‹ Philosophie de l'effortChapitre 28 sur 51 · HUITIEME ESSAI · texte numérisé non relu

HUITIEME ESSAI

Tout le monde sait, on dti moins tout le monde croit savoir ce que Ton désigne comme actes instinctifs. Tout le monde rapporte en eiïet à une forme de Tactivitc de l'être appelée instinct un ensemble de phénomènes, qui tout en présentant des caractères remarquables de logique et d'utilité pour la vie de Findividu ou de Tespèce, paraissent cependant, et d'une manière étonnante, soustraits à la direction et à Tinflucnce de rintelligence et de la volonté conscientes. C'est à rétndc de ces phénomènes et surtout à la recherche très délicate et très difficile de leur nature et de leur cause que je vais m'appliquer ici.

Dans une lecture récemment faite à la séance générale des classes de l'Institut (igoi), lecture où Télégancc de la .forme le dispute à l'ingéniosité des aperçus, M. E. Perrier, d'accord en cela avec Romanes, s'est efforcé de démontrer que tonle dislinclion, toute démarcation nette et tranchée entre 1 intelligence et Tinstinct était impossible à établir; et que, même dans les cas où toute spontanéité, toute trace de volonté et de réflexion, tout indice d'intelligence libre et consciente semblaient devoir être rigoureusement exclus, c'est néanmoins à l'intelligence même qu'il fallait remonter comme cause et fîicteur réel, mais à une intelligence qui s'est exercée chez les ancêtres de l'animal en d'autres temps, dans im tout autre milieu, dans des conditions toutes différentes des conditions actuelles. Les actes que nous appelons instinclifs aujourd'hui ont donc été dans ce passé le résultat de véritables opérations intellectuelles.

l/iNSTINCT 2.5 1

L'intelligence clail la forme initiale de la menlalilc des insectes par exemple; et leurs instincts d'aujourd'hui ne sont (pie les épaves, ou si Ton veut, les témoins de leur intelligence d'autrefois. Par là se sont créées des mœurs, des coutumes, des habitudes qui, devenant inconscientes, ont pris la forme que nous appelons instinct. Si bien que les instincts les plus merveilleux, les plus étonnants, les plus inexplicables sont le résultat de l'intelligence, de l'éducation, de l'imitation, ayant créé des mécanismes cérébraux qui se sont héréditairement transmis. Des considérations empruntées au refroidissement dont notre globe a été le siège depuis les temps géologiques les plus reculés donnent à cette thèse un appui très ingénieux, et lui fournissent des arguments très dignes d'être pris en considération. J'y reviendrai dans la suite de cet Essai.

INIais tout en acceptant la thèse de Fauteur pour certains des côtés de la question qu'il a envisagés, je crois cependant que tout n'a pas été dit là-dessus, qu'il y a dans cette conception de l'instinct des lacunes sérieuses et des méprises réelles, et qu'elle ne tient pas compte de faits instinctifs au premier chef, auxquels la théorie de l'auteur ne me paraît pas d'une application justifiée. J'y trouve une explication et une interprétation partielle des phénomènes que l'on désigne comme instinctifs, mais tout n'est certes pas là ; et je crois fpi'il convient de creuser encore plus pi'ofondément pour trouver la véritable assise des phénomènes instinctifs.

Analysons donc les fiuts instinctifs proprement dits, ceux qui appartiennent normalement aux caractères des races, des es[)èces, des groupes animaux.

On peut dire qu'à In hase de tout acte instinctif, il y a chez l'animal un besoin, une ap[)élence, c'est-à-dire un sentiment particulier qui porte l'animal à rechercher ce qui peut satisfaire les besoins de son être (en comprenant dans ce dernier terme soit l'organisme proprement dit, soit les éléments psycho-dynamicjues qui président à sa vie mcnlale).

Celte appétence constitue luie première assise de l'instinct. C'est elle cpii l'explique et le justifie, qui en est la cause fondamentale, le phénomène initial provocateur. Cette appé-

252 riiii-osoiMiir- de i- eifout

lencc est donc le senliiucnl éprouvé par rèlre que pour remplir sa destinée, pour réj)ondre à sa fin, il doit aller audevaiil de (pielque chose, se mouvoir vers quelque chose, cl entrer en j)osscssion île quelque chose.

Au-dessous de ra[)pétence il y a donc Tintérèt de l'être ou la souflrance que Tappétence cherche à soulager. Le besoin ou la souffrance est donc le terrain sur lequel s'élève l'appétence ou première assise de l'édifice de l'instinct.

Aux ordres de l'appétence (sentiment, mode de sensibilité) ré[)ond l'appétition, ou l'action d'appéter, c'est-à-dire de rechercher la satisfaction à donner à l'appétence. L'appétition est donc la seconde assise de l'instinct. Ces trois facteurs, le besoin ou souffrance, l'appétence et l'appétition suflîsent à eux trois pour constituer l'instinct dans ses parties essentielles.

L'instinct ainsi constitué et réduit à ces éléments nécessaires n'est pas réellement du domaine proprement dit de l'intelligence, c'est-à-dire de la faculté de discerner, de comprendre, de juger et de choisir. Il est inconscient, involontaire, irréfléchi et se rapproche d'un simple réflexe, sans n'être cependant, dans tous les cas, qu'un réflexe. Au fond en effet de cet acte instinctif, il y a non une intelligence, mais une dose plus ou moins mesurée de mentalité sourde et obscure vis-à-vis de laquelle le réflexe n'est qu'un acte de subordination et d'obéissance.

L'instinct ainsi conçu ne saurait être considéré comme le fruit de l'observation, de la mémoire, de l'éducation, de l'habitude, fruit conservé et transmis par l'hérédité. Il est primordial, car il est nécessaire ; et il est un des rouages insupprimables de la vie de l'être. La vie n'a pu le précéder. Il est venu avec elle comme une condition et une forme môme de la vie.

Dans l'instinct ainsi compris se révèle une finalité d'autant plus facile à constater qu'elle se présente tout émidééc, dirai-jc, et dégagée de toute enveloppe, de toute addition, qui pourraient en masquer la réalité ou en troubler la simplicité. Il y a dans l'être un besoin, une souffrance qui ne sauraient durer sans compromettre la vie de l'être. L'appétence

I, 'instinct 25'i

provoquera l'appélilion, et celle-ci travaillera à conjurer le (langer. Voilà une succession de phénomènes liés entre eux par une puissante et im[)eccal)le logique, en vue d'un résultat, d'une lin, la satislaction légitime de l'être, et sa conservation. Il y a Ijien là une finalité évidente, dont on peut considérer la conception et la réalisation comme remontant plus haut que l'activité voulue et intelligente de l'être, et qu'il est certes permis d'attribuer à la sollicitude créatrice primordiale.

Mais à cet instinct primordial, à cet instinct réduit à ses éléments essentiels peuvent venir et viennent souvent s'ajouter des éléments nouveaux qui ont une autre origine, et un autre caractère initial. L'instinct primaire agglutine autour de lui des éléments de source intellectuelle, et dresse ces édifices instinctifs si merveilleux dans leur complication et dans leur science qu'on ne peut, sans beaucoup de difficulté et de surprise, voir leur point de départ direct, dans l'intelligence même d'animaux de très petite taille, dont la structure générale et cérébrale ne semble pas comporter une telle complication de pensée et une telle capacité de conception et d'exécution. Autour de l'instinct primordial ou vrai noyau de l'instinct vient s'accumuler comme une pulpe savoureuse l'instinct supérieur ou parure de l'instinct. C'est cette parure qu'il convient de reconnaître dans ce que MM. Perrier et Romanes appellent instincts secondaires, etdont, avec raison, ils rapportent l'origine à l'intelligence même, avec tous ses moyens de connaître, d'observer, de progresser, de se souvenir et de se perpétuer par l'hérédité, et avec ses mécanismes cérébraux. L'instinct primordial ou noyau de l'instinct, c'est l'appétence inconsciente, aveugle, provoquant l'appétition. L'instinct secondaire ou parure de l'inslinct a d'abord été désir senti et conscient, action volontaire et rélléchie venant recouvrir et compléter l'instinct primordial pour se fondre en lui et masquer sa simplicité primitive sous sa perfection relative, si bien cpie la distinction s'efface et disparaît à la surface.

Dans l'instinct primordial se manifeste une mentalité rudimentaire, obscure et inconsciente ; dans l'instinct sccon-

')r)/| f'Ilir,f)SOI'HIK T)K t, KKKOKT

cl;iiio se ivlrouvcnl les liiiils cl, los claiios d'une inlcHigence (lui i\ Iravaillé pour- peiTeclioiiner les moyens. 11 a élé dans lous les cas précédé par rinslincl [)riniordial ; et celui ci est toujours à la base du second.

L'examen de quelques actes instinctifs éclairera les considérations qui précèdent.

Il va des actes instinctifs, dont le noyau persiste presque à nu, où les ornements de l'instinct secondaire sont discrets et transparents. Au premier rang de cet instinct on peut placer Tappétence et Tappétition qui portent le mammifère nôuveau-né à chercher la mamelle de la mère. Ici l'intérêt et la souffrance de l'organisme correspondent à la nécessité de la nulrition, l'appétence c'est la faim, l'appétition c'est le mouvement de recherche et de succion. Voilà le noyau. Peutron le considérer comme résultant d'un travail intellectuel s'opérant chez le nouveau-né actuel ? Evidemment non. Il y a là sans doute une mentalité sourde et subconsciente, sinon inconsciente, mais on ne peut appeler cela proprement intelligence. Peut-on voir là les habitudes créées chez les ancêtres lointains du mammifèrepar une activité intellectuelle déployée pendant la vie adulte de ces ancêtres, habitudes devenues héréditaires et inconscientes ? Je ne me chargerai pas de l'établir. On ne saurait considérer la souffrance de l'organisme et la faim qui l'accompagne comme résultant de l'éducation, de l'imitation et de l'habitude. Ces deux éléments du noyau de l'instinct, souffrance et appétence sont des faits primordiaux, et aussi anciens que l'animalité et même que la végétalité. Je crois qu'on peut en dire autant pour l'appétition, c'est-à-dire pour le mouvement par lequel l'animal va à la recherche de ce qui peut calmer sa faim. Ce mouvement peut varier, et varie selon les animaux ; et c'est ici que se manifeste le modeste revêtement de l'instinct primaire, c'est-à-dire l'instinct secondaire. Cela dépend de l'espèce de nourriture dont le jeune animal se repaît. Le jeune oiseau insectivore qui ne peut aller à la chasse, ouvre un large bec pour recevoir la proie que lui apporte sa mère. Il en est de même de l'oiseau pêcheur et plongeur. L'oiseau granivore et herbivore, sorti de l'œuf plus avancé dans son

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développciHcnl, picorc les grains cl se siiiïil à lui-mrnic. Le jeune nianimifère dépourvu de bec et de dénis, ne pouvant ni mordre, ni mâcher, cherche à saisir avec la houchc une sailhe molle el malléable pour en extraire par succion un liquide nutritif. Les larves d'insectes broient, ou [)iquent, ou sucent ou aspirent, suivant la conformation de leurs pièces buccales. L'attitude et le geste changent suivant le régime ; et ces différences peuvent bien, mais dans une certaine mesure seulement, tenir à l'éducation, à l'habitude, à l'imitation ayant jModuit des conformations, des mécanismes et des mouvements héréditaires. Je dis dans vme certaine mesure seulement ; car il n'est pas douteux que la variation naturelle comprise comme Darwin, que l'adaptation résultant de l'influence du milieu comprise comme Lamark, ont eu leur part très importante dans ces modifications de l'appareil préhenseur des aliments; et je ne pense pas qu'il soit possible de voir dans ces deux facteurs de l'évolution des manifestations directes ou indirectes de rinlelligcnce proprement dite des animaux.

On voit donc qu'ici la plus large part de l'instinct n'est pas due à l'intelligence ni des parents, ni des enfants, mais à un mouvement spontané de l'être tendant vers un but par des moyens heureux qui sont en relation étroite avec les conditions de l'organisme, et en harmonie avec ses nécessités. 1/instinct semble donc résulter d'une évidente hnalité.

Ces instincts primaires sont-ils purement des réflexes comme le pense M. Perrier ? Je ne le pense pas ; il y a dans la faim plus qu'un réflexe ou autre chose qu'un réflexe, et dans l'intérêt de l'organisme également. Le besoin d'alimentation est un mode de sentir et de soulTrirqui atteint loul l'organisme, el l'appétence du nouveau-né est une sorte de volonté élémenlaire et rudimcnlaire, c'est-à-dire un fait mental obscur et aveugle. Ce rudiment mental, l'éducation, l'imitation, l'habitude l'ont parfois recouvert d'un léger manteau de mentalité plus élevée, qui comporte des adaptations variées et des perfectionnements plus ou moins élevés. J'ai déjà dit el je répète (pie le réflexe n'est qu'un mécanisme dont le jeu est soumis à une vraie mentalité plus ou moins rudimentaire.

^ÛÇ) PIIIT.OSOPIIIE DR L'EirOUT

IVinslincl sexuel cl de la reproduction consliliic comme la faim un instinct primordial, chez lequel les formes recouvrantes, le manteau élégant fourni par l'habitude Timitalion et réducation jouent certainement un rôle très réduit. Comme dans la faim, il y a pour terrain fondamental un malaise de Tètre, ime première assise, l'attraction d'un sexe vers l'autre sexe, et comme seconde assise l'acte sexuel lui-même.

L'instinct sexuel est de nécessité absolue, il est pour la conservation de l'espèce, ce que la faim est pour la conservation de l'individu. L'attraction sexuelle est fondamentale et date du jour oiî il y a eu dilTérenciation sexuelle. Biea plus, l'instinct sexuel a précédé l'apparition, la constitution des êtres sexués. 11 y a eu en effet une sexualité des éléments, et même des particules protoplasmiques avant qu'il y ait eu des individus sexués. Et d'ailleurs la sexualité des individus n'est point primordiale et autonome; elle résulte en définitive de la sexualité des éléments et même seulement de quelques éléments appartenant aux individus ; et la sexualité des éléments est aussi une conséquence et non un fait primordial, car elle résulte de la sexualité des molécules ; et si l'on v.eut être logique la sexualité des molécules est le fruit et la conséquence de la sexualité des atomes, car il est impossible, à mon avis, de ne pas reconnaître une forme de la sexualité, sinon l'essence même et le fait capital de la sexualité, dans l'affinité chimique qui fait que les atomes d'un élément chimique tendent à s'unir et s'unissent avec les atomes d'un autre élément. L'attraction sexuelle est donc un phénomène primordial aussi ancien que la matière, et peut-être même plus ancien qu'elle, car il semble un des caractères essentiels de l'énergie, qui seule est éternelle. L'attraction sexuelle n'est donc pas un fruit de l'intelligence, de l'être lui-même, de l'être créé. Elle n'est donc certes pas une acquisition de l'être, car elle est contemporaine non seulement de la différenciation sexuée des individus ; mais elle existe déjà aussi dans les éléments sexuels eux-mêmes, dans les cellules reproductives, le spermatozoïde et l'œuf, le spermatozoïde se précipitant vers l'œuf, se fixant à sa surface et s'eflbrçant de pénétrer au dedans de lui et y pénétrant en effet. Elle existe dans les molécules, elle existe

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dans les atomes dont est composé l'univers. Elle ne résulte donc pas d'une intelligence proprement dite individualisée et patente. 11 faut d'ailleurs se rappeler que chez les plantes aussi se nianifesle ratlraction sexuelle même entre individus ( 1 1 alisncrid spirali.s par exemple), mais surtout entre les élé- Mienls sexuels. El personne ne songera à attribuer ces faits à un \ rai réllexe, à un réflexe bien caractérisé, et à fortiori k l'action d'une intelligence individualisée. Non ! l'appétence sexuelle et l'appétition même qui la suit sont des faits primordiaux tenant probablement à des appétences nutritives électives, l'élément sexuel ayant pour Télément congénère et complémentaire une préférence, une prédilection à la fois organique et mentale, mais d'une mentalité sourde et rudimentaire. L'instinct sexuel des individus n'est pas plus que celui des éléments un résultat, une faculté ou une tendance acquise par voie intellectuelle c'est une tendance primordiale, comme celle des éléments. Et il est logique de considérer cette dernière comme la source et la cause de cette première. En effet, quand l'élément sexuel est supprimé, l'attraction des sexes s'efTace ; et je pense qu'il faut considérer la sexualité de l'individu comme une sexualité induile. Il y a induction ayant pour point de départ la sexualité de l'élément pour produire la sexualité de l'individu. C'est là, dis-je, le résultat d'une influence, et une sorte d'induction comparable à celle dont parlent les physiciens. Cette inlluence inductrice de l'élément sexuel sur l'individu sexué revêt chez certains êtres une forme bien remarquable et bien démonstrative puisqu'elle va jusqu'à produire non seulement le rapprochement des individus sexués mais même leur fusion corporelle, pendant que se prépare et s'accomplit la fusion des éléments sexuels mâle et femelle. C'est ainsi que chez les infusoires ciliés s'accomplit la conjugation ou fusion temporaire des individus pendant que se produit la fusion des pronnclcas mâle et femelle. Il en est de même chez certains végétaux (Algues, etc.). L'induction (les éléments et des individus produit donc une impulsion attractive qui aboutit à la fusion. Les deux conjoints rapprochés perdent bientôt leurs limites corporelles sur la face de contact, et confondent partiellement leur substance, Sabatilk. 17

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jusqu'à ce que rappétition sexuelle des éléments étant satisfaite, le stimulus inducteur ait disparu et cessé d'agir.

Mais l'instinct sexuel peut dans l'appétition se revêtir de formes que l'intelligence a produites et perfectionnées par voie d'imitation, de réflexion, de volonté. Les préliminaires de l'appétition peuvent avoir été et ont été du domaine de l'intelligence et de la volonté, et sont devenus des habitudes fixées par l'hérédité. Les chants des oiseaux, des insectes, les gestes galants du paon, du coq et des mammifères en général peuvent appartenir à cette catégorie.

Mais cependant il y a même dans cet ordre des perfectionnements de l'appétition, des faits qui demandent une autre explication. Je veux parler des parures de noce que l'on remarque dans les mâles de tantd'animaux. Sont-ce là des faits pouvant dépendre de l'éducation, de l'imitation ou de Thabitude? Aucun naturaliste ne l'a pensé et je suis de leur avis. Mais faut-il n'y voir que le résultat de la variation fixée par la sélection sexuelle, ainsi que l'a prétendu Darwin P Je ne le pense pas non plus ; et je crois fermement que la volonté de l'être, que son désir d'être beau et désirable, que l'exaltation de l'amour ont été capables d'influer sur l'organisme pour le pourvoir d'embellissements progressifs que l'hérédité a fixés et que la sélection sexuelle a pu accumuler. C'est un acte oii l'intelligence et la volonté proprement dites n'ont certainement aucune part; mais une mentalité instinctive spéciale dépendant de l'ensemble de l'organisme se manifeste par un effort interne qui aboutit à des réalisations organiques.

L'instinct maternel est aussi un instinct primordial, dont les manifestations sont les soins donnés par la mère à sa progéniture. Il est fait d'un mélange d'égoïsme etd'altruisme, la mère regardant inconsciemment et traitant sa progéniture comme continuant à faire partie d'elle-même. Il ne se développe pas toujours également, et semblerait manquer dans bien des cas, et notamment dans les cas où la mère dépose ses œufs et semble les abandonner sans soins ultérieurs. Mais même là, il existe et peut être constaté, car la mère choisit toujours le lieu où elle doit déposer ses œufs et tient à ce qu'ils y trouvent des conditions favorables de développe-

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ment. Il y a là une aspiration affective, un attachement instinctif qui met en éveil et en activité Tappélilion instinctive. Cette appétition peut revêtir des caractères complexes et se perfectionner; et ce sont ces manifestation perfectionnées qui donnent les nids des oiseaux, les loges des insectes, etc. Ces derniers nids peuvent sans doute recevoir quelques perfectionnements de l'entendement, de l'expérience, de l'observation et par suite de l'intelligence; mais l'instinct et ses premières manifestations ont été primordiaux et inconscients; et c'est à l'instinct qu'il faut rapporter véritablement ces phénomènes si remarquables.

Les animaux à métamorphoses déposent leurs œufs dans des lieux où les larves trouveront des conditions favorables d'alimentation, de température, de lumière, d'atmosphère et pourront parcourir les phases de leur évolution. Les espèces aériennes à l'état adulte, mais à larves aquatiques, les dépo seront dans l'eau. D'autres qui, à l'état adulte, ont une nourriture déterminée ou même se passent de nourriture, déposeront leurs œufs sur les plantes qui devront fournir à leurs larves mie nourriture dillérente de la leur, mais qui seule convient à ces larves. Les batraciens qui sont carnivores à l'état adulte placent leurs œufs dans des eaux stagnantes où les larves trouverortt les végétaux capables de fournir l'ali mentalion nécessaire à leurs larves herbivores.

Sans doute il faut voir dans ces actes complexes et qui sembleraient exiger l'intervention de connaissances acquises et de raisonnements compliqués, -des dispositions héréditaires, car il ne faut pas oublier que les états adultes actuels sont des acquisitions ultimes des formes larvaires autrefois permanentes et devenues actuellement transitoires. La forme adulte actuelle a conservé le souvenir héréditaire des appétences et des appétitions de Tancêtre, et elle y conforme sa manière d'agir d'une manière inconsciente et pureiiient impulsive. Maison peut se demander si ces actes primordiaux, de même que les précautions protectrices de la progéniture, les nids, les cocons, les loges, les cacbetles j)lus ou moins ingénieuses, les terriers ont été réellement à l'origine des actes réfléchis, consciemment combinés et résultant d'une

aOo PHILOSOPHIE DE l'efFOUT

volonté libre, ou s'ils n'ont pas été le fruit d'une impulsion interne d'une nature mentale sans doute, mais qui ne saurait être considérée comme ayant agi dans des conditions de liberté et de spontanéité comparables à l'activité de l'esprit, à la vie intellectuelle proprement dite. Pour ma part je suis disposé à voir à la base de ces manifestations de l'instinct maternel, une impulsion inconsciente d'une mentalité obscure et sourde dominée par les aspirations de l'organisme, mentalité pour ainsi dire biologique plus encore que psychologique.

Et en définitive je crois qu'il faut considérer ces soins et ces précautions maternelles chez les animaux comme des héritages d'instincts primordiaux auxquels sont venus s'ajouter de nouvelles formes de l'instinct, quand l'évolution a produit de nouvelles formes de l'espèce. La forme larvaire primitive et permanente avait ses instincts, dont la forme actuelle plus élevée a hérité, et auxquels elle a ajouté ses instincts nouveaux propres à la forme nouvelle.

Ce qui prouve que l'instinct proprement dit, ce que j'appelle le noyau primitif de l'instinct n'est pas proprement et purement un réflexe, c'est qu'il existe chez des animaux ou le système nerveux, siège même des réflexes, fait encore défaut, et chez les végétaux et peut-être chez les nlinéraux.. Les phénomènes que l'on comprend proprement sous le nom de réflexes sont liés en effet à un mécanisme spécial appartenant à la structure du système nerveux. Il y a là des phénomènes de transmission des impressions sensitives à des neurones articulés ou continus par l'intermédiaire de leurs prolongements centripètes et centrifuges de manière à transformer un phénomène de sensation en phénomène d'excitation motrice. Or les protozoaires pas plus que les végétaux, et à fortiori les minéraux ne possèdent ce mécanisme plus ou moins compliqué puisque le système nerveux n'y est en aucune façon différencié. Chez eux c'est le protoplasme général, qui seul est le point de production et de manifestation des phénomènes instinctifs; et ces phénomènes se présentent clairement alors comme des phénomènes primordiaux et nécessaires, comme des conditions indispensables de la vie.

l'instinct 361

Les phénomènes de l'instinct dont les animaux inférieurs et les végétaux sont le siège, ne sont donc pas proprement (les réflexes, mais des phénomènes d'association et de correspondance qui paraissent être des propriétés générales du protoplasme. Les petites masses protoplasmiques formant soit des molécules, soit des éléments cellulaires sont douées d'une faculté de communication réciproque, d'une conductibilité aigiie, d'une virtualité de sympathie, telles qu'il leur suffit dun contact ou d'un étroit voisinage pour qu'une correspondance elTecti\e s'établisse immédiatement, et que les modifications d'une partie réagisse aussitôt sur les parties ambiantes ou associées. Cette réaction peut se propager à travers l'organisme et manifester son effet ultime et caractéristique sur telle ou telle portion plus ou moins éloignée de cet organisme. Ce n'est pas là l'action réflexe proprement dite, s'opérant par rinlermédiaire des neurones ou éléments nerveux, mais il n'est certes pas irrationnel de voir dans ces phénomènes un principe biologique d'influence, d'association et de correspondance, appartenant à l'organisme tout entier, au protoplasme général et qui se localise plus tard dans le système nerveux des animaux plus élevés, pour y constituer les réflexes proprement dits. Le mécanisme du réflexe, ou le le réflexe mécanisme, est le produit et le serviteur de la mentalité organique, mais n'en est pas le producteur et la cause.

Que les végétaux soient le siège de phénomènes instinctifs, j'en ai déjà donné des exemples à propos de l'impulsion attractive qui tend à l'union et à la fusion des éléments sexuels de l'anthérozoïde ou du pollen avec l'ovule chez les végétaux soit terrestres, soit aquatiques. L'exemple très rcmar (juable de la Walisnerie apporte à cette démonstration une illustration spéciale, puisqu'elle nous montre clairement chez le végétal cette attraction induite de l'individu sexué, résultant de l'attraction même des éléments sexuels, attraction induite beaucoup plus généralement évidente chez les animaux que chez les plantes, mais réelle dans un cas comme dans l'autre.

Le cas de la ]yalisneria spiralis est vraiment remarquable;

262 PHILOSOPHIE PE l'effort

el Ton ne serait pas surpris de le rcirouvor dans un f^ronpo d'animaux même assez élevés.

Les ^^ alisneries sont dos [)laiiles a(|iiali(|ut's dilos didïijuos, c'cst-à dire clie/ les(|uclles les sexes sont séparés, les llenrs mâles el femelles étant sur des individus diflérents, et |)la cées au fond d<' Teau. Les Heurs mlmIos sont portées sur de courts pédicelles, et retenues au j'oiid de l'eau. Mais quand arrive le moment de la maturité et de la fécondation, ces fleurs rompent leur court pédicelle, et allégées par une bulle de gaz située au centre du houlon, elles montent comme de petits ballons à la surface de l'eau oîi elles s'épanouissent et où elles (lottent librement, soutenues par trois petits sépales qui se renversent sous forme de trois petites nacelles convergentes. D'autre part et en même temps les fleurs femelles qui sont portées sur un long pédoncule enroulé en spirale à la façon d'un ressort à boudin, détendent cette hampe spiralée et viennent atteindre la surface de Teau où elles s'épanouissent. Le pollen des fleurs mâles, bien plus nombreuses f[ue les fleurs femelles, est porté sur ces dernières par l'air, le vent; et cette fécondation terminée, la fleur femelle con tracte son pédoncule en une spirale à tours serrés, et se trouve ainsi ramenée au fond de l'eau où le fruit mûrira. La grdine sera déposée dans la vase où elle trouve des conditions favorables à sa germination et à son évolution.

Voilà certes des phénomènes merveilleux qui représentent un Ilirtage passablement perfectionné, et qui seraient certainement à leur place dans un traité de biologie et de psychologie animales.

Faut-il y voir TelTet d'une simple coïncidence ? Je n'aurai certes pas la hardiesse de le prétendre. Peut-on y reconnaître des faits initiaux de volonté consciente et de réflexion, devenus faits d'habitude héréditaires? Pas certes davantage. Doit-on y voir le résultat de la sélection naturelle;' Pour ma part je recule devant toutes les difficultés et les merveilles de combinaisons et de rencontres que nécessiterait une pareille explication. Mais, à mon avis, il n'est pas irrationnel de mettre cet ensemble étonnant de phénomènes sur le compte d'un effort, d'une appétition inconsciente de l'organisme

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pour réaliser une fécondation nécessaire à la conservation de l'espèce, et pour échapper aux conditions éminemment défavorables à la fécondation, résultant d'une mise en liberté du pollen au sein de Teau.

Mais il est chez les végétaux d'autres ordres de faits qui ne sont [)as moins frappants et moins capables de démontrer Finlluence d'une sorte de mentalité instinctive destinée à assurer à la plante des conditions d'existence compatibles avec sa forme, sa constitution, ses habitudes, etc., etc. Le très remarquable livre de Darwin sur Les plantes grimpantes apporte à cette idée la plus riche démonstration. Il vaut la peine de nous y arrêter.

Les plantes grimpantes sont des plantes dont la tige grêle, délicate, ne présente pas une rigidité suffisante pour qu'elles puissent s'élever Aers l'air et la lumière (conditions nécessaires de végétation normale), et qui seraient condamnées à ramper dans l'obscurité à l'ombre des arbres érigés, et par conséquent à souiTrir et à périr, si des dispositions spéciales ne venaient suppléer au défaut de résistance des tiges grêles de ces plantes. Mais la nature a paré à cet inconvénient, à ces conditions d'infériorité relative par diverses voies, aussi variées qu'ingénieuses et remarquables ; et l'étude de ces moyens révèle des tendances si logiques, des efforts si bien combinés pour atteindre le but désirable et utile, que l'on se croit parfois en présence, non de végétaux dépourvus, semblet-il, de mentalité, mais d'animaux doués d'instincts conservateurs vraiment remarquables et ayant donné naissance à d'habiles mécanismes bien appropriés au but poursuivi. On en jugera par l'exposé suivant :

Les plantes grimpantes peuvent être divisées en quatre classes :

i" Les plantes volubilcs s'enroulant en hélice autour d'un support ;

2" Celles douées d'organes sensibles qui en touchant un objet s'y cramponnent (feuilles, branches ou pédoncules floraux modifiés) ;

3° Celles qui grimpent à l'aide de crochets ;

4° Celles qui grimpent à l'aide de radicelles.

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Ces deux dernières classes ne piésenlent pas de mouvements spéciaux et sont moins intéressantes. Occupons-nous surtout des plantes voluhiles et des plantes à organes fixateurs sensibles ou plantes grimpantes.

Plantes voluhiles. — C'est la subdivision la plus nombreuse.

Quand la lige s'élève du sol, les deux ou trois premiers articles, ou entre-nœuds, sont droits et restent stationnaires. Mais celui qui leur succède se courbe d'un côté pendant qu'il est très jeune ; et se dirige circulai rement avec lenleiu" vers tous les points de l'horizon, avançant comme les aiguilles d'une montre avec le soleil. Le mouvement révolutif atteint bientôt la vitesse habituelle et continue aussi longtemps que l'accroissement de la plante; mais chaque entre-nœud séparé cesse de se mouvoir en vieillissant. Par là la plante s'enroule constamment autour d'un tuteur, ce (\m lui [)ermet de s'élever à la recherche de l'air et du soleil.

DarAvin, qui a fait une étude très attentive et très précise des mouvements de plusieurs de ces plantes, signale quelques particularités remarquables de ce processus d'enroulement qui lui donnent, à mon avis, une signification non douteuse de finalité et de mentalité obscure et appétitive. C'est ainsi que lorsque la tige grêle a dépassé l'extrémité supérieure de son support, elle se courbe après un certain temps, devient horizontale et présente un mouvement lent de balancement vraiment remarquable. C'est ainsi que chez Vlloyn carnnsn, une tige pendante, sans feuille développée, ayant une longueur de 81'', 3 et composée de sept entre-nœuds, se| balançait d'un côté et de l'autre continuellement mais lentement dans une direction semi-circulaire, pendant que les entre-nœuds extrêmes accomplissaient des révolutions complètes.

Chez une Asclépiadacée (^Ceropegia GarrlneriP) le sommet de la tige, atteignant horizontalement une longueur de 79 centimètres, décrivit un cercle de plus de l'^jBy de diamètre et de 4 '",88 de circonférence, marchant à raison de 81 à 84 centimètres par heure. « Le temps étant chaud, dit Darwin, je laissai la plante sur ma table de travail, et c'était un intéressant spectacle d'observer la longue tige décrivant

t.'l>STI?ÎCT 265

ce <2:ranfl cercle, nuit et jour, à la recherche de quelque ohjet autour (lu(|U('l elle poiurait s'enrouler. »

Pour qui connaît la sobriété et la réserve de style du grand naturaliste, ce langage ne saurait manquer d'éloquence. Parlerait-on autrement d'un animal situé dans Peau, un poulpe, ou vme an-nélide, ou un mollusque ou même un poisson balançant ses tentacules, ou ses filaments, ou ses appendices quelconques à la recherche d'une proie ou d'une eau plus respirable :*

Mais non-seulement les plantes grimpantes s'enroulent pour s'élever, mais elles usent d'un procédé ingénieux pour donner h leur tige plus de rigidité, elles se tordent. On leurrait croire et on a cru que cette torsion était entièrement corrélalive de leur enroulement. Mais Darwin a démontré le contraire, de sorte que la torsion de l'axe de la plante n'est pas absolument liée à l'enroulement, mais a une certaine relation avec les inégalités du tuteur et constitue un moyen pour la tige de gagner de la rigidité « d'après le même principe, dit Darwin, qu'une corde fortement tordue est plus raide (pTime corde qui l'est faiblement. Par là, la tige se trouve placée indirectement dans des conditions avantageuses pour passer sur des inégalités dans son ascension hélicoïde et pour porter son propre poids quand on la laisse s'enrouler libre- . ment. »

En outre, chez beaucoup de plantes volubiles, l'extrémité de la tige a la forme d'un crochet ; or c'est là une disposition utile à la plante « car, dit Darwin, non-seulement le crochet ainsi formé sert quelquefois à saisir le support, mais (et ceci semble être beaucoup plus important) il force l'extrémité de la tige à embrasser bien plus étroitement le support qu'il ne l'aurait fait autrement, et peut ainsi préserver la tige contre le vent. »

La plupart des plantes volubiles sont disposées pour s'élever autour de supports d'une grosseur médiocre quoique variable, et ne peuvent grimper autour des arbres gros. C'est là le cas dans nos régions tempérées. Mais les plantes volubiles des tropiques peuvent grimper le long de gros arbres. Or cette faculté leur est nécessaire ; car sans cela elles attein-

•^66 riiir.osopiiiE de t,'effort

(Iraient difficilenicnl la lumière. Dans nos pays tempérés elle serait nuisible aiix plantes vohibiles rpii meurent annuellement, car elles ne pourraient s'accroître sulVisanimcnt dans une seule saison pour atteindre le sommet des grands arbres et gagner la lumière.

Des espèces qui ont été volubiles cessent de l'être quand les circonstances les font croître dans des milieux oi^i elles ne sauraient trouver de support. Mais les circonstances venant à changer, la volubilité reparaît. Il y a là vme faculté d'adaptation qui éveille très logiquement Tidée d'une linalité et par conséquent d'une mentalité.

Plantes grimpantes. — Les plantes grimpantes sont des plantes qui grimpent à l'aide d'organes irritables ou sensibles. Les vmes grimpent à l'aide de leurs feuilles et d'autres sont pourvues de vrilles.

Les plantes qui grimpent à Taide de leurs feuilles le font soit par leurs pétioles, soit par leurs nervures moyennes prolongées.

Les pétioles quand ils sont jeunes sont sensibles, et si on les frotte légèrement ils se recourbent du côté frotté. Beaucoup de ces plantes sont également volubiles. Quand par le balancement ou l'enroulement de la jeune lige les pétioles . sont portés au contact d'un tuteur, le mouvement révolutif s'arrête ; mais les pétioles excités par le contact se replient autour du tuteur et le contournent. Ainsi le mouvement révolutif a pour principale utilité d'amener les pétioles au contact des objets voisins qui sont saisis lentement, mais sûrement. Puis le pétiole peut subir des changements remarquables. Ils se gonflent énormément au bout de peu de jours, et leur épaisseur double. La structure du pétiole se modifie; ses cellules deviennent plus larges sur le bord qui est en contact avec le support ; mais en outre son tissu d'abord flexible et de rupture facile, devient d'une dureté, d'une rigidité, et d'une résistance considérables. Par là, il devient très durable et persistant : « La signification de ces changements, dit Darwin, est évidente; les pétioles peuvent ainsi supporter la tige d'une manière sure et durable. » Et il faut noter que les pétioles ainsi enroulés perdent leur sensibilité,

ot que ceux qui (lemourenl libies et ne saisissent pas d'objet restent non incurvés, sans enroulement et ne |)résentent ni la rigidité, ni la dureté, ni le poli de ceux qui se sont enroulés autour d\m objet. \"y a-t il pas, dans cette réalisation simultanée de modifications heureuses tendant remarquablement vers un but déterminé, une évidence de finalité?

Un fait remarquable observé par Darwin sur Tropœokun fricn/oruin mérite d'être noté/Les lilaments^ et les j)étioles (les jeunes feuilles, s'ils ne se cramponnent à aunni objet, après être restés plusieurs jours dans leur position primitive, oscillent un peu d'un côté à l'autre d'une manière spontanée et lente ; ils se dirigent alors vers la tige et la saisissent. On dirait qu'elles cherchent dans ce dernier mouvement une satisfaction quoique imparfaite aux exigences de l'instinct. Ce phénomène n'estil pas comparable à ces manifestations de l'instinct qui aboutissent à ce but de tromper la faim.

Chez le Solanum jasininoïdes une feuille entièrement développée est capable de saisir un bâton. Chez Gloriosa Planta qui grimpe à l'aide des nervures médianes prolongées et recourbées en crochet, tant que la plante est jeune et de petite taille, c'est-à-direqu'elle peut se soutenir sans appui, les feuilles au nombre de 4 ou 5 ont leurs extrémités molles et non sensibles et ne forment pas de crochets ; la tige ne s'enroule pas. « La faculté de grimper n'est pas nécessaire, dit Darwin, et par conséquent ne se développe pas. Il en est de même des feuilles placées au sommet d'une plante en fleur complètement développée et qui n'avait pas besoin de grimper plus haut. » Mais quand la plante s'élève, et a besoin de grimper, les feuilles s'allongent, deviennent sensibles à la face interne et se recourbent en crochet, a Nous voyons par là, dit Darwin, combien est parfaite l'économie de la nature. » N'y at-il pas là, dirons-nous, une évidence de finalité.

Il y a des plantes à vrilles. On sait que les vrilles sont des organes filamenteux, sensibles au contact et servant exclusivement à grimper. Les véritables vrilles sont le' résultat de la modification des feuilles avec leurs pétioles, de celle des pédoncules floraux, des branches et peut-être des stipules.

Chez Bignonia iingiiisj)ar exemple, chaque feuille se com-

pose d'an pétiole portant nne paire de foUioles et se termine en nne vrille formée par la modification de trois folioles qni ressemble d'une manière curieuse, dit DarAvin, à la jambe et à la patte d'un petit oiseau, moins le doigt postérieur. Les trois doigts se terminent par des grifîes pointues et dures, très recourbées en bas comme celles de la patte d'un oiseau . Le pétiole de la feuille est sensible au contact, et se courbe du côté toucbé. Mais les pétioles secondaires des deux folioles latérales ne sont pas sensibles. La vrille entière, c'est-à-dire le tarse et les trois doigts sont également sensibles au contact, surtout à leurs surfaces inférieures. C'est-à-dire que la sensibilité n'existe que là où elle peut être utile à la fixation de la plante par ses vrilles. Quand une tige croît au milieu de branches minces, les vrilles sont amenées au contact de ces branches par le mouvement révolutif des entre-nœuds, et alors un doigt de la vrille ou deux, ordinairement tous les trois, se courbent et après plusieurs heures, saississent solidement les petites branches comme un oiseau quand il se perche. Ou bien si c'est le tarse qui arrive au contact du rameau, il se courbe, entoure le rameau; et les doigts portés de l'autre côté vont saisir le rameau en passant de chaque côté du tarse. Ou bien c'est le pétiole qui arrive au contact avec un rameau ; il se contourne autour de celui-ci, portant avec lui la vrille qui saisit son propre pétiole ou celui de la feuille opposée.

Les pétioles se meuvent spontanément et comme ils sont opposés, lorsqu'une tige essaie, dit Darwin, de s'enrouler autour d'un bâton vertical, les pétioles des deux côtés arrivent au contact du bâton, se courbent l'un vers l'autre, l'embrassent, et les vrilles à forme de patte, se saississent mutuellement ou saississent leurs pétioles, et fixent la tige au support avec une solidité étonnante.

Quelques plantes, la Bignonia Tweedyana par exemple, possèdent quatre différents modes de grimper, ordinairement répartis sur des plantes distinctes, à savoir : l'enroulement en hélice, et la faculté de s'élever à l'aide de feuilles, de vrilles et de radicules.

Certaines se hissent le long d'un bâton vertical, en s'en-

L lîSSTlNCT 269

roulant en hélice, et en le saississant alternativement avec ses vrilles opposées, comme le ferait un matelot qui se hisse au haut d'un cordage soit main sur main, soit avec les deux mains élevées ensemble au-dessus de sa lête ÇBi(jnoiiia UUoralis).

Les mouvements des vrilles dans celte espèce (/>'. UUoralis) sont spontanés ; ils sont tout à fait indépendants pour les vrilles opposées, de sorte que lorsqu'on laisse toute la tige s'enrouler librement, la direction suivie par l'extrémité de chaque vrille est on ne peut plus embrouillée; elle explore, dit Darwin, irrégulièrement un grand espace pour trouver un objet qu'elle puisse saisir. Enfin quelques jours après que les doigts ont saisi étroitement un tuteur, leurs extrémités mousses se développent en boules discoïdes qui deviennent fortement adhérentes au bois.

Chez Bignonia speciosa se passent des phénomènes très remarquables que Darwin décrit comme suit :

« L'extrémité de la vrille est presque toujours droite et pointue. Toute la portion terminale présente une singulière habitude que, chez un animal, on appellerait instinct, car elle cherche continuellement une petite crevasse ou un trou pour s'y introduire. J'avais deux jeunes plantes, et après avoir remarqué cette habitude, je plaçai près d'elles des poteaux qui avaient été perforés par des insectes ou fissurés par la sécheresse. Les vrilles par leur propre mouvement et par celui des entre-nœuds, se dirigeaient lentement sur la surface du bois, et quand le sommet arrivait à un trou ou à une fissure il s'y introduisait ; pour atteindre ce résultat, l'extrémité dans une longueur de i"",2 ou de o'^"',6 se courbait souvent à angle droit avec la portion basilaire. J'ai observé cette manœuvre de 20 à 3o fois. La même vrille se retirait fréquemment d'un trou et introduisait sa pointe dans un second trou. J'ai vu également une vrille maintenir sa pointe (dans un cas pendant 20 heures, et dans un autre pendant 36 heures) dans un petit trou et puis la retirer. Tandis que la pointe est ainsi introduite temporairement, la vrille opposée continue son mouvement révolutif ».

Parfois les vrilles saisissent et lâchent successivement le même tuteur, à plusieurs reprises. Elles semblent avoir du

270 PHILOSOPHIE DE L El- FOUT

déyoùl p(Mir cerlaiiis tuteurs, si Ijicri (|u'après les avoir saisis, elles s^en éloignent et se redressent. Si on leur donne un tulenr d'une autre nature, elles le saisissent et s'y accrochent solidement.

Le Bifjnonid raprcolala appelé à grimper le long d'arbres ordinairement tapissés de lichens, de mousses, etc, a des feuilles qui se transforment en une vrille ramifiée qui fuit la hmiièrc et qui par ses extrémités peut ou bien s'insinuer comme des racines dans des crevasses, ou saisir de petites pointes saillantes, ces extrémités formant ensuite des disques ou excroissances cellulaires qui sécrètent un ciment adhésif et enveloppent alors les fibres les plus fines des lichens, des mousses, des écorces, par suite de leur croissance continue. Ces disques ne se forment jamais si les extrémités crochues des vrilles ne touchent aucun objet.

Notons encore que les vrilles une fois fixées subissent dans bien des plantes une contraction hélicoïde qui les raccourcit et les rend élastiques comme des ressorts en spirale. Les vrilles libres peuvent aussi présenter cet contraction spiralée ; mais cette contraction est beaucoup plus lente que celle d'une vrille adhérente. La contraction hélicoïde est très utile à la plante. Elle l'élève en raccourcissant la vrille ; elle la rapproche du tuteur, tout en lui laissant une certaine liberté de mouvement et de position. Elle donne de l'élasticité aux vrilles, et leur fournit le moyen de résister au vent et aux eflorts de traction. Chez la plupart des plantes à vrilles, le sommet de la tige ou de la pousse dépasse le point d'où part la vrille et se courbe généralement d'un côté, de façon à se soustraire aux enroulements de la vrille. Chez les plantes dont la pousse terminale n'est pas suffisamment écartée dès que la vrille arrive à ce point dans sa course révolutive, la tige devient rigide, se redresse et s'élevant verticalement, franchit victorieusement l'obstacle.

Le mouvement révolutif de certaines vrilles est accéléré on retardé en se dirigeant vers la lumière ou en s'en éloignant ; d'autres sont inditïérentes à cette influence; d'autres se meuvent toujours vers Tobscm-ité, ce qui les aide puissamment à trouver un support.

Certaines vrilles ne sont pas sensibles et ne s'enroulent pas; elles ne peuvent saisir un tuteur, mais elles se tournent vers l'obscurité, et étalant leurs brandies en contact avec une surlace quelconque presque plane, elles produisent des disques adbésifs, c'est-à-dire sécrétant une substance résineuse qui fait adhérer le disque à la surface. Tel est le cas de VAmpelopsis ou vigne vierge.

Enfin il y a des plantes grimpant à l'aide de crochets et de radicelles ou crampons qui présentent aussi des dispositions ingénieuses et des adaptations remarquables qui rappellent les impulsions de l'instinct.

Darwin fait, dans ses remarques finales, observer que la faculté de se mouvoir soit spontanément, soit par suite de divers stimulants, est bien plus commune chez les plantes que le supposent généralement ceux qui n'ont pas étudié ce sujet.

« On a affirmé souvent vaguement, dit-il en terminant, que les plantes se distinguent des animaux par l'absence de mouvement. Il serait plus vrai de dire que les jslantes n'acquièrent et ne manifestent cette faculté que dans les cas où elle peut leur être utile, ce qui est comparativement rare, car elles sont fixées au sol, et la nourriture leur est apportée par l'air et la pluie. On voit à quel degré une plante peut s'élever dans l'échelle de l'organisation, quand on considère une des plantes les mieux pourvues de vrilles. Elle place d'abord ses vrilles prêtes pour l'action, comme un polype dispose ses tentacules. Si la vrille est déplacée, elle subit l'influence de la pesanteiu' et se redresse néanmoins ; elle est influencée par la lumière, elle se courbe vers elle ou la fuit, ou bien elle n'en tient pas compte, selon qu'elle y trouve son avantage. Pendant plusieurs jours les vrilles ou les entre-nœuds, ou tous les deux s'enroulent spontanément avec un mouvement régulier. La vrille touche un objet, le contourne prompteinent et le saisit solidement. \u bout de quelques heures elle se contracte en hélice, entraînant la tige en haut, et devient un excellent ressort élastique. Alors tous les mouvements s'arrêtent. Par suite de l'accroissement tous les tissus deviennent bientôt prodigieusement forts et durables. » La vrille a « achevé son œuvre cl elle l'a, dit Darwin, admirablement accomplie ».

.Fai tenu à donner ici une idée aussi exacte que possible de cette remarquable étude expérimentale de DarAvin sur les plantes grimpantes. A dessin j'ai rapporté quelques passages de ce livre très suggestif, et j'ai noté en passant les expressions ca|)ables de nous initier sur les impressions et sur la pensée de Darwin au sujet de pbénomènes si remarquables. Le lecteur aura remarqué, je pense, combien le grand naturaliste philosopbe incline vers la reconnaissance chez la plante d'une spontanéité d'action et de développement organique en vue d'une fin à réaliser, en vue d'une œuvre utile pour la plante.

Pour lui la plante cherche spontanément, choisit, se retire, se courbe, va au devant de la lumière ou la fuit, selon qu'elle y trouve son avantage. Elle achève son œuvre, et ne s'arrête que quand elle l'a admirablement accomplie. Pour lui enfin la plante peut présenter et présente de singulières habitudes que, chez un animal, dit-il, on appellerait instinct.

1/ auteur de VOrigine des espèces au moyen de la sélection naturelle ou la lutte pour Vexistence dans la nature, n'a pas dans ce livre sur les mouvements et les habitudes des plantes grimpantes (traduct. G. Rémovald, Richard Gordon; Paris, 1877) formulé précisément une explication de ces disposition's et habitudes remarquables par la simple sélection naturelle. Il n'est certes pas impossible de concevoir une explication de cette nature, mais elle n'est pas non plus à l'abri de graves objections, et il s'agit de savoir s'il n'est pas possible de lui préférer une explication plus simple, moins complexe et tirée de la conception du nMe de la mentalité dans toutes les parties de la nature. Il ne serait pas juste de prétendre que cette dernière explication est moins naturelle que la première et qu'il y a en elle un caractère de mysticité qui doit la faire repousser comme proprement scientifique. La question est de savoir si, en efTet, les phénomènes naturels sont l'effet de purs mécanismes aveugles et nécessaires, ou si cpielfpie chose de rationnel ou de voulu, si une mentalité plus ou moins obscure et rudimentaire, si une volonté inconsciente ou subconsciente ne préside pas à leur réalisation. Jai exprimé déjà mon opinion à cet égard, l'appuyant sur celle

de philosophes éminenls, dôiil il me sufTira de nommer Aristole. J'y reviendrai [)Our dire seulement que je crois qu'il convient de considérer tous ces faits remarquahles accomplis par les plantes grimpantes ; comme représentant de véril;d)lcs instincts destinés à assurer à ces plantes grêles et flexibles des conditions favorables d'existence, l'air et le soleil. Il y a là vraiment des actes instinctifs comparables à ceux que l'on observe chez les animaux ; et les explications tirées de l'organisation matérielle de ces plantes, ne sauraient leur enlever ce caractère. Chez les animaux également la construction organique coexiste avec l'instinct, car elle est l'instrument nécessaire de l'instinct, mais elle ne constitue certes pas l'instinct. Elle n'en est pas la cause efîiciente, elle en est le [)roduit ; elle est venue répondre à un besoin interne, à une aspiration de l'être, à un désir de supprimer une infériorité, une souffrance ; elle est venue satisfaire à une appétence qui a provoqué l'acte appétitif et la formation du mécanisme capable de le réaliser.

Il existe donc des instincts chez les plantes ; et je partage cette opinion de Haeckel que des instincts existent chez tous les organismes, chez tous les protistes, chez toutes les plantes, aussi bien que chez tous les animaux et tous les hommes. Peut être môme, à mon avis, n'est-il pas trop hardi de voir une manifestation de l'instinct, dans ce pouvoir qu'ont les cristaux brisés ou mutilés de réparer léîirs pertes durant leur croissance subséquente et même, comme l'a démontré Loir pour les cristaux d'alun, de ne recommencer à croître que lorsque ces déformations auront été réparées, à condition que ces déformations soient légères.

Je le répète, il existe donc des instincts chez les plantes et ces instincts me semblent encore ici révéler im finalisme bien évident. L'auteur de VOricjme des espèces si prudent dans l'acceptation des causes finales semble du reste, ici, avoir cédé à cette évidence, car il parle de plantes grimpantes et de leurs vrilles comme d'êtres construits en \aie d'une fin utile, et agissant constamment en vue de cette fin. Je ne puis croire que cette manière de s'exprimer ne soit que conditionnelle et occasionnelle. Je n'en verrais d'ailleurs pas la raison, Sabatieu. 18

•2-[\ PHILOSOPHIE DE i/eFFORT

Car les laits aulorisonl ccilcs à })ailcr d'eux comme le fait ici le grand naltiialislc. Mais si les mouvements et les conformations a])i)rt)priées des plantes grimpantes représentent vraiment des instincts et leurs mécanismes spéciaux, il en ressort des conséquences intéressantes et qui viennent singulièrement appuyer les vues que j'ai précédemment formulées sur la nature de l'instinct.

L'existence de l'instinct chez les végétaux et peut être aussi chez les minéraux, oblige d'abord à élargir la notion de l'instinct et à ne pas le considérer comme lié à un mécanisme déterminé, tel que le mécanisme des réflexes, c'est-àdire à l'articulation des neurones et à leurs excitations successives. Ce mécanisme manque aux minéraux, aux végétaux et aux animaux inférieurs. Le réflexe n'est donc pas la source de l'instinct, il en est la conséquence et le produit. Il est le résultat même du perfectionnement de l'instinct chez les êtres oiî le système nerveux a acquis une dilTércnciation suffisante.

L'instinct est une impulsion primordiale, inconsciente sans doute', mais de nature mentale et rationnelle, puisque ses actes sont empreints de logique et de raison. Je consens à dire avec Ila'ckel que c'est une tendance fondamentale de la vie organique, mais à condition que le mot de tendance ne représente pas une impulsion quelconque, aveugle et folle, où le basard domine en maître, et d'un ordre purement mécanique. La tendance instinctive est une première manifestation d'une mentalité rudimentaire mais d'une mentalité, puisque dans le caractère logique de ses effets on reconnaît clairement des caractères de mentalité.

Mais si nous considérons maintenant les actes instinctifs des plantes grimpantes, nous sommes frappés de ce qu'il y a de voulu, en apparence du moins, de logique, de rationnel et en môme temps d'ingénieux et de complexe dans ces manifestations. En effet, dans certaines d'entre elles (la vrille de Bifjnonia spcciosa présentant la singulière babitude de cbercber continuellement une petite crevasse pour s'y introduire, puis se retirant fréquemment d'un trou pour introduire sa pointe dans un second trou), Darwin voit un acte que, dit-il, chez un animal on appellerait instinct.

L INSTINCT 27b

Che/ un animal un inslincl aussi complexe pourrait sans doute être considéré comme un instinct primordial, comme un instinct élémentaire, mais il faut reconnaître qu'il y a déjà dans cette recherche conlinuclle d\me crevasse, dans laquelle elle puisse se fixer, et dans ces changements fréquents de situation (juelque chose qui tient des perfectionnements de rinslincl primaire pour en faire un instinct secondaire. Ahstraction faite du sujet, c'est-à-dire de la nature végétale du sujet, et à considérer ces actes comme produits par un animal, on y verrait aisément des mouvements appétitifs perfectionnés par Tentendemcnt, par l'observation, par l'expérience, par la réflexion, par la faculté déjuger et de choisir. Ces actes instinctifs et plus encore ceux de ValUsncria nous mettent donc en présence d'actes instinctifs ayant des caractères tels qu'on pourrait les considérer comme ayant dû leur première origine à la raison raisonnante.

Et cependant on ne peut considérer les végétaux comme le siège d'une semblable faculté. Mais, de ce que les végétaux ne peuvent être considérés comme doués de raison, comme capables de réflexion, d'observation, de volonté consciente, on n'est ])as en droit de conclure qu'ils sont exclus du domaine de la psychologie, et qu'il n'y a pas chez eux des traces non douteuses d'une mentalité inférieure et rudimentaire. La [)roposition est certainement faite pour surprendre les esprits liabitués à ne considérer les phénomènes que dans les étals de développement élevé et de dilïércnciation très accentuée et dans l'espèce humaine en particulier. Mais c'est là une méthode imparfaite et vicieuse qui rétrécit et rapetisse singulièrement les points de vue, et qui ne montrant aux yeux de l'observateur que les différences et les distinctions très accentuées, lui cache complètement les alUnités fondamentales, et la communauté d'origine et de nature de phénomènes qui à leurs phases de début étaient confondus et inséparables. Dans l'appréciation juste et rationnelle de ces relations, les considérations puisées dans l'examen des phdses évolutives initiales, des phases rudimentaires, permettent de rapprocher et de réunir ce que les développements successifs ont progressivement séparé et éloigné. Je me suis appliqué à exposer

a-jG l'iiiLOSoi'iiiE nrc i/effoht

ce itoinl de vue clans mon Essai sur L'OricnhUion de la nuHhiule en cnohilionisnic, public en 1896 (JUvue de Mélaldtysi(/ui' cl de Morale, t. III, n" i, janvier iSqG), cl f|ni conslilue le premier Essai de ce volume, .le trouve donc ici l'occasion de l'aire une application des principes que j\ni formulés ailleurs.

Dans le cas actuel il convient cVcxaminer s'il n'est pas rationnel de considérer les plantes comme douées d'un élément psychique comparable à celui que nous accordons volontiers aux animaux. Autrefois le principe psychique paraissait pour beaucoup de philosophes et de naturalistes être la propriété exclusive de riiommc. Plus tard on voulut bien en reconnaître l'existence chez les animaux supérieurs plus ou moins rapprochés de l'homme ; mais quand Hœckel et d'autres avec lui parlèrent de la psychologie des protistes, c'est-à-dire des êtres placés au bas de l'échelle du règne animal et confinant aux végétaux, ce fut un vrai scandale dans le monde des philosophes et même dans celui des naturalistes. Aujourd'hui le scandale s'est dissipé, et nul naturaliste sérieux ne se refuse à voir dans les mouvements de l'amibe, dans sa réponse aux excitations extérieure, dans ses moyens de recherche de l'aliment, etc., des rudiments d'une mentalité que l'analogie ne permet pas de nier.

Eh bien, il convient aujourd'hui d'élargir encore le cercle du psychisme et d'y englober les végétaux, et par conséquent de reconnaître que partout 011 est la vie est aussi l'esprit, ainsi que je l'ai affirmé à bien des reprises dans mon « Essai sur la vie et la mort » et dans mon « Essai sur l'Immortalité » et dans d'autres publications de philosophie naturelle. Et d'ailleurs la vie est-elle autre chose qu'une manifestation de l'esprit ?

J'ai déjà exposé ici quelques faits relatifs aux plantes grimpantes et à la Yallisnerie, qui me paraissent certes de nature à éveiller l'attention des penseurs et à les rendre favorables à la reconnaissance du psychisme plus ou moins rudimenlaire des végétaux. Mais le sujet est trop digne d'intérêt et comporte des conséquences trop importantes pour que je ne cherche pas à grossir le faisceau de faits et de considéra-

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lions avant liait à la question. L'nc confcrcncc sur Les nioiivemenis des plantes, faite au Congrès de l'Association britannique pour l'avancement des Sciences (GlasgOAV, 1 6 sept. 1 90 1 ) par 1^' rancis DarAvin, le fils et l'élève du grand naturaliste, me fournira des éléments précieux de démonstration ; et je vais en rapporter les points principaux pouvant concerner le ])sycliismc des végétaux.

L'auteur, après avoir rappelé la proposition si pittoresque de Huxley « une plante est im animal enfermé dans une boîte en bois », aflirme que des mouvements très nets peuvent èlre observés dans tous les végétaux et dans. n'importe quellejardinière si modeste soit-elle. Par la photographie d'un pied de haricot rouge on peut, dit-il, suivre la plante dans les oscillations auxquelles donne lieu sa recherche instinctive d'un tuteur le long duquel elle puisse grimper. Les plantes ont une tentance remarquable à s'incurver pour prendre dans tous les cas une position verticale ; et quand le but est atteint le stimulus cesse d'agir. Les choses se passent, dit l'auteur, comme si la plante ne se trouvait bien que dans la position verticale, et comme si le mécontentement que lui cause toute autre position se manifestait par une incurvation. La plante est très sensible à la gravitation, elle a le sentiment de la position du centre de la terre et s'accroît dans la direction ainsi perrue. A cet égard elle fait exactement comme l'homme qui a le sentiment général de la verticalité de son corps etdesohjets environnants. IMaisThommc a besoin du fil à plondi pour placer les uns sur les autres les matériaux d'une maison. La plante étage de même l'une sur l'autre les cellules qui composent son édifice et l'élève suivant une ligne verticale; la sensibilité à la gravitation est très grande chez elle, et la dispense du fil à plomb.

La chose n'est pas explicable mécaniquement. « La gravitai ion nintcrvient que comme une sorte de signal, d'avertissement, signal que la plante interprète de la manière la plus convenable pour son succès dans la lutte pour la vie, tout comme ce que nous voyons ou entendons nous donne le signal de changements dans le monde extérieur pour régler notre conduite. »

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