‹ Philosophie de l'histoire de l'humanité (volume 2)Chapitre 55 sur 132 · LIVRE III. — CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE III. — CHAPITRE VI

plus large, son orteil est gros et long, tandis que le singe n*a qu*un pouce ; son talon est de niveau avec la plante du pied. Tous les muscles nécessaires sont appropriés à ce genre de position. Les mollets s'agrandissent, le bassin se retire en arrière, les hanches se dégagent, l'épine dorsale est moins courbée la poitrine s'élargit, les épaules ont des clavicules, les mains ont des doigts exercés et sensibles et, comme couronnement de l'édifice, la tête s'élève droite sur les muscles du cou. L'homme est avOpuTroç , celui qui regarde au loin, au dessus et autour de lui.

Il y a néanmoins une concession à faire c'est que ce mode de locomotion n'est pas si essentiel à l'homme, que le mode contraire lui soit aussi impossible que de voler. Non seulement Fexemple des enfants vient à l'appui de cela mais encore celui des hommes qui ont été i^levés au milieu des animaux. On connaît onze ou douze exemples de l'espèce (1) et bien que tous n'aient pas été assez complètement observés et décrits, néanmoins quelques-uns d'entre eux sufRsent pour prouver que la nature flexible de l'homme peut se faire à cette démarche si incommode. Sa tête et son abdomen s'avancent quelque peu ; son corps peut donc aussi tomber en avant comme la tête qui s'incline dans le sommeil. Aucun corps que la mort a frappé, ne peut rester debout et ce n'est que par l'exercice combiné d'une masse innombrable d'actions que nous parvenons à nous tenir droit et à marcher debout.

Il est facile de comprendre que plusieurs membres du corps

humain, doivent, par suite de l'usage de la marche des qua-

. drupèdes, changer de formes et de proportions, c'est ce que

nous prouve l'exemple des hommes retournés à l'état sauvage.

L'enfant irlandais, que Tuljritis a décrit, avait le front aplati,

(1) Ces exemples sont énumérés dans le système naturel de Linnée et dans le supplément à Buffon, de Martini.

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Tocciputtrès élevé, le gosier démesurément allongé, une langue épaisse et qui touchait presqu'au palais, le creux de Testomae profondément enfoncé, exactement ce qui doit se produire dans la marche à quatre pattes. La jeune fille flamande, qui marchait droite et qui avait conservé beaucoup de traits de la nature de la femme, qui se couvrait d*un tablier de paille, avait la peau brune, épaisse et rude, les cheveux lourds et longs. La jeune fille trouvée à Songi, en Champagne, avait un aspect sombre, des doigts nerveux, armés de grands ongles ; ses pouces surtout étaient si forts et si allongés qu*elle sautait sans peine d*arbre en arbre comme un écureuil. Sa course rapide n'avait rien de la marche, c'était plutôt un sautillement vif et glissé de telle sorte que le mouvement de ses pieds était à peine perceptible. Le son de sa voix était faible et peu étendu , son cri perçant et pénible à entendre ; sa force et son agilité étaient extraordi^ naires. Elle avait pris une telle habitude de sa nourriture accou^ tumée, qui consistait en chair crue et saignante, en poissonSi en feuilles, en racines que lorsqu'on voulut l'en priver^ elle chercha non seulement à s'échapper par tous les moyens possibles, mais elle tomba dangereusement malade et elle ne put se remettre qu'en buvant du sang chaud qui semblait produire sur elle TefTet d'un baume bienfaisant. Ses dents et ses ongles tombèrent lorsqu'elle voulut s'habituer à notre nourriture ; des douleurs insupportables contractaient son estomac et ses en* trailles, surtout l'œsophage qui se dessécha et se consuma entièrement. Preuve évidente de la facilité avec laquelle un être humain, même lorsqu'il est né au milieu des hommes, peut s'accoutumer, en peu d'années, à vivre de la vie inférieure des , animaux, parmi lesquels il aura été jeté par un haaard funeste.

Maintenant je pourrais aussi décrire l'aspect odieux qu'eût présenté l'homme si le sort l'avait condwiné à n'être qu'un fœtus

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animal dans le sein d'un quadrupède. Je pourrais dire ceux de ses pouvoirs qui auraient été fortifiés ou qui se seraient affaiblis; je pourrais montrer ce que seraient devenus la démarche, réducaiion, le genre de vivre, la structure physique de l'animal humain. Mais, loin de moi, image cruelle et effroyable que la nature repousse avec horreur! Tu n'existes pas sur la terre et mon pinceau n'arrêtera pas ses contours.

2® L'attitude verticale de Vhomme n'est naturelle qu'à luisent; mais toute son espèce participe à cette forme d'organisation dont elle est le caractère distinctif.

On n'a trouvé dans le monde aucune nation qui marchât de la marche des quadrupèdes. Les plus sauvages même, alors qu'elles se rapprochent le plus des animaux par leurs formes et leur manière de vivre, se servent de la marche droite. Les automates mêmes de Diodoreet ces autres créatures fabuleuses dont parlent les écrivains de l'antiquité et du moyen âge, marchent sur leurs deux pieds ; et je ne pourrais comprendre comment l'espèce humaine, si la nature lui avait imposé ce genre de vie abject, aurait pu jamais s'élever à une attitude aussi savante que contrainte. Combien de peines n'a-t-on pas eu pour habituer à notre nourriture et à notre genre de vie les hommes sauvages que Ton a découverts, et pourtant ils n'avaient pas toujours été dans cet état, ils y étaient simplement retombés pour avoir vécu pendant quelques années au milieu des animaux dépourvus de raison. La jeune esquimaude avait con- ' serve quelques notions de son premier état, quelques restes de la langue et des instincts de son pays natal et cependant sa raison était enfermée dans le cercle de l'instinct animal. Elle avait perdu tout souvenir de ses voyages et de la vie sauvage. Celles dont nous avons parlé plus haut, étaient muettes et semblaient devoir le rester toujours. Et l'animal humain qui serait resté pendant des milliers de siècles dans cette abjecte condi-

tien et que, doué de proportions tout à fait différentes, il eût reçu dans le sein de sa mère, la forme quadrupède, cet animal aurait spontanément abandonné cette condition et se serait élevé à l'attitude droite ? Possédant simplement les pouvoirs de l'animal, qui le pliait vers la terre, comment aurait-il pu se créer homme et, avant de Tètre devenu, inventer la parole humaine? Si l'homme eût commencé par être un animal quadrupède et s'il l'avait été pendant des milliers d'années, il le serait certainement encore à moins que le miracle d'une seconde création ne fût venu faire de lui ce qu'il est aujourd'hui et ce que l'histoire et l'expérience nous montrent qu'il a toujours été.

Pourquoi donc irions-nous admettre des paradoxes qu'aucune preuve ne vient étayer, des paradoxes même contradictoires, quand la structure de l'homme, l'histoire de son espèce et, comme il me semble, toute l'analogie de l'organisation terrestre, nous amènent à un tout autre résultat. Aucune des créatures que nous connaissons ne s'est écartée de son organisation originelle au point d'en adopter une autre inconciliable avec la première. Ce n'est qu'avec les pouvoirs qui résident dans leur organisation qu'elles peuvent agir et la nature dispose de moyens nombreux pour retenir chaque créature dans la sphère qu'elle lui a assignée. Tout, dans l'homme, est approprié à sa forme actuelle. Sans elle tout est obscurité dans son histoire et par elle tout s'explique; et comme toutes les formes de la création animale semblent converger vers elle, comme vers l'image élevée de la divinité et de la beauté la plus exquise et la plus parfaite qui se puisse trouver , puisque, sans la domination de l'homme, la terre perdrait son éclat et le suprême ornement de sa couronne; pourquoi irions-nous jeter dans la poussière le diadème de notre destinée et nous refuser à voir ce point central dans lequel tous les rayons du centre semblent se réunir.

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