‹ Philosophie de l'effortChapitre 29 sur 51 · Pini.OSOI'IlIE DR I. rFFORT · texte numérisé non relu

Pini.OSOI'IlIE DR I. rFFORT

Une plante de fève a Irois ordres de racines, qui ont cxaclenicnt la même striirliirc. La racine principale ou primaire s'enfonce verticalement dans le sol jusqu'à une certaine profondeur. Elle émet des racines secondaires qui sont .exactement semblables à elle, et qui néanmoins ne s'enfoncent pas verticalement dans le sol, mais obliquement et même, dans certains cas, liorizontalcmcnt. Les racines secondaires émettent des racines tertiaires, de slructuie identicpie à la leur, mais qui ne se comportent ni comme la racine primaire ni comme les racines secondaires. Elles se jouent de la force de la gravitation et poussent à leur fantaisie. Or il est impossible d'expliquer par une théorie impliquant l'action directe de la pesanteur, pourquoi les trois ordres de racines ont trois modes distincts d'accroissement.

En revanche, on voit facilement que les dilTérences d'allures des trois catégories de racines correspondent bien aux besoins de la plante et peuvent par conséquent être provoquées par le même signal. La racine principale prend le chemin le plus court pour arriver aux couches profondes du sol ; les racines secondaires disposées en quatre ou cinq rangées pénètrent et occupent le terrain entre les racines principales ; et, quant aux racines tertiaires, tenant pour certain que les autres ont fait leur devoir, elles occupent les espaces restés libres en croissant à l'aventure. Elles n'ont donc pas de sensibilité spéciale à la gravitation, et leur accroissement irrégulier suffit pour les nécessités du cas, car parmi les êtres organisés la nécessité est la mère du développement.

Les plantes obéissent d'ailleurs de manières très variées au signal de la gravité. Ainsi les fleurs du trèfle s'enfoncent d'elles-mêmes dans le sol, et assurent ainsi l'ensemencement tic leurs graines. Elles se dirigent d'elles-mêmes comme des racines primaires vers le centre de la terre. D'autres fleurs sont guidées par la gravitation dans des buts ditTérents. Le narcisse commun s'élève d'abord en ligne droite aAec son bourgeon à fleur compact et pointu ; mais quand la fleur s'ouvre, la tige qui la porte s'incline près du sommet et amène le tube delà fleur dans une position horizontale plus propice pour montrer ses brillantes couleurs aux

insectes. Les fleurs sont guidées en cela par la gravitation et oscillent dans ce mouvement jusqu'à ce qu'elles aient pris la position convenable. 11 en est de môme chez le pied d'alouette. Tant que la plante est abandonnée à elle-même, la tige des fleurs reste tranquille, mais dès qu'il y a déplacement entraînant déviation de la fleur, le stimulus spécial dû au sens de la gravitation agit pour incurver la tige et la ramener dans la position convenable.

Tous ces cas de plantes exécutant certaines courbures utiles, qui se produisent quand la plante est déviée de la verticale, et qui cessent quand la position normale est retrouvée, tous ces cas paraissent à l'auteur ne pouvoir s'expliquer que par la théorie d'après laquelle la gravitation agit, non pas comme une action mécanique, mais comme un avertisseur, que les plantes peuvent négliger complètement, ou, suivant les circonstances, interpréter à leur façon.

M. Francis Darwin, cherchant à découvrir la partie de la plante qui lit le signal résultant de la gravitation, établit que ce n'est pas nécessairement la partie qui exécute le mouvement corrélatif. De même qu'il y a chez les animaux des mouvements réflexes dont le stimulus a un siège différent du siège du mouvement et est transmis à ce dernier par la machinerie nerveuse qui transmet le stimidus par l'intermédiaire d'un centre nerveux, de même chez les plantes il y a une région de perception, une autre de motilité et enfin la transmission d'une influence de la partie qui perçoit la sensation à la région qui exécute le mouvement.

Pour les cas de Tinflexion de la lige de Setaria vers la lumière et sous rinfluence delà lumière, les expériences démontrent que la lumière n'agit pas comme stimulus siir la tigequi est cependant le lieu de la flexion, mais sur la pointe, sur le sommet de la tige de Setaria. La tige qui s'infléchit n'est pas impressionnée par la lumière ; et le sommet ou pointe qui est impressionné ne s'infléchit pas. La pointe est donc l'organe de porceplion, la lige est la région motrice, et il est clair qu'une influence est transmise de la pointe à la tige. Il y a là une sorte de réflexe sans le mécanisme spécial de transmission ou de réflexion que constituent les appareils nerveux

i?8o piiii.osoi'iiiu i>i: i/i;i'i'()UT

chez les animaux. Pour la scnsibililé à la gravitation des racines les cx[)ériences de Gh. Dar^^in, de Pfeflcr et Cza[)ek et de Francis Darwin ont démontré que le sommet de la racine, la pointe, est la région dans laquelle la force de gravitation est perçue, que c'est la racine elle-même qui est la région motrice et qui s'infléchit sous l'influence du stimulus du signal qui lui est transmis par la pointe; si bien que Francis Darwin se croit autorisé à reprendre les paroles de son père et à dire qu'il y a à peine exagération à alhrmer que le sommet de la lige de Sctaria, ou la pointe de la racine, agissent comme le cerveau de Fun des animaux inférieurs. Ce sont des avertisseurs, des régulateurs et des excitateurs.

En présence de ces mouvements des plantes et des condi-' lions dans lesquelles ils se produisent, lout en reconnaissant les difllcullés du sujet, M. Francis Darwin se pose la question de savoir si les plantes offrent quelque chose qui permette de discerner une ébauche de conscience', si les plantes ont des rudiments du désir ou de la mémoire ou de (|uel(juc autre des facultés dites mentales.

11 désire insister sur ce point que le processus qu'il a appelé « action par signal » est du même type que l'action par association et se trouve par conséquent cire de la famille de l'habitiideet de la mémoire.

Les propriétés dont l'auteur vient de parler ont élé, dit- il, comparées à l'instinct ; et s'il préfère les appeler des réflexes, c'est parce que le lerme d'instinct s'applique généralement à

I. Le mol conscience n'ayant pas ici racccplioii que lui donne le langage ordinaire, je renvoie [lour fixer le sens qu'il faut lui attribuer dans le cas actuel à ce que j'ai déjà dit sur la conscience, dans l'Essai Conscience et conscience c[ui fait partie de ce volume. Darwin a voulu certainement attribuer au terme conscience à propos des végétaux le même sens que Minot. Il s'agit ici é^ idemment de cette forme de la conscience générale ou esprit que j'ai appelée conscience biologique ou bionomique, et qui n est qu'un mode de mentalité présidant à la logique et à la coordination heureuse des actes vitaux j)roprcmcnt dits. Comme Darwin, Minot est très disposé à reconnaître cette conscience aux végétaux aussi bien qu'aux animaux, car il la regarde comme « le phénomène fondamental de la vie animale tout au moins, sinon de toute vie, comme cela est tout à fait possible ».

l'instinct 2(Si

des actions avant une base mentale indubitable; et il bésite encore à afïirmer cette base mentale. Néanmoins, dit il, le problème [leut être traité par la métbodc évolutionisle et trouver sa solution dans l'application du principe de continuité. Celte application place le naturaliste en face du dilemme suivant : Si l'œuf bumain provient d'un germe de protoplasme qui possède une qualité obscure et imperceptible qui se dével()p[)e sous forme de conscience, par analogie, on peut supposer (pie d'autres corps protoplasmiques, ceux des plantes, par exemple, ont au moins le principe de qualités similaires. Mais en renversant Targument, si un corps protoplasmique, celui des plantes, par exemple, peut accomplir les fonctions essentielles d'une cbose vivante sans posséder une conscience, la valeur supposée de la conscience cbez riiomme n'est qu'une illusion, et l'bomme n'est, comme la plante, qu'une macliine, qu'un automate.

« Sans entrer davantage dans la question, dit l'auteur cité, je me contenterai de dire pour le moment qu'il n'y a rien de non scientifique à classer ensemble plantes et animaux à un point de vue psycliologique. A cet égard je ])uis m'appuyer sur l'avis d'un physiologiste bien connu, M. James AA ard, qui arrive à cette conclusion que l'esprit est toujours i/iipli(jué dans lu rie. Le même auteur fait remarquer que ce serait à peine aller trop loin que de dire que « la conception d'Aristote d'une àmç des plantes est soulenable, même aujourd'bui, du moins aussi soulenable (pie peut l'être une nolion de ce genre à une époque où les âmes ne sont ])lus à la mode ! »

« Il serait plus commode pour moi, ajoute M. V. Darwin, de me conlenler de penser que les plantes sont des végélaux aulomales, comme certains pbilosopbes se contentent défaire de riioinme un automate ; mais cette échappatoire ne me satisfait pas et j'espère que d'autres biologistes trouveront aussi insuflisant un point de vue d'après lequel la conscience n'est plus qu'un produit accessoire, une action automatique, el f[ue, avec le temps, ils arriveront à une conception définitive de la valeur tle la conscience dans l'économie des organismes vivants. Je ne doute pas, au surplus, que les faits

i>niLOsopiiir: un l efiout

que nous venons trexainincr ne doivent contribuer à Télaboralion de celte large conception psychologique. »

Les considérations qui précèdent ont pour la question de la valeur et de la nature de Tinstinct chez les plantes une significalion qui uY-chappera pas à la sagacité du lecteur, l'allés appuient fortement cette conception dont je me fais ici l'interprète et le défenseur, à savoir que l'instinct étant chez les plantes la manifestation d'une mentalité plus ou moins rudimentaire et inconsciente, peut trouver chez les animaux une base mentale de même nature, et ne doit donc être expliqué, ni par un pur mécanisme, ni par un aveugle automalisme, ni enfin par le souvenir héréditaire et devenu inconscient d'une activité mentale manifestée antérieurement chez les ancêtres par de hautes facultés raisonnantes aussi conscientes que perfectionnées. C'est là la conclusion qui intéresse avant tout la solution de la question de l'instinct dont nous avons entrepris ici l'examen. Et en effet, ces actes instinctifs des végétaux ne sauraient évidemment être considérés comme des actes primitivement réfléchis voulus et conscients, devenus inconscients par l'ellct de Thabitude et transmis comme tels par l'hérédité.

De tout ce qui précède il me semble que nous pouvons tirer quelques conclusions intéressantes sur la nature de rinstinct.

Les actes instinctifs nous paraissent en effet des réponses aux besoins de Torganisme, des actes accomplis dans l'intérêt de la conservation de rindi\idu et de Tespcce et qui, (juoique réglés suivant un dessein logique et rationnel, n'ont [)oint eu pour point de départ une délibération raisonnée, réfléchie, et pour forme première le caractère d'un acte volontaire conscient.

Si l'organisme éproiive des besoins et des aspirations, il a en lui les énergies nécessaires pour y satisfaire dans la mesure où Texigent son existence normale et son bien-jtre physiologique. Le pouvoir considérable d'adaptation que manifestent clairement les êtres vivants en sont des preuves

l'unstinct 283

irréfutables. Quand l'organisme change de niilieu et se trouve placé dans des conditions nouvelles, sans (jiie la réflexion et la volonté conscientes aient nécessairement à intervenir, il se modifie pour s'adapter aux exigences de ce nouveau milieu, et il le fait avec une ingéniosité, avec une logique cpii n'ont rien à envier aux résolutions résultant d'une savante réflexion. Ces adaptations sont en réalité des actes instinctifs, des opérations efTectuées par l'organisme sous l'influence et la direction d'une mentalité inconsciente, mais logique et rationnelle. La faculté d'adaptation peut donc nous éclairer sur la nature de l'instinct, car elle est au fond elle même un instinct.

Il n'est cependant pas douteux que parmi les actes qui sont considérés aujourd'hui comme dépendant de l'instinct, il y a une distinction à établir. En effet, à côté des actes proprement instinctifs, c'est-à-dire instinctifs dès l'origine, il se trouve des actes qui, d'abord réfléchis et conscients, sont devenus irréfléchis et inconscients par TelTet de l'habitude et de l'iiérédité. Ce sont là des pseudo-inslincts qu'il faut distinguer des vrais instincts d'une origine bien différente. On conçoit combien il est naturel et explicable que Romanes, Perrier, Haeckel et d'autres désignent comme instincts secondaires tous les instincts compliqués qui paraissent au premier aborti avoir exigé povu" leur formation première des actes d'une mentalité supérieure et des opérations ititellectuelles perfectionnnécs. Mais je m'élève contre cette répartition arbitraire des actes instinctifs élevés, et je pense fermement que beaucoup d'entre eux appartiennent aux instincts primordiaux et sont dus en réalité à une impulsion primordiale dont la nature n'est au fond cin'une mentalité rudimentaire et inconsciente.

Aussi, sans nier ce qu'il y- a d'ingénieux et de séduisant dans les vues de Romanes et de Ed. Perrier, je ne |)uis les considérer comme donnant des instincts secondaires ou supérieurs des animaux et des insectes hyménoptères aimuels en particulier ime explication d'une portée générale et s'appliquant à tous les cas. Prenons un exenqile qui nous permettra d'être clair.

28/| l'FIlLOSOI'lIlK DE l'eiFOUT

On sait (jue le Splicx occilanicus, espèce de guêpe, pond SCS (iMiCs dans des loges qu'il a creusées dans le sable. Dans charpie loge est tl('|)osé un seul œuf. Tandis rpic l'animal adulte vit de matières fluides et vcgélales, le miel des lleurs, la sève des arbres, la larve ne peut vivre que de proie vivante. Le sphex ayant besoin de fermer chaque loge après y avoir dépose l'œuf unique qu'elle renferme, il faut de toute nécessité que la proie que l'animal destine à nourrir la larve y soit déposée et enfermée avec lui. Pour le Sphex, la proie est une énorme sauterelle armée de puissantes mâchoires et de pattes hérissées de grilles et de piquants. Le problème à résoudre est complexe : placer dans la loge une proie vivante redoutable, mais avec la chance presque certaine, ou bien que la proie détruira la loge et reprendra sa liberté, ou bien que l'œuf ou la larve seront maltraités et tués par leur compagnon de prison. 11 ne faut pas songer h placer dans la loge une proie déjà tuée; car avant que la larve soit née et ait pu la dévorer, la proie se dessèche ou entre en putréfaction et la larve la refuse comme nourriture. Le Sphex repousse ces deux solutions très imparfaites de la difficulté, et en choisit d'emhlée une troisième entièrement efficace et merveilleuse. Il pique le gros héphippiger de son dard venimeux justement à la face inférieure de la région thoraciquc, et il atteint par là les gros ganglions nerveux thoraciqucs dans lesquels il injecte son venin paralysant et curarisant. La proie est par là plongée dans une sorte d'immobilité léthargique qui, tout en supprimant la faculté motrice, respecte la vie pendant une durée suffisante et prévient la putréfaction. La larve naissante trouve ainsi à sa disposition de la chair fraîche, seule nourriture qui lui convienne.

Voilà ce que font les Sphex et comme eux les Pompiles, les Crabrons, les Odyneres, les Scolies. C'est là un fait extrêmement remarquable et qui touche au merveilleux et à rincompréhensible, si l'on songe que ces mères devront atteindre le terme de leur existence dès que la ponte est achevée, accomplissant des actes si extraordinaires pour des êtres qu'elles ne verront jamais, pour une progéniture qu'elles ne connaîtront pas, pour des enfants posthumes.

L*1]NSTI>'CT 'i85

En oulrc \v nic'rvcill(Mix s'accroît de celle clrconslance que les enfants n'ayant |)as connn leur mère morte avant leur venue au jour, n'ont [)u recevoir d'elles les avertissements et les leçons dictées par l'expérience des parents. J'ai à peine besoin de faire remarquer combien est embarrassante pour la science l'explication de pareils faits.

Sans vouloir exposer ici toutes les explications proposées, je vais me borner à trois que je discuterai et apprécierai. Elles résument d'ailleurs les quatre points de vue principaux sous lesquels a été envisagée la question à résoudre.

L'opinion la plus répandue parmi les naturalistes et les pliilosopbes a rapporté les mœurs si remarquables du Sphex, de la Scolie, etc., à un pur automatisme. Celte opinion c[ui concordait si bien avec la doctrine cartésienne faisant des animaux de purs automates, de véritables macbines aveugles est à peine soutenable aujourd'bui. Je crois que le nombre des naturalistes qui refusent aux bètes toute intelligence et en font de pures macbines tend de plus en plus vers zéro ; et le groupe des liymenoptères auquel appartiennent les animaux que nous étudions actuellement fournit d'autre part des preuves si irrécusables d'intelligence et même d'intelligence déjà perfectionnée qu'il n'est pas permis de considérer les actes si étonnants et si logiques, si rationnels que nous avons relatés, comme constilnant de purs actes mécaniques d'où la mentalité serait exclue.

Les trois solutions qu'il me reste à discuter comportent donc l'intervention de l'intelligence, l'intervention d'une menlalilé non douteuse, mais la comprennent d'une manière dillércnte. Dans l'une comme dans lautre de ces inlerprétations des laits, les actes accomplis |)ar les liymenoptères fouisseurs, et par le Spbex en particulier, sont actuellement des actes puremennt instinctifs et comme tels soustraits à l'influence des opérations mentales conscientes, c'est-à-dire à la réflexion, à l'expérience personnelle, à l'éducation, au calcul, à la volonté ])ropremcnt dile. Il y a à la base de ces actes, des consiruclions cérébrales qui ordonnent et qui règlent tout sans f[ue rintelligencc pro[)remeiil dile, la raison aient lien d'inlervenir.

286 PHILOSOPHIE DE i/f:FFOUT

Mais ce qui sépare profondément l'une de l'aulrc ces trois interprétations instinctives des mœurs du S[)licx actuel, c'est la conception de Tétat initial, deTorij^ine première deces dispositions iiislinctives. Pour les uns et parmi enxsurtoul,Homanes, lùlmond Perrier, ces instincts s'expliquent [)ar l'intervention, chez les ancêtres de ces animaux, derintelligenceet par conséquent de l'observation, de l'imitation, de la réflexion, de l'éducation, de la mémoire, pour accomplir des actes qui sont sortis peu à peu de leur conscience pour devenir inconscients c'est-à-dire instinctifs chez leurs descendants (Perrier, « L'Instinct », BiiUeliii de rinstitiit psycholo<jiqiie international, décembre 1901).

A cette conception on peut opposer dès l'abord une objection très grave ainsi formulée par Perrier : « Il y a dans la nature actuelle des animaux annuels en quelque sorte, en tète desquels se placent les insectes et à qui leur courte vie ne permet ni d'observer, ni d'imiter et qui possèdent cependant de merveilleux instincts, sinon les plus merveilleux de tous. »

Perrier a essayé d'y répondre. Il l'a fait avec beaucoup d'esprit, d'ingéniosité et avec non moins de science quant au fond et d'élégance dans la forme. Voici le schéma de son argumentation : pendant la période primaire de notre globe, les insectes seuls représentèrent dans le monde le mouvement et la joie. Pour eux la longue période de douce température qui semble n'avoir cessé qu'après les débuts de l'époque tertiaire fut un véritable âge d'or. Lem* vol les mettait à l'abri des carnassiers terrestres et ils n'avaient pas à redouter la rigueur des hivers. Aussi leur vie était-elle de longue durée ; leur grande taille permet de le supposer. Dans le calme d'une longue et heureuse vie, des insectes privilégiés purent accomplir des opérations mentales qui nous étonnent aujourd'hui. Rien n'empêchait les générations mêlées et chevauchant, de transmettre aux suivantes ce qu'elles avaient a{)pris. De là des habitudes traditionnelles qui créèrent des mécanismes organiques et nerveux d'abord personnels, puis héréditaires.

Quand arrivèrent le froid et les hivers, le froid tua la plu-

i/i>'Stin(:t 287

part des inscclcs ; mais licureuscmenl la période qui séj)arc la naissance de Télal adulte a chez les êtres vivants une tendance à se raccourcir. C'est ce qui eut lieu pour un certain nombre d'insectes qui réussirent à faire tenir leur développement dans l'espace d'une belle saison, de manière à ce que les opérations de la ponte eussent lieu avant la fin de; l'automne. La mort peut alors survenir sans que l'espèce ait à en soullrir, mais la vie de Tinsectc est réduite à quelques mois. Les générations sont alors séparées par la durée de l'hiver et sont sans relations les unes avec les autres ; l'expérience personnelle et l'éducation sont suppriméespar la briè veté de la vie. Désormais les opérations intellectuelles disparaissent, et il ne reste que les mécanismes héréditairement acquis et jadis organisés par l'intelligence.

Quelques insectes vivant en société (abeilles, termites, fourmis) abrités dans leurs nids ont bravé l'hiver ; et grâce à leur vie prolongée l'expérience et l'observation deviennent possibles chez eux ainsi que l'éducation et l'imitation. La science acquise par les individus les plus intelligents produit des modifications qui se transmettent par hérédité. Ainsi à l'automatisme de l'instinct, l'intelligence vient elle à tous les degrés mêler son merveilleux opportunisme. De là les mœurs sociales si remarquables de ces insectes. « L'histoire des insectes sociaux sur qui les hivers n'ont pas eu de prise confirme donc que l'intelligence était la forme initiale de la mentalité des insectes ; leurs instincts d'aujourd'hui ne sont que les épaves ou si l'on veut les témoins de leur intelligence passée. »

Voilà la théorie de Perrier et Romanes. Ce qui la caractérise c'est : i" qu'elle met à la base et à l'origine de Tinsfinct des opérations vraimentintcllectuelles, observation, éducation, c'est-à-dire l'expérience enseignée, raisonnement ; 2" qu'elle suppose et exige l'hérédité des caractères et des qualités acquis ; 3" qu'elle fait de l'instinct un acteprimilivcmenl libre et intellecluel qui crée un mécanisme et qui devient enfin de l'automalisme héréditaire.

Quelque séduisante que soit cette théorie, je ne crains pas de dire qu'elle repose sur une équivoque et sur une confu-

288 piiii.osoi'im: de l'ettout

sien. J)e ce que des actes intellectuels viennent presque toujours se mêler aux actes instinctifs, de ce que ce que j'ai appelé le noyau instinctif se recouvre presque toujours d'un rcviMcnient inlellcctucl et rationnel niènic, Pcrrier conclut à une identité d'origine et de nature de ces deux ordres de mentalités : la mentalité instinctive et la mentalité intellectuelle. Là est l'erreur. S'il est des cas où ces deux mentalités sont difficiles à séparer, il en est d'autres où on ne doit pas les confondre. Je crois que les premiers cas se rapportent surtout à des actes spéciaux qui ne sont pas liés intimement et directement à des nécessités biologiques ou, comme on le dit, à la bionomie de l'animal. Les babiludes contractées par la répétition fréquente et prolongée de certains actes tels que les jeux des animaux sont dans ce cas. Ils finissent par acquérir l'inconscience qui en fait des pseudoinstincts, tandis que les instincts vrais, ceux qui sortent des profondeurs de l'organisme ont pour base et origine toute autre chose que l'intelligence raisonnante. Le cas du Sphex me parait très nettement être dans ce dernier cas.

Si l'instinct était toujours le résultat de la transformation d'actes intellectuels en actes inconscients, il devrait arriver que les instincts les plus remarquables se trouveraient précisément chez les animaux les plus intelligents. Gela ne paraît pas être la vérité. Darwin prétend que « l'homme a peut-être un peu moins d'instincts que les animaux les plus rapprochés de lui », et que les instincts des animaux supérieurs sont moins nombreux et plus simples que ceux des animaux inférieurs (0/7- (jinc de l'homme). Il est certain qu'il n'y a ni chez l'homme, ni chez les animaux les plus rapprochés de lui, un instinct comparable pour le merveilleux de la conception et pour l'inconcevable précision dans la difficulté de l'exécution, au cas du Sphex et des hyménoptères fouisseurs. Darwin a certainement raison; et quand James (^Principes de psychologie) Poucliet {Revue des Deux-Mondes, 1870), Alix {U Esprit des bêtes, 1890) prétendent, le premier que l'homme est l'être qui a le plus d'instincts, et les deux derniers que ce sont justement les animaux les plus intelligents qui ont les instincts les plus nombreux, ils commettent une erreur provenant de

l'instinct 289

ce qu'ils confondeiil avec les vrais inslincls les phénomènes à demi iiisliiulirs 011 plus juslcment pseudo-instinclifs cpii résultent uniquement d'iiabitudes acquises dans des domaines qui ne sont point radicalement liés avec les nécessités et les impératifs biologiques.

Et d'ailleurs peut-on raisonnablement supposer que certains instincts ont une origine intellectuelle et résultent d'une observation et d'une expérience conscientes ? Peut-on raisonnablement supposer que le serpent j^itbon, dont Tinlelligence est loin d'être remarrpiablo, couve ses œufs (ce qui est exceptionnel chez les serpents), parce qu'il a d'abord pensé qu'il était bon de le faire, que cela assurerait et hâterait l'éclosion de sa progéniture; et qu'ayant contracté cette habitude, il l'a transmise à tous ses descendants comme tendance et habitude instinctives et héréditaires? Je ne le pense pas ; et je dirai avec .lames que la poule couveuse n'a pas reçu ses lumières à cet égard d'expériences personnelles, ni d'expériences faites par ses ascendants, et qu'il ne se passe chez elle d'autre processus psychique que le sentiment qu'un œuf est « l'objet sur lequel on ne saurait jamais rester trop longtemps assis » (^^ . James, The Principes of Psychology, London, 1891).

Nous verrons d'ailleurs que le cas du Sphex est susceptil)le d'une explication rationnelle, mais où l'instinct se présente sous une forme complexe, combinaison de plusieurs instincts. Mais il m'est impossible de concevoir comment les premiers Sphex ont pu, par de vraies opérations intellectuelles, ])ar des volitions raisonnées, arriver à comprendre et à savoir que le seul point qui assure rell'et toxique de leur \enin sur l'Ephippiger est précisément la place occupée par les ganglions nerveux thoraciques qui sont d'ailleurs pro- Ibndémenl cachés sous la peau et qu'il doit percer de son dard; et comment les mêmes ancêtres des Sphex ont compris (pie leur dard poiterait là du venin jiaralysant et hypnotisant ; et comment leur larve ne saurait subsister qu'à la condition de leur donner une pâture ainsi immobilisée quoique vivante. Et d'ailleurs, si les Sphex primitifs n'ont pas usé de cette science si profonde et de ces processus si

Sabatieu. If)

'2Q0 MIILOSOPIIIË DE L Eli OUT

merveilleux (car une l<'llc édiicalion de Fespècc a ceilaincnienl exigé une longue période), comment on I vécu les larves correspondantes, commcMit se sont-elles alimentées? C'est encore là une dilliciilté à résoudre et elle n'est pas la seule.

Voilà quelques objections ; et elles sont certes loin de représenter toutes celles dont la théorie est passible. Je me borne à elles pour le moment. .Faurai l'occasion d'y revenir.

J'ai dit que l'opinion de Perrier suppose démontré le principe lamarckien de la transmission héréditaire des caractères acquis.

Darwin est loin d'avoir attaché à cette transmission des caractères acquis autant d'importance qu'à la transmission des caractères innés provenant de la variation et fixés par la sélection naturelle. Je me garde certes bien de faire à la théorie de Perrier et des psychologues animaliers modernes le reproche de reposer sur la doctrine lamarckienne que je crois bien plus vraie et bien plus générale que la doctrine darwinienne.

Mais je partage l'opinion de Darwin quand il dit qu' « il est facile de démontrer clairement qu'il est impossible que les instincts les plus merveilleux que nous connaissions, c'est-à-dire ceux des abeilles de ruche, et ceux de bien des espèces de fourmis aient été acquis par l'habitude » ((Jriijine des espèces).

Pour lui la majorité des instincts complexes semblent avoir été acquis d'une tout autre façon, c'est-à-dire par la sélection naturelle des variations d'actes instinctifs simples. Darwin connaît donc deux sources de l'inslinct : la principale est la sélection naturelle, l'autre moins imporanle la transmission héréditaire d'actes intelligents, c'est-à-dire la transmission héréditaire de caractères acc|uis.

Il résulte de là que pour Darwin la plus grande part des instincts a pour point de départ la variation naturelle, base des processus de la sélection, en dehors de l'inlervenfion de l'intelligence. Ce sont donc dès leur origine des actes non intelligents ; quelques instincts seulement seraient dûs à des actes intelligents devenus habituels et transmis héréditairement. Ce sont ceux que je considère comme des pseudo-instincts.

L^INSTI?ICT 501

Son disciple Romanes, suivant de très près ce jugement, a distingué les instincts primaires et secondaires ; les instincts primaires sont ceux qui, sans collaboration de l'intelligence, ont été acquis par la sélection naturelle, et les instincts secondaires sont ceux qui sont dus à Télimination ultérieure (le rintelligence et sont par conséquent des actes qui, dans des générations antérieures, étaient dus à rintelligence, mais (|ui se sont automatisés plus tard par la transmission héréditaire.

Pour moi je considère qu'il y a unedistinclion plusprofbnde à établir et qu'il ne faut considérer connue vrais instincts que ceux qui se sont constitués en dehors de l'intervention de l'intelligence. Lesautres sonldehuxinstincts, despseiido-instincts , des actes habituels ayant revêtu la forme de l'instinct, mais n'en ayant pas la nature et l'essence, en ce sens que s'ils peuvent jouer dans la vie un rôle utile et même important, ils n'ont pas avec les profondeurs de l'être vivant les liens étroits et nécessaires qui constituent pour les vrais instincts des impératifs biologiques.

Je crois donc que les vrais instincts ne doivent pas être rapportés quant à leur source à des actes vraiment intellectuels, et que leur origine doit être cherchée ailleurs. En cela je suis d'accord avec Darwin et Romanes pour ce qui a trait à ce qu'ils ont appelé l'un les instincts innés et fixes et l'autre les instincts primaires. Je pense avec eux que les vrais instincts sont innés. Mais je ne puis partager l'idée de Darwin et de Romanes qui attribue l'origine de ces instincts vrais à la variation. La variation est en effet pour Darwin un processus mystérieux dont la raison et la logique nous échappent et en vertu duquel les organismes vivants subissent des changements de toute sorte, de toute importance et de toute valeur. Ces changements ou variations sont le point de départ des transformations qui aboutissent à créer les espèces. Un fait qui les caractérise, c'est qu'elles peuvent présenter des valeurs et des significations très diverses, étant les unes indiilércntes, les autres favorables, les autres même nuisibles aux organismes porteurs. La sélection naturelle s'exerçant sur ces formes nouvelles produit de la variation, assure la

survi\an(C de relies (jiii ociroieiil à leurs [)oiieuis des apllludcs supérieures el condamne à un moindre succès ou même à la disparition celles (|iii ont été moins l)icn douées parles eiVets de la variation.

Avec Lamarck et un nombre toujours croissant de naturalistes actuels, je ne pense pas que telle soit la loi fondamentale qui préside aux perfectionnements des êtres organisés, et par (•(•nséquent à raj)[)arilion et à l'évolution des instincts. Je crois en effet que les variations dont les organismes sont le siège ne sont point dépourvues d'une orientation générale qui, à travers des tâtonnements évidents, finit par remporter dans la réalisation de l'évolution des organismes. L'adaptation aux conditions du milieu, Thabitude physiologique, les nécessités de la fonction et par conséquent les besoins de l'organisme, et disons-le en insislant, ime influence interne, une impulsion, une tendance non douteuses impriment aux êtres organisés des directions déterminées qui leur donnent des caractères nouveaux et en font des formes ou des espèces nouvelles.

Des formes nouvelles, des besoins nouveaux, des conditions organiques ou biologiques nouvelles appellent des facultés, des énergies nouvelles ; et je crois fermement que les instincts vrais, ceux qui tiennent aTix conditions intimes et fondamentales des organismes trouvent leur origine dans cette adaptation, en dehors de toute intervention voulue et réiléchie de l'intelligence. Ces instincts constituent des réponses logiques et rationnelles, sinon raisonnées, réponses inconscientes ou subconscientes dès le début, aux aspirations et aux exigences de l'organisme. Car si l'organisme a en luimême des besoins et des aspirations, il a également en lui les énergies nécessaires pour y satisfaire dans la mesure que l'exigent son existence normale et son bien-être physiologique. Le pouvoir considérable d'adaptation que mani- ' lestent si clairement les organismes en sont une preuve irréfutable.

Peut-être trouvera-ton dans la complexité et la finalité si étonnantes des instincts et de quelques-uns en particulier une objection à faire à la manière de voir que j'expose ici.

l.'iNSlINCr 2f)3

Il paraît cmi cU'ol plus lacilc de ks cxplii^ucr par des opérations intelleotuellcs autrefois conscientes, parce que nous sommes familiarisés avec la complexité et le caractère rationnel et prévoyant de ces opérations. Mais comme le fait justement remarfjuer James (^Principes of Psyclio(o(jy^, la complexité et la linalilé étomianles des instincts, ne sont ni plus étdiuiantos, ni plus ine\|)lirables que la grande complexité et la (inalité du reste de roryanisme. Or il ne nous vient pas à la pensée de soutenir que ces dernières sont dues à des opérations intellectuelles proprement dites, mais nous les rapportons comme cause aux forces qui président au développement des organismes et aux échanges organiques, c'est-à-dire à des forces ayant une orientation déterminée et obéissant à une tendance finaliste incontestable. L'organisme n'a pas besoin de l'intervention de rintelligence raisonnante pour donner à sa construction dynamo-organique ses mécanismes et ses fonctions complexes et merveilleuses. Il n'a pas plus besoin de cette même intelligence pour donner aux instincts, c'est-à-dire à des combinaisons organo-dynamiques d'un autre ordre leur existence et leur fonctionnement.

L'instinct n'a donc pas pour moi sa source dans l'intelligence proprement dite. 11 est le fruit de l'organisme vivant, et appartient au psychisme général des organes auquel les centres nerveux automatiques servent de lieu de concentration et de coordination. «C'est, comme le dit justement Schneider (^Der tliierische Wi//c. p. Gi) l'impulsion à une action du but de laquelle l'individu n'a pas conscience, mais qui malgré cela mène au but » ; ou bien, comme ledit Herbert Spencer, « les instincts proprement dits sont des activités réflexes complexes» et où l'intelligence proprement dite n'a pas de part essentielle, pas plus qu'elle n'en a dans les contractions réflexes de l'estomac ou des vaisseaux.

Mais à la base de l'instinct comme à celle des réflexes se liouve une mentalité rudimenlaire et inconsciente, celle qu i |)résitle aux opérations générales des organismes, et qui est peut être inséparable de la vie et est peut-être la vie mème^ A ce point de vue la conception de l'instinct peut être singulièrement élargie, car la vie des cellules, les lois des échanges

2^4 PHILOSOl'lllE DE l'eFFORT

et dos transformations dont elles sont le siège, les fonctions auxquelles elles correspondent, sont aussi çlc véritables instincts; et la vie orf.'^a nique est dans son ensemble une accumulation merveilleuse d'instincts cellulaires et moléculaires qui sont autant de formes rudimentaircs de mentalité.

Telle est la notion de l'instinct à laquelle je crois devoir m'arrèter. La considération des organismes animaux suIUrait certainement à l'asseoir dans mon esprit ; mais les instincts non douteux et parfois aussi merveilleux dont le monde des plantes nous fournit bien des exemples, sont bien de nature à me confirmer dans cette appréciation de l'instinct comme effet d'impulsions émanant de l'organisme vivant, impulsions inconscientes sans doute, mais de nature mentale, et ayant pour but de répondre à des nécessités biologiques relatives soit à la conservation de l'individu, soit à celle de l'espèce.

On reprocbera peut être, à la conception de l'instinct que je viens d'exposer, de donner des actes instinctifs compliqués et étonnants, comme ceux du Sphex languedocien par exemple, une explication qui n'explique rien, et qui invoque le merveilleux pour donner une explication rationnelle du merveilleux. Il pourra paraître que la théorie de Perrier, de Romanes, et d'autres, faisant de ces instincts élevés et complexes l'héritage, les épaves, ou les témoins de l'intelligence des ancêtres, il pourra paraître, dis-je, que cette théorie qui ne fait pas intervenir un facteur nouveau, et qui s'explique par le connu, par la notion justement acceptée de l'intelligence des insectes par exemple, donne à l'esprit plus complète* satisfaction que la théorie qui invoque l'intervention d'une mentalité spéciale dès l'origine, c'est-à-dire de l'instinct tel que je le conçois. Mais je ne crains pas de dire que c'est là une grande erreur ; et que la théorie qui invoque l'intelligence comme source première des instincts exige de la raison bien plus de concessions que la théorie qui croit que l'instinct proprement dit a eu pour origine un instinct qui est resté tel, plus ou moins modifié et perfectionné.

La méthode de raisonner qui veut, qu'avant de cherche

l'instinct 2q5

une explication des pliénomènes, dans l'extraordinaire ou dans rinconnu, on demande cette explication aux moyens oiclinaiieset connus, est certainement rationnelle et légitime. jMais encore fanl il ne pas en l'aire une règle absolue et lNrnnni(|ne, et (";uit il aussi savoir s'adresser aux moyens iiDiiveaux, et ne pas les re[)ousser a priori. En agissant autrement en elTet on risque de méconnaître l'explication vraie, ('/est là ce cpii arrive le plus souvent quand des phénomènes inattendus, étrangers atix catégories déjà connues s'oflrent à l'étude des savants, et réclament une explication. C'est ce qui a eu lieu pour l'électricité, pour la gravilaiion, pour le cours des astres, pour le téléphone, et pour tout ce groupe de phénomènes qui sous le nom de phénomènes psychiques commencent à jeter le trouble dans la sereine quiétude des savants conservateurs. Cette méthode qui suppose qu'il n'y a de réel que ce que nous connaissons déjà, peut conduire aux plus grandes erreurs et doit être fort surveillée dans son application.

Pour ce fpii a traita la question actuelle, je crois qu'il ne me sera pas diffîcile de montrer que les actes inslinclifs uième les plus complexes peuvent trouver une explication plus facile, plus simple et plus rationnelle, si on les considère comme dus à des instincts qui ont été tels dès leur origine, qu'en leur attribuant une origine intellectuelle.

Mais avant d'entreprendre celte démonstration qui portera sur quelques exemples particuliers d'instincts compliqués et particulièrement remarquables, je tiens à examiner la question générale de la relation chronologique qui, dans l'évolution du monde animé, a du exister entre le conscient et l'inconscient, ou pour [)arler plus exactement entre le conscient et le subconscient.

Aiinol dans le discours déjà cité sur la conscience au point de vue biologique, invoque à la fois la conception d'homologie, c'est-à-dire les ressemblances et les traits communs qui relient tous les animaux malgré leurs formes variées, pour affirmer l'évidence de l'existence chez les animaux d'une conscience homologue à la conscience humaine, l'our lui, il

2q6 i>iiii,osoi'iiii': dk i.'F.rKOUT

paraît inévitable (r;i(liii(Mlr(> (|iio la ronsciencc s'étend (Tiin l)ont à raiilre du irgno animal. Pour lui encore le développement et le perfectionnement de la conscience ont été les facteurs les pins im[)()rtanls et en réalité l'élément dominant de révolution des séries animales.

La conscience a donc un rôle essentiel dans l'évolution animale, et ce rôle sera compris et expliqué par cette seconde h3'potlièse que les actions de la conscience sont primaires, et les actions réllexes et instinctives sont secondaires. Donc les actions conscientes auraient été, pour le bénélice de l'organisme, transformées en réflexes et instincts.

C'est là, on le voit, une formule générale de la théorie de Romanes et Perrier sur l'origine des instincts. Examinons-la, comme théorie générale, et pesons les arguments généraux que Ton produit pour l'appuyer,

Minot avoue que « malheureusement, il faut surtout compter sur les expériences physiologiques et psychologiques de l'avenir pour établir la vérité de cette hypothèse ».

Cependant, dit-il, « sa vérification est suggérée par certains faits » appartenant à la physiologie comparative du système nerveux des vertébrés, et qui tendent à montrer que chez certaines formes inférieures (amphibiens) un certain degré de conscience préside aux fonctions de la corde spinale, vouée, chez les mammifères, aux actions réflexes.

Je présume que Minot fait ici allusion à ce fait qu'une grenouille décapitée exécute des mouvements convenablement appropriés et combinés, pour se soustraire à une pression ou à l'action corrosive d'un acide. Ces mouvements que Ton a rapportés à une « âme spinale » par opposition à Y âme cérébrale, sont certainement des mouvements involontaires et inconscients. Ils peuvent dénoter l'existence dans la moelle de la grenouille d'une synthèse de sensations, d'activités et de souvenirs, qui constituent bien une conscience, non une conscience clairvoyante et lucide, mais en réalité une conscience obscure et latente, une subconscience. Ils ne démontrent donc pas que la conscience lucide a existé chez, des vertébrés inférieurs, et qu'elle en a dis[)aru ultérieurement pour faire place à l'inconscient dans l'évolnlion des vertébrés.

Page 1