbitre ; et les actes conscients dépendent réellement de la conscience et non du protoplasme.
L'hypothèse proposée par Minot se résume ainsi :
a La conscience a le pouvoir de changer la forme de l'énergie; et elle n'est ni une forme d'énergie, ni un état du protoplasme.
L'univers consiste en force el conscience.
Que la conscience ne soit pas une fonction ni un état du |)roloplasme, je le crois certes bien avec Minot, puisque le protoplasme est un étal des forces, une forme de l'énergie réalisée par ce que j'ai appelé esprit, et qui me paraît lépondre à ce que Minot appelle conscience. Mais que la conscience ne soit pas une forme d'énergie, je ne saurais y souscrire. Un agent non matériel capable de dissocier et de recombiner les sensations ou leurs réactions et les impressions qui en résultent, capable aussi de changer la forme d'énergie ne saurait être qu'une force ! Et si nous ne savons
•jj\f\ l'mi.OSOI'llli: DE L El TOUT
nu fond ce qu'il csl, uoiis n'avons pas le droit logiquement (le le séparer entièrement des autres agents que nous appelons forces parce qu'ils sont capables par euxrnèaûesde produire des cliangoments, des elTcts directs.
Je me trouve donc contraint par la logique de considérer la conscience comme une force ou comme une forme de Ténergie ; et reconnaissant entre la conscience ou l'esprit et les autres forces des relations qui les rapprochent et tendent à les assimiler, je pense que l'univers ne consiste pas en deux forces essentiellement différentes, la force et la conscience, mais en une seule et unique force dont toutes les autres ne sont que des modes ou des états, c'est-à-dire l'énergie ou mieux l'esprit ou, pour parler avec Minot, la conscience.
Toutefois, je crois devoir ajouter que ce terme de conscience appliqué aux phénomènes biologiques demande une explication qui n'enlèvera d'ailleurs rien à la valeur bionomique de la conscience telle cpie la conçoit Minot.
La conscience se présente en effet sous deux formes que nous allons retrouver en nous occupant de l'instinct. Il y a en effet une conscience psychulo(ji(juc, que est celle que l'on désigne généralement comme conscience proprement dite et qui est le caractère dominant de la personnalité, et une conscience biolor)ique qui est celle que vise particulièrement Minot, et qui est le caractère dominant de l'individualité. Cette dernière joue dans les actes biologiques un rôle très important, et est la forme caractéristique de la vie. Ces deux consciences ne sont certes pas absolument différentes et étrangères l'une à l'autre, mais ce sont deux faces, deux aspects de la conscience générale, c'est-à-dire de l'énergie spirituelle qui est l'essence de l'univers.
Mais la conscience est-elle bien ce que dit Minot, et représente-t-elle en effet le pouvoir de dissocier les sensations contemporaines pour les rapprocher et les combiner avec d'autres sensations appartenant à une autre époque.^ Il y a cpielque chose de cela dans la conscience biologique aussi bien que dans la conscience psychologirpie. Mais n'y a-t-il pas là proprement l'œuvre de la mémoire qui rapproche des sensations antérieures à des sensations présentes. La con-
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science proprement dite me paraît avoir pour caractère principal et essentiel le sentiment de la continuité de l'être comme sujet de sensations ou de phénomènes. On eût autrefois dit le sentiment de Tidentité, mais Tidcntilé n'est simplement qu'une illusion. Et à son tour le sentiment de la continuité de l'être résulte de Taclivité de la mémoire. La mémoire devient une cause plus ou moins efficace de conscience selon qu'elle s'exerce dans des conditions de perfectionnement plus ou moins accentuées.
Elle donnera en effet le sentiment de la continuité quand elle tendra à éveiller et à rapprocher des sensations ou des impressions hétérochrones qui ont entre elles des affinités de nature et de qualité, en leur donnant la première place aux dépens des sensations ou impressions moins qualifiées.
Il y a d'ailleurs là, en quelque mesure, l'application d'une loi naturelle assez générale et qu'on peut formuler ainsi : le semblable appelle le semblable. La sensation d'une brûlure antérieure produite par un corps incandescent peut-être ainsi reliée par la mémoire à la sensation produite par l'impression résultant de la présence ultérieure du même corps incandescent ou d'un autre semblable. La sensation ultérieme éveille le souvenir d'une sensation antérieure semblable ou affme, en laissant dans l'ombre les sensations autres ou étrangères. Il y a là un véritable discernement de la mémoire, une sélection de la mémoire, qui est de nature à faire naître et à développer le sentiment de la continuité de l'être comme sujet de sensations ; et c'est ce sentiment de continuité, qui plus ou moins rudimentaire, ou plus ou moins perfectionné, constitue un des caractères essentiels de la conscience.
La conscience n'est donc pas une faculté de l'être mental entièrement spéciale, et qui ne se retrouve que dans les formes supérieures de l'évolution du mental.
Elle a ses états rudimentaircs qui sont plus ou moins discernables dans les degrés inférieurs de la vie, et ses états élevés qui en éclairent les degrés supérieurs.
Elle n'est pas quelque chose qui soit plus hors de notre atteinte et de notre compréhension que les autres pouvoirs et formes de l'activité de l'àme. Elle résulte du perfectionne-
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menl de ces mêmes facultés cl en particulier du degré de finesse et de sensibilité auquel peut s'élever ce que j'appelle le discernement de la mémoire. Elle n'est pas ce discernement même; mais elle est au fond le sentiment de la continuité de l'être sujet de sensations, sentiment qui doit son origine et son développement au discernement même de la mémoire.
D'autre part le sentiment de la continuité fondé sur le discernement de la mémoire engendre le sentiment de l'unité qui est aussi un des caractères principaux de la conscience. De là résulte l'assemblage et la liaision permanente d'images engendrées dans des conditions très variées de temps et de lieu. L'idée de Torigine de Tàme, c'est-à-dire de l'être psychique par voie d'agrégation d'énergies psychiques, et celle de son perfectionnement comme dû à une coordination heureuse et à une cohésion bien assurée de ces éléments, peut servir à comprendre ce mécanisme par lequel se sont établies la continuité et l'imité de la conscience.
Cette idée peut fournir également une explication satisfaisante de la faculté d'éprouver du plaisir et de la douleur, qui sont des caractères de la conscience. Le bien-être ou le malaise, la douleur et le plaisir étant les aiguillons et les stimulants de l'ascencion évolutive de l'être soit comme individu, soit comme espèce, on peut concevoir que le plaisir soit le critérium de la marche ascendante c'est-à-dire des progrès dans la cohésion et l'harmonie, ou mieux dans l'unité et la continuité, tandis que la douleur soit le lot de la marche rétrograde c'est àdire \ers la désagrégation et l'incohérence.
Kant a appelé la conscience une synthèse; et le mot est juste à bien des titres.
La conscience est en effet une synthèse au point de vue psychique comme au point de vue organo-physiologique.
Il y a en elle synthèse des éléments divers d'activité empruntés à des dates diverses, à des sensations différentes de nature, à des pensées, à des volontés qui sont en elle rapprochées, reliées, ordonnées, combinées et nouées en fiiisceau plus ou moins serré et compact, mais il y a aussi synthèse organo-physiologique, en ce sens que des éléments orga-
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niques qui servent de base physique, de figuration à celte synthèse psychique se trouvent rcHés entre eux soit dans l'intimité même de la ccUule par la continuité du protoplasme et de ces filaments inlra ou extra-cellulaires, soit par les prolongements enchevêtrés et très éparpillés des neurones qui représentent les accumulateurs et les ordonnateurs perfectionnés des éléments psychiques de la conscience dans les organismes où le système nerveux s'est vraiment différencié et a formé un appareil distinct, fortement organisé et solidarisé.
Ce serait une erreur que de prendre la conscience de rhomme comme le type de toutes les consciences et de vovdoir reconnaître dans les degrés de l'animalité et même dans ses représentants inférieurs, une conscience clairvoyante, capable de s'observer elle-même, de compter ses éléments, de constater et de mesurer sa propre activité. A mesure que l'on descend les degrés de l'échelle, la conscience perd de sa clairvoyance et de sa capacité de tourner ce regard scrutateur sur elle-même et sur ses processus. Cette clairvoyance, la conscience est loin de la posséder d'une manière incessante môme chez Thomme ; et les moments oi!i s'exerce clairement l'activité consciente sont relativement plus rares que ceux oh la conscience agit comme un pouvoir aveugle et silencieux.
S'il y a donc une conscience claivoyante et réfléchissante, il V a aussi une conscience plus ou moins obscure ou cachée dans les profondeurs de l'être. C'est cette dernière que Ton considère comme représentant l'inconscient. Mais, à rigoureusement parler, l'inconscient absolu n'existe pas. Il faut considérer ce que l'on désigne de ce nom, comme représentant des degrés plus ou moins inférieurs ou masqués de la conscience. A la conscience clairvoyante appartiennent tous les processus pensés, réfléchis, raisonnes, voulus et saisis clairement par l'èlre dans leur existence et lear direction \ \ la conscience obscure et comme aveugle correspondent les processus ignorés par l'être conscient, situés
I. Voir Ilarald lIolTdiiig, Esfjuisse d'une psycliolog le fondée sur l'expc rience, traduct. par Léon Poitevin; Paris, F. Alcan, igoo.
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pour ainsi dire dans un plan profond cl ol)scur cl que la lumière n'atteint pas.
Cette conscience obscure et profondcnienl située, que l'on désigne à tort comme inconscience, puhque le défaut de connaissance de ses processus par l'èlrc conscient n'annuUe pas ce qu'il y a en elle de synLhbse et A' individualité, cette conscience obscure, dis-je, qu'il vaut mieux appeler sab~ conscience, préside à l'accomplissement de la plus grande partie, si ce n'est à la totalité, des actes de la vie et tout spécialement aux actes relatifs aux intérêts biologiques, à la bionomie, c'est-à-dire à l'économie de l'organisme vivant, considéré comme individu et comme espèce.
La vie est certainement répandue partout dans l'univers, et elle n'a été refusée à aucun des éléments qui entrent dans sa composition. Mais il faut reconnaître qu'elle est loin de se manifester partout avec une égale intensité et une égale évidence ; et c'est aux différences qui en résultent que doit être attribuée l'erreur qui consiste à distinguer dans la nature une matière morte d'une matière vivante, des corps inanimés et des êtres animés. Or, la vie doit être considérée, me semble- t-il, comme une mise des forces cosmiques ou physiques à la disposition et sous la direction de l'esprit, agissant comme conscience plus ou moins perfectionnée. C'est par la proportion entre ces deux états de l'énergie travaillant au sein d'un groupement matériel, que diffèrent essentiellement les êtres dits vivants ou non vivants. On a l'iiabitude d'appeler matière morte celle où l'élément mental reste obscur, sourd, et masqué, C£uoique vaguement révélé cependant par des mouvements, des appéti lions et des tendances qui décèlent son existence modeste et son rôle parfois dissimulé.
Les êtres vivants ou mieux la matière vivante est celle où l'élément menlal ordonnateur ou directeur des forces cosmiques a acquis les proportions d'une conscience manifeste et dont l'action se révèle clairement par l'éclat des résultats, par le caractère rationnel et logique des opérations, par une sagesse prévoyante agissant en vue d'une fin.
C'est donc du degré de prépondérance et de puissance de l'élément mental dans tout système de forces que dépend