‹ Philosophie de l'expérience [microform]Chapitre 3 sur 58 · RUE RACINE · texte numérisé non relu

RUE RACINE

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pour tous les pays.

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PREMIÈRE LEÇON -^ Les aspects de la pensée philosophique.

Renaissance de la philosophie à notre éDonn^ i ,

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Ces leçons ne s'adressant pas qu'à des étudiants, et devant être fort peu nombreuses, j'ai supposé

que tous les problèmes trop spéciaux devaient en être exclus et qu'un sujet d'intérêt général s'imposait.

Heureusement, notre époque semble revenir à la philosophie : sous la cendre, le feu vit toujours. Oxford, longtemps la pépinière, pour le monde anglais, de l'idéalisme inspiré de Kant et de Hegel, est récemment devenu le berceau d'une manière de penser toute différente. Ceux-là mêmes qui ne sont pas des philosophes ont commencé à s'intéresser à une controverse sur ce qu'on est convenu d'appeler le pluralisme ou l'humanisme. Ne diraiton pas que le vieil empirisme anglais, depuis si longtemps démodé, et remplacé dans ce pays par les formules allemandes, plus sonores et de plus noble allure, fût en train de retrouver ses ailes et de reprendre des forces pour un vol plus vigoureux que jamais? Ne dirait-on pas qu'on est en train d'en sonder et d'en examiner à nouveau les fondations?

C'est un fait que l'individualité déborde toute classification: cependant, nous tenons à classer sous quelque rubrique générale chacun des individus que nous rencontrons. Or, ces rubriques suggèrent habituellement de fâcheuses associations chez certains esprits. Alors, la controverse philosophique se compose, dans son ensemble, de protestations contre ces classements, et de reproches contre ceux qui les comprennent mal.

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Mais une éclaircie s'annonce, et il y a, dans l'ensemble, moins d'aigreur dans la discussion, en partie grâce à Oxford et à Harvard.

Reportons-nous aux environs de 1860. — Mill, Bain et Hamilton étaient les seuls philosophes officiels de la Grande-Bretagne. Spencer, James Marlineau et Hodgson ne faisaient qu'apparaître. En France, les disciples de Cousin ne travaillaient que l'histoire de la philosophie: — seul, Renouvier avait une pensée originale. En Allemagne, le mouvement hégélien était épuisé, et, en dehors de l'érudition historique, il ne restait plus que la controverse engagée sur le matérialisme qui avait pour champions des hommes tels que Biichner et Ulrich. Lolze et Fechner étaient les seuls penseurs originaux, et Fechner n'était nullement un philosophe de profession.

L'impression générale qui en résultait, c'est qu'il n'y avait que des conclusions et des oppositions brutales, peu de subtilité et une immense ignorance. V amateurisme triomphait. Les « Lettres de Samuel Bailey sur la philosophie de l'esprit humain », publiées en 1855, sont un livre d'une réelle valeur et l'un de ceux dans lesquels l'associationisme anglais trouve sa meilleure expression. Écoutez cependant comment il parle de Kant : « Il n y a pas lieu d'éprouver le moindre étonnement à entendre déclarer par des hommes d'une intelligence éminente que, après des années

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d'étude, ils n'avaient pas réussi à tirer une seule idée claire des spéculations de Kant. C'est plutôt de les y voir réussir que j'aurais été surpris. En 1818, ou vers cette époque, lord Grenville déclarait au professeur Wilson que après avoir étudié pendant cinq ans la philosophie de Kant, il n'en avait pas tiré une seule Idée claire. Will erforce, vers la même date fil le même aveu à un autre de mes amis. - Je m'évertue, en ce moment, s'écrie sir James Mackintosh, sans doute irrité de l'inutilité de ses efforts, à comprendre ce maudit philosophe allemand' ».

Voilà des citations bien naïves et qui sentent leur provincial. Elles ont beau faire autorité encore aujourd'hui : lequel parmi les penseurs d'O-xford oserait les reproduire maintenant?

La torche du savoir passe d'un pays à un autre comme l'Esprit souffle la flamme. La profondeur croissante de la conscience philosophique nous Cil venue de l'Allemagne, à nous autres Anglais, et il est probable que nous la leur renverrons d'ici peu. En tout cas, ce fut là un progrès: on en est redevable à Ferrier, à J.-Ff Stirling et surtout à T. -H. Green.

Un changement de doctrine est donc survenu. En quoi a-t-il surtout consisté? Pour ma part, j'y

i Bayley. Op. CxL Première série, p. 57.,

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Tois la pensée anglaise, jusqu'alors si peu élaborée €i toute simpliste, qu'elle fût religieuse ou antireligieuse, tendre vers un rationalisme venu de l'Allemagne tout d'abord, mais libéré de ce qu'il avait de technique et de tranchant avec les Allemands : c'est un rationalisme qui se contente de suggérer des solutions, qui se plaît dans le vague et qui reste imprégné d'une religiosité bien anglaise.

A l'époque où T.-H. Green débutait à Oxford, sa génération paraissait avoir l'impression qu'il y avait assez longtemps qu'elle se nourrissait de la paille hachée que lui fournissaient les psychologues et les associationisles. Elle semblait aspirer à un peu plus d'ampleur, — dût cette ampleur avoir quelque chose de vague et de flottant, — comme à une brise humide venue de loin et nous rappelant la sublimité de nos origines.

Le grand point auquel s'attaqua Green fut l'incohérence du sensualisme anglais qui régnait alors. Poser des relations^ voilà quel était pour lui le grand objet de l'activité intellectuelle, et la clef de celte opération résidait, en définitive, croyait-il, dans cette idée toute kantienne de l'unité d'aperception érigée en un vivant esprit qui anime le monde.

De là un monisme d'une espèce toute religieuse.

D'après ce monisme il faut, d'une manière ou

d'une autre, que nous soyons des anges déchus,

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ne faisant qu'un par celte nature angélique avec l'Intelligence pure. De là, un grand dédain pour l'empirisme sensualisle, dans cette école de penseurs qui, somme toute, n'a pas cessé de régner d'une manière absolue à Oxford et dans les universités écossaises.

Mais voici que certains signes paraissent annoncer qu'elle recule devant une vague nous apportant un empirisme renouvelé. J'avoue que mon bonheur serait de voir triompher cette vague tout récemment survenue. Plus t6t je m'expliquerai là-dessus, mieux cela vaudra; car j'espère que ma voix pèsera en faveur de son triomphe et que tel sera l'un des résultats de ces leçons. Que signifient ces deux termes : empirisme et rationalisme? Réduits à leur différence la plus significative, l'empirisme est Vhahitude d'expliquer un tout par ses parties, et le rationalisme, celle d'expliquer les parties par le tout.

Le rationalisme conserve ainsi des affinités avec [e monisme, puisque l'idée d'un tout implique l'idée de l'union des parties, tandis que l'empirisme a des tendances pluralistes. Nulle philosophie ne peut jamais être autre chose qu'une esquisse sommaire, un tableau du monde en raccourci, une vue réduite d'avance et à vol d'oiseau de la perspective des événements. Et la première chose à remarquer, c'est que les seuls matériaux à notre disposition, pour tracer un tableau du monde dans

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son ensemble, nous sont fournis par les diverses parties de cet univers que notre expérience nous a déjà fait connaître. Nous ne pouvons, sous aucune forme, créer, pour l'appliquer au tout exclusivement, aucune conception qui ne nous soit pas primitivement suggérée par les parties.

En conséquence, tous les philosophes ont conçu la totalité de l'univers d'après Tanalogie fourme par quelque trait particulier qui, dans cet univers, a spécialement captivé leur attention.

Ainsi les théistes prennent comme idée directrice l'idée de fabrication, et les panthéistes, l'idée de développei-ient.

Pour tel homme, le monde ressemble a une pensée, ou bien à une phrase exprimant une pensée grammaticalement. Pour ce philosophe-là, le tout doit logiquement être antérieur aux parties, car les lettres n^auraient jamais été inventées sans des syllabes à épeler, ou les syllabes, sans dfes mots à prononcer; - tandis qu'un autre, frappé de la discontinuité, de la mutuelle contingence de tant de menus détails dans l'univers, se représente le monde comme un tout qui aurait été originellement une chose discontinue : il suppose que l'ordre y a été surajouté après coup, peut-être par l'usure graduelle et la disparition résultant du frottement interne de certaines parties qu. se contrariaient primitivement.

Tel autre homme concevra l'ordre simplement

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comme une sorte de statistique; et l'univers sera pour lui comme un immense sac rempli de boules blanches et noires, dont nous devinons ie nombre respectif comme simplement probable, suivant que nous avons vu les unes ou les autres sortir du sac plus fréquemment.

Pour un autre philosophe encore, il n'y a pas, en réalité, d'ordre immanent: c^est nous qui projetons l'ordre dans l'univers en choisissant des objets et en établissant des relations, de manière à satisfaire nos intérêts intellectuels. Nous taillons un ordre en mettant de côté les parties non ordonnées; et le monde est ainsi conçu par analogie avec une forêt ou un bloc de marbre dont on peut tirer des parcs ou des statues, en éliminant les arbres ou les fragments de pierre qui font disparate. D'autres penseurs s'inspirent de la vie humaine, et traitent l'univers comme s'il était essentiellement un lieu dans lequel des idéaux se réalisent. D'autres sont plus frappés par ses aspects infé^ rieurs, et, pour eux, c'est l'idée de nécessité pure qui exprime le mieux ses caractères.

Ainsi, tous adoptent une analogie ou une autre, et toutes ces analogies s'accordent avec l'une ou' l'autre des circonscriptions de l'univers. Chacun est cependant porté à prétendre que ses conclusions sont les seules logiques, qu'elles sont imposées par la raison universelle. Or, ce ne sont jamais au f6nd, et à quelque degré, que des

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particularités d'une vision personnelle. Cette vision, j il vaudrait bien mieux la présenter pour ce qu'elle^ est. La vision d'un homme, en effet, peut avoir'^ beaucoup plus de valeur que celle d'un autre, et nos visions sont d'ordinaire notre apport, non seulement le plus intéressant, mais le plus res-/ pectable, à cet univers où nous jouons notre rôle,

Pourquoi la raison a-t-elle été donnée aux hommes, dit un écrivain du xyiii** siècle, sinon pour lui permettre de justifier ce qu'ils éprouvent le besoin de penser et de faire? — Et je crois que l'histoire de la philosophie, dans l'ensemble, justifie ce mot.

« Le but de la connaissance, dit Hegel S est d'enlever au monde objectif son caractère étranger, et de faire que nous y soyons plus chez nous ». Or, c'est dans des fragments très différents de l'univers que l'esprit de chacun se trouve le mieux

chez lui.

Permettez-moi d'insister un peu ici sur les curieuses antipathies qu'éveillent ces vues qui semblent inspirées par l'esprit de parti. Ces antipathies sont souverainement injustes, car un parti est un être humain. Deux partis auront les mêmes intérêts essentiels, et aucun d'eux ne sera le démon absolument pervers qu'il est dans l'imagination de l'autre. Tous deux respectent le monde qui

i. Logique inférieure, l 194.

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les porte; ni l'un ni l'autre ne veut le dépouiller; ni l'un ni l'autre ne veut le regarder comme une folle incohérence; tous deux veulent le maintenir comme un univers d'un certain genre, et leurs différends sont tous secondaires par rapport à cet accord profond. Il se peut qu'il n'y ait chez eux que des tendances à mettre en relief des traits différents. Ou bien un homme peut se soucier de la finalité et de la sécurité plus qu'un autre; ou bien leurs goûts en matière de langage peuvent différer. L'un peut aimer un univers qui se prête à une conception lui donnant un caractère élevé ou sublime. A un autre, cela peut paraître sentimental et de pure rhétorique. L'un réclame le droit d'employer un vocabulaire théologique; l'autre, un vocabulaire technique ou la phraséologie d'un professeur. Un vieux fermier de ma connaissance en Amérique fut traité de coquin par un de ses voisins. Il le frappa immédiatement, en disant : « Faites-moi grâce de vos termes diminutifs >,! Les rationalistes, partant du tout et jouissant ainsi des privilèges de la grande éloquence, jugent que les empiristes, mettant les parties avant le tout, emploient, eux, de choquants « diminutifs » !

Toutes ces différences, encore une fois, sont choses secondaires, si l'on envisage ce fait que, empiristes ou rationalistes, nous faisons tous également partie de l'univers: nous sommes tous intéressés de la jnéme manière, et profondément, à ses

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destinées. Nous éprouvons tous également le besoin de nous y sentir plus véritablement chez nous, et de contribuer pour notre obole à son progrès. Il serait pitoyable que de mesquines disputes d'esthétique dussent séparer les hommes de bonne foi !

J'aurai moi-même à employer les termes « diminutifs» de l'empirisme. Mais si vous considérez l'esprit sous la lettre, vous ne jugerez pas, j'en suis sûr, qu'il faille voir en moi un parricide : envers notre mère commune, je suis un aussi bon fils que n'importe quel rationaliste d'entre vous.

Ce qui me gêne plus que cette idée fausse, c'est le caractère foncièrement abstrus que présentent un grand nombre de matières dont il me faudra vous entretenir, et la difficulté de les rendre intelligibles du premier coup. Mais il y a deux maitresses pièces : « zwein stûcke », comme aurait dit Kant, dans toute philosophie; la conception, la croyance ou l'attitude finale à laquelle cette philosophie nous amène, — et les raisonnements par lesquels on atteint à cette attitude, et qui la préparent. Certes, une philosophie doit être vraie; mais c'est la moindre des conditions à remplir. On peut trouver la vérité sans être philosophe, grâce à une divination ou grâce à une révtUation. Ce qui distingue la vérité philosophique, c'est qu'elle est construite par le raisonnement. C'est par des démonstrations, et non pas par des hypothèses, que le philosophe doit se mettre en possession de cette

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vérité. Les hommes du commun se trouvent, sans savoir comment, avoir hérité de leurs croyances. Ils s*y précipitent à pieds joints et s'y tiennent. Les philosophes doivent faire plus : ils doivent d'abord obtenir la permission de la raison pour leurs croyances; et, aux yeux du philosophe de profession, le travail qui la leur fait obtenir est ordinairement une chose de beaucoup plus d'importance et de ^oids que n'importe quelles croyances particulières auxquelles ils aboutissent en usant de cette licence.

Supposez, par exemple, qu'un philosophe croie à ce qu'on appelle le libre arbitre. Qu'un homme du commun, marchant dans le même sens que lui, partage aussi cette croyance, mais ne la possède que par une sorte d'intuition innée, cet homme n'en deviendra, en aucune façon, cher au philosophe : ce dernier pourra même rougir de se voir associé à un tel homme.

Ce qui intéresse le philosophe, ce sont les prémisses particulières qui établissent le libre arbitre auquel il croit, le sens qu'on lui donne, les objections auxquelles on échappe, les difficultés dont il est tenu compte, — bref, toute la procédure, toute la synthèse, toute la mise en œuvre, tout l'appareil technique accompagnant la croyance en question. Un philosophe du camp adverse, qui userait do même appareil technique, qui ferait les mêmes distinction^, mais qui aboutirait à des conclusions

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opposées et nierait absolument le libre arbitre, ce philosophe aurait beaucoup plus de prestige aux yeux du premier que le naïf^ qui partagerait sa croyance. L'intérêt commun qu'aurait pour nos deux philosophes le côté technique, les unirait plus que leurs conclusions opposées ne les diviseraient. Chacun d'eux se sentirait essentiellement le frère germain de l'autre, penserait à lui, écrirait poui' lui, tiendrait à son estime. Le naïf partisan du libre arbitre serait dédaigné par l'un et par l'autre. Allié ou adversaire, son vote ne compterait pas.

Dans une certaine mesure, sans doute, les choses se passent en cela de la manière dont elles doivent se passer; mais, comme toujours avec l'esprit professionnel, elles peuvent aller jusqu'aux extrêmes et jusqu'aux abus. La fin, après tout» compte plus que le moyen dans la plupart des choses humaines : les formes et les méthodes peuvent aisément aller contre leur but. L'abus de la technicité se manifeste par ce fait qu'il est rare dans la littérature philosophique que les questions métaphysiques soient discutées directement, et pour ce qu'elles valent en elles-mêmes. Presque toujours on les manie comme à travers un lourd rideau de laine, voile jeté sur elles par les opinions des philosophes antérieurs. On enveloppe de noms propres les solutions oppo-

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