‹ Philosophie de l'expérience [microform]Chapitre 48 sur 58 · LE RÉEL ET LE CHANGEMENT · texte numérisé non relu

LE RÉEL ET LE CHANGEMENT

Dans mes Principes de Psychologie (vol. II, p. 646), i'ai parlé d'un „ axiome de l'omission des intermédiaires, et du transfert des relations ... J'appelle ainsi un principe applicable à une série de termes; et l'exemple le plus familier à tous en est fourni par l'axiome fondamenta de la logique, par le dictum de omni et mdlo ou suivant 1 formule, pir cette règle que ce qui est vrai du genre It nécessairement vrai de Vespèce qui en fait pa . Une quantité, plus grande qu'une seconde qui est ellemême plus grande qu'une troisième, sera plus grande nue cette derni.-re; deux quantités égales a une même troisième sont égales entre elles; des choses identiques a une autre sont identiques entre elles; la cause dune ' cause est la cause des effets de cette cause : voila encore autant d'applications de cette loi générale.

Elle s'a, pliquo infailliblement et sans restriction d un bout à l'autre de certaines séries abstraites, la ou les 'identités », les « causes » en question sont de pures causes et de pures identités, sans qu'aucune autre propriété s'ajoute à cette identité, à ce caractère de eau a- Uté etc. On ne saurait pourtant l'appliquer sans hesi taon à des objets concrets dont les propriétés et les rela-

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lions sont multiples. Il est, en effet, bien difficile de tracer une ligne droite qui soit celle de l'identité, de la causation, etc., pour toute une série d'objets de ce genre, sans dévier vers quelque « point de vue >• qui se trouve incompatible avec la relation poursuivie primitivement : les objets concrets ont de si nombreux aspects, qu'en les observant, nous sommes constamment détournés de notre première direction, et que, sans savoir pourquoi, il nous arrive de suivre une piste différente de la piste initiale. Ainsi, en un sens, un chat est la même chose qu'une souricière, et une souricière la même chose qu'une cage d'oiseau; mais, en aucun sens appréciable et intelligible, un chat n'est la même chose qu'une cage d'oiseau. Le Commodore Perry fut, en un sens, la cause de l'introduction du nouveau régime au Japon, et ce nouveau régime fut la cause de l'établissement de la Douma russe; mais à quoi nous servirait-il de vouloir à toute force concevoir Perry comme la cause de la Douma? Les termes sont maintenant trop éloignés l'un de l'autre pour qu'il y ait entre eux aucun rapport réel et d'intérêt pratique.

Dans n'importe quelle série de termes, il n'y a pas que les termes qui changent, avec ceux qui s'y trouvent associés, avec tout ce qui les entoure : il y a nous qui changeons aussi ; il y a leur sens qui change pour nous. De nouvelles sortes d'identité, des modes nouveaux de causation, viennent ainsi s'offrir à nous en détournant à leur profit notre attention. Les lignes d'abord adoptées par nous ne peuvent plus convenir, et nous les abandonnons. Les anciens termes ne sauraient servir de substituts à présent, et les relations jusqu'alors établies ne sont plus « transférables », par suite de toutes ces nouvelles dimensions que l'expérience a présentées en se développant. Au lieu d'une ligne droite, c'est une ligne en zigzag qu'elle suit en ce moment, et pour la maintenir

dans la ligne droite, il faudrait faire violence à son mouvement spontané.

Certes, il ne serait pas absolument impossible, en cherchant bien, — quoique j'en doute, — de trouver dans la nature une ligne le long de laquelle on réussirait à dérouler indéfiniment des termes rigoureusement identiques ou des causes produisant leurs effets de la même manière, s'il arrivait qu'on eût intérêt à faire cette découverte. Dans les limites tracées par des lignes de ce genre, nos axiomes pourraient demeurer applicables, et les causes pourraient avoir chacune sa part dans les effets de son propre effet ; mais ces lignes, si elles étaient découvertes, ne seraient que des parties d'un vaste filet naturel qui en comprendrait d'autres. En tenant compte de ces dernières, vous ne pourriez plus dire que le principe de l'omission des intermédiaires demeure toujours valable : du moins ne le pourriez-vous qu'en donnant à ce principe un sens auquel un homme sain d'esprit ne songerait jamais, -- un sens qui, appliqué concrètement, serait une niaiserie. Dans le monde de la vie pratique, dans le monde auquel nous nous conformons selon les significations qu'il a pour nous, deux choses identiques à une autre ne sont certainement pas identiques entre elles, et sans cesse il y a des choses qui agissent comme causes à l'égard de certaines autres, sans que leur soient imputables tous les effets produits par ces dernières.

Le professeur Bergson, croyant, comme il le fait, au « devenir réel » que concevait Heraclite, devrait, si je le comprends bien, nier expressément que, dans lo monde réel, les axiomes logiques soient toujours et indistinctement applicables. D'après lui, non seulement les termes changent bel et bien, de sorte qu'après un certain temps les éléments mêmes des choses ne sont plus ce qu'ils étaient ; mais les rapports changent également, si bien qu'ils ne se comportent plus de la même manière entre

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