CHAPITRE I
QUELQUE YARIÉES QUE SOIENT LES FORMES SOUS LESQUELLES APPARAIT LE GENRE HUMAIN, ENCORE DOIT-ON RECONNAITRE TOUJOURS UNE SEULE ET MÊME ESPÈCE.
S'il est vrai qu'il n'est pas deux feuilles d'un arbre qui se ressemblent parfaitement , il l'est encore plus que deux figures et deux organisations humaines sont dissemblables. Notre structure pleine d'art n'est-elle pas susceptible de modifications à l'infini? Les parties solides se terminent en fibres tellement fines et enlacées à l'infini si bien que l'œil ne pourrait les suivre; elles adhèrent au moyen d'une matière dont le juste emploi échappe h l'art le plus consommé ; cependant ces parties, en moindre quantité en nous, ne sont que des enveloppes, des réceptacles , des conduits de la sève bien plus considérable et plus animée par laquelle nous vivons et nous sentons. « Pas un homme , dit Haller, ne ressemble complètement à un autre pour la structure intérieure; les artères et les nerfs peuvent se trouver dans des positions qui se modifient tant de millions de fois qu'on est à peine capable de retrouver les points de ressemblance. » Si l'œil de l'anatomîste découvre déjà ces grandes diflTérences, combien de plus grandes peuvent encore renfer-
mer les forces invisibles d'une si riche organisation! Chaque homme devient enfin un monde, semblable à Textérieur, mais à l'intérieur un être à part, et que l'on ne peut comparer aux autres.
L'homme n'étant pas une substance à part, mais comme, au contraire, il se trouve en rapport avec tous les éléments de la nature, il vit de Tair qu'il respire ainsi que des productions les plus diverses de la terre, de la nourriture et de la boisson; qu*il veille ou qu'il dorme, qu'il se remue ou se repose, il tend continuellement à modifier l'univers, et comment à son tour ne se sera-t-il pas modifié? Ce n'est certes pas assez de le comparer à l'éponge qui s'imbibe, à Tamadou qui brûle ; c'est une harmonie infinie, ilne utilité vivante sur laquelle agit l'ensemble harmonique des foi*Cés qui Tenvirorinent.
L'existence tout entière de l'homme n'est que changements. Tous les âges sont des épisodes de cette modification continuelle ; ainsi le genre tout entier se métamorphosé toujours. Des fleurs tombent et se flétrissent; d'autres paraissent et se nouent , et l'arbre immense est couronné à la fois des produits de toutes les saisons. S'il est vrai , d'après le seul calcul de révaporàtion, que le corps d'un homme de 18 ans s'est renou^ vêlé entièrement dix-huit fois, qui pourrait poursuivre dans le monde entier et dans toutes leurs différentes courseâ les chan^ geiàents de ia matière et de ses formes , alors qu'aucun point sur notre globe si variée alors qu'aucune vague sur le courant des temps n'oi^t de similaires. Les habitants de l'Allemagne étaient, 11 y a quelques centaines d'années, des Pâtagons, ils né le sont ^lus. Les habitants des climats à venir ne nous resseàiWètôttt pas. Si nous remontons aux époques où tout semMe avoir ^té différent sur la terre, à celle, par exemple» où im éléphântâ vivaient dans l'Amérique du Nord et en Sibérie, aloft que vivaient ces iitoménses animaux dont on retrouvé les osô«méntâ sur lés borda de l'Ôhio , les hommes qui vivaient alors
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dans ces contrées, si toutefois il y en av&it, combien ils devaient difllérèr de ceux qui aujourd'hui habitent ces mêmes oônt)réôS ! Llitstoire de Thumanitë devient enfin le théâtre de transfoi*mations que peut comprendre celui -Ib seul qui lui-même anime tous ces êtres et qui se réjouit et se reconnaît en tous. H construit et renverse, afBne et change les organisations à mesure qu'il niodifie la nature extérieure. Celui qui passe sUr la terre^ existence éphémère et rapide , ne peut qu'admirer les miracles de cette grande âme dans un espace bien resserré, se réjouir de la forme qui lui Ait donnée dans le concert de la création, prier et s'évanouir bientôt avec son enveloppe. « Bt moi aussi je fus en Arcadie t» est Tépitaphe de tout ce qui a vécu , de tous les êtres dans cette création qui se renouvelle et se reproduit sans cesse.
L'intelligence humaine cherchant toujours l'unité au milieu de la plus immense variété, et la divine intelligence, le type de la première) imprimant le cachet de l'unité aux innombrables variétés d'espèces , nous pouvons revenir toujours à celte proposition très simple : l'humanité sur lu Urte ne forme qu'une seule et même fam.iUe.
Combien de fables antiques concernant les géants et leB monstres se sont évanouies à la lumière de l'histoire! partout où la légende en a conservé encore quelques vestiges , j'en suis convaincu, ces mensonges , grâce à Une observation approfondie, céderont bientôt la place à la belle vérité. L'orangoutang est connu à présent : on sait qu'il n'a droit ni à la nature d'homme ni à la parole ; grâce à des descriptions plus soignées de l'orang-kubub et de l'orang-guhu de Bornéo, de Sumatra et des lies Nikobar, on devra renoncer aux hommes à queue habitant les forêts. Les hommes aux pieds recourbés de Malakka, les nains probablement rachitiques de Madagascai^» les hermaphrodites de la Floride, etc., méritent des éclaiscis-
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sements semblables comme nous en avons déjà touchant les Albinos, les Dondos, les Patagons et les tabliers des Hottentots. Les hommes qui réussissent à effacer des monstruosités de la création, qui affranchissent nos esprits du mensonge et bannissent de vaines appréhensions, sont dans le domaine de la vérité ce qu'étaient les héros de la fable pour Tancien monde : ils diminuent l'empire du prodige.
Je voudrais que l'on ne poussât pas si loin le rapprochement de l'homme et du singe, que, tandis que l'on recherche une échelle des choses, on ne méconnût pas les véritables chevilles et les échelons, sans lesquels il n'est pas de véritable échelle. Et, par exemple, pour expliquer la taille des Kamtschadales à quoi nous servira le satyre rachitique, à quoi le petit Sylvain, ou le Pongo pour nous faire comprendre le Groëalandais et le Patagon? Alors que toutes ces formes dérivent de la nature humaine, encore qu'il n'y eût pas un singe sur la terre. Et bien plus, si Ton cherchait à expliquer certaines difformités de notre nature en remontant aux singes, on ferait, je crois, une entreprise aussi infructueuse que déshonorante. La plupart de ces prétendues ressemblances avec les singes se trouvent dans des pays ou jamais il n'y eut de singes : tel le front fuyant que l'on observe chez les Kalmoucks et les Mallikolèses, les oreilles écartées des Pevas et des Amikuanès, les mains maigres de quelques sauvages de la Caroline. Aussi ces choses, aussitôt que s'est effacée la première et trompeuse impression des yeux, ont si peu de rapport avec le genre singe que les Kalmoucks et les nègres restent tout à fait des hommes, même en ce qui concerne la structure de la tête, et que le Mallikolèse manifeste des dispositions qui manquent à bien des nations. Vraiment le singe et l'homme n'ont jamais appartenu à un seul et même genre et tout ce que je désire serait d'abolir à jamais cette ancienne fable dont le sens est qu'ils ont vécu ensemble dans